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Construction typique
des expatriés
Si les enfants du Souss ont résolument jeté l’ancre dans les grandes villes ou à l’étranger, leurs vrais ports d’attache restent les villes et les villages qui les ont vu naître.


Tandilt. Un douar comme il y en a tant dans le souss, construit au pied des montagnes. Tandilt est à 5 kilomètres de Tafraout. D’emblée, le douar déroute. À côté des maisons traditionnelles en pisé et au bas toit, trônent des constructions en briques et des villas sur deux étages. Dans le décor, l’architecture copiée sur celles des quartiers résidentiels des grandes villes, fait
tâche. Il suffit d’un tour au cœur même du douar pour se rendre compte que toutes ces grandes maisons sont fermées, sans vie, sans occupants. À l’image d’ailleurs de tout Tandilt. Un village-fantôme où, au bout de dix minutes de balade, on ne croise personne, au point de se demander s’il n’a pas été déserté par ses habitants ou décimé par une quelconque épidémie. Et puis, une ombre apparaît, celle d’une femme, enroulée dans son "melhaf" noir et cachant son visage au regard des étrangers. Zaïna a soixante ans dépassés. C’est à Tandilt qu’elle est née et c’est à Tandilt qu’elle vit encore. Une fois par semaine, elle va passer une nuit ou deux chez sa fille, à Tafraout. Tandilt n’est plus ce qu’il était dira-t-elle : "Tout le monde est parti. Il y a trente ans, nous étions une cinquantaine de familles. Aujourd’hui, des familles, il n’en reste plus que cinq ou six. Les grandes maisons appartiennent aux expatriés, elles sont fermées toute l’année et leurs propriétaires ne reviennent que pour y passer leurs vacances d’été.".
Le sort de ce douar n’est pas exceptionnel. Dans les plaines ou les montagnes, le mot d’ordre est le même : les enfants du Souss sont ailleurs, à Casablanca, Rabat, Tanger, Paris, Marseille, Bruxelles, Rome, Madrid ou plus loin encore. Exode rural et immigration massive ont vidé le Souss de son sang. Reste les vieux, et quelques jeunes, chargés de s’en occuper. Dans une ville comme Tiznit, le constat est le même : "Il y a eu d’abord les départs vers la France, quand celle-ci avait besoin de main d’œuvre. Les Tiznitis ont alimenté pour la plupart les usines Renault. Ensuite, petit à petit, le manque de travail a fait que d’autres ont suivi en masse, à l’étranger ou dans les grandes villes. La particularité de cette région, c’est qu’il suffit qu’il y en ait un qui travaille et il s’arrange pour trouver une place à un autre membre de sa famille, frère, oncle ou cousin", explique Bensadek Abdelilah, président de l’Association des droits de l’homme à Tiznit. Mieux encore, Noureddine Sadiq, professeur d’histoire à Taroudant précise : "Dans le Souss, l’immigration est loin d’être un phénomène nouveau. Dans l’histoire, les Soussis ont toujours été de grands commerçants et de par la nature de leur métier, de grands voyageurs. Ils ont pris part à la route de l’or, vendant ou achetant de la laine ou du sucre jusqu’au Sénégal, au Mali ou au Niger". Plus loin, et à en croire Si Lamrani, caïd de Aït Abdellah, sa commune dont dépendent 22 douars, a perdu 65% de sa population.
Que font les enfants du Souss quand ils quittent leur bled ? Du commerce pour la plupart, répond-on partout en chœur : "Ils commencent par travailler pour les autres, puis, à force d’économiser finissent par ouvrir leurs propres épiceries, magasins de pièces détachées, de tissu, ou même des petits supermarchés et des commerces encore plus importants". Le cliché qui fait du Soussi un commerçant par excellence n’en est donc pas un. Autre particularité : ils sont viscéralement attachés à leur terre d’origine. Plus que les autres Berbères répète-t-on d’Agadir à Ifni. Preuve en est, c’est là où ils construisent leurs maisons et non pas dans leurs villes ou leurs pays d’accueil : "Ce n’est pas tout. Dans certains douars, ce sont les expatriés qui font vivre les familles qui restent, envoyant leurs économies une fois par an ou une fois par mois. Les rares jeunes ici dépendent aussi de cet argent. Ils ne font rien, attendant qu’un proche parent leur envoie de quoi vivre", explique Si Lamrani.
Du coup, le visage du Souss change tout au long de l’année. Pendant les fêtes, ses enfants prodigues reviennent au bercail : "Dans les rues de Taroudant, il est difficile de circuler le jour de l’Aïd el Kébir. La ville retrouve tous ceux qui sont partis pour lesquels il est inconcevable de passer la fête loin de chez eux, notera Noureddine Sadiq. Pendant l’été, ils sont tous là, de la première à la plus jeune génération. Dans la région, on les voit aussi arriver pendant les grands moussems des marabouts comme Si Abdeljebbar ou Si Hmad ou Moussa". Peut-on alors résumer à cela l’attachement des Soussis à leur terre natale ? Loin s’en faut. Un voyage dans la région le démontre : toutes les routes sont aménagées, plusieurs villages sont électrifiés, des coopératives sont créées ici et là et la région pullule d’associations (voir pages 25-26). À l’origine de tous ces projets, presque exclusivement des fils et des filles du bled, expatriés, et soucieux du développement des terres qui les ont vu naître ou ont vu naître leurs ancêtres. Et dans la région, le phénomène n’a rien d’exceptionnel. Le travail de ceux qui sont partis suffit-il pour arrêter l’hémorragie ? Clairement, non. Car, s’ils s’investissent dans le développement de la région par l’associatif ou l’humanitaire, les expatriés créent très peu d’emplois - en tous cas, pour l’instant-, alors que c’est là où le bât blesse aujourd’hui. Quant à l’État, il est carrément absent de ce chantier (des autres aussi d’ailleurs). Les jeunes rencontrés au gré du voyage ont répondu en chœur : "Je suis resté parce que j’ai un travail". C’est le cas de Toufiq, 24 ans, qui est parti en France puis est revenu vivre à Tafraout, sa ville natale, où il s’occupe aujourd’hui de son propre cybercafé que son père lui a acheté. Celui de Abdelmalek, la trentaine, agent de développement et chercheur à Ifni. Ou encore celui de Brahim, guide à Tafraout… La plupart n’ont pas leur chance. Le Souss se meurt, à petit feu.


Parcours : Les success stories du souss

Dans leurs douars ou leurs villes d’origine, leurs noms sont cités en exemple : à juste titre, puisque ces enfants du Souss, partis de rien, sont arrivés à construire des petits empires ou occupent de hauts postes de l’État. À Tafraout, on aime bien dire que Hassan Abouayoub est de la région, que Abderrahmane Bouftass, ancien ministre des Transports l’est aussi. Au même titre que Aziz Akhenouch, à la tête du groupe Afriquia, celui de Mustapha Amhal à la tête du groupe Oismin-Somepi. Les deux sont de Tafraout. À Tiznit, on cite l’exemple des Aït Bicha, propriétaire de stations de gazoil et de gaz (Petromin), d’usines, de conserveries de sardines. C’est de la commune de Aït Abdellah que sont originaires les membres de la famille Astaïb, derrière les cafés Asta et l’huile Lousra. Mais si ces self-made men sont régulièrement cités, on ne les voit pas très souvent dans la région. Tous ont investi leur argent dans des villes plus propices à faire fructifier leurs affaires. La particularité de certains d’entre eux, néanmoins : leurs affaires florissantes ne les empêchent pas de s’investir dans le développement de leur région. On apprendra alors que Aziz Akhenouch a offert 40 ordinateurs à sa ville, qu’il distribue des cahiers et des cartables aux enfants des écoles. On apprendra également que c’est grâce à Astaïb… que Aït Abdellah a une ambulance, un dispensaire et un orphelinat et que Mohamed Sajid est derrière de nombreuses routes aménagées, qu’il est fortement impliqué dans une association de développement à Taroudant, d’où il est originaire. Exemples à suivre, en effet.

 
 
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