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Pénétrer dans le Souss agricole,
c'est découvrir l'antre de la culture intensive et les dégâts qu'elle occasionne
Le Souss agricole est riche. Mais cette richesse ne se retrouve pas dans les infrastructures de base, ni dans le quotidien précaire des familles. Elle est de surcroît hypothéquée par une culture intensive peu soucieuse des ressources hydrauliques.


Arriver à Agadir par Marrakech un dimanche en fin de journée, c'est prendre toute la mesure de ce que représente ce grenier soussi en terme d'approvisionnement national voire international. Des files de camions succèdent à…des files de camions. Tous chargés à bloc, roulant comme des dératés pour
ne pas dépasser la date de livraison - du moins, préfère-t-on le croire. Mais pour remonter la filière, encore faut-il quitter les plages surfaites de la capitale soussie, ses hôtels de luxe dénués de tout charme et se diriger vers le véritable grenier de la région, Taroudant. Entre les deux villes, une nappe phréatique très importante a permis l'apparition d'une véritable oasis et partant, l'installation récente de gigantesques domaines ou de coopératives entièrement dédiés à la culture des primeurs ou des agrumes à Aït Melloul, Aït Aïzza, Ouled Aïssa… Quelques chiffres pour situer le débat. En termes de primeurs, la région Souss-Massa représente 62% de la production nationale et 60% des exportations (statistiques 2001 des Eaux et Forêts). Ce dernier pourcentage passe à 63% de la production nationale pour les agrumes, qui représente 57% des exportations. Cette petite mise au point faite, chacun aura compris que pénétrer dans le Souss agricole, c'est découvrir l'antre de la culture intensive et les dégâts qu'elle occasionne. Toutes les personnes rencontrées sont unanimes, qu'elles appartiennent au monde associatif ou industriel. Sans une gestion rationalisée de l'eau, sans maîtrise de cette richesse hydraulique, l'avenir de ces greniers est hypothéqué à terme. Et tous de maudire ces années de sécheresse qui n'ont rien fait pour arranger les choses. Mais il est un fait indéniable, ces entreprises sont d'importants pourvoyeurs d'emplois locaux. Emplois précaires de par leur saisonnalité, mais qui n'en constituent pas moins l'unique source de revenus pour de nombreux foyers. L'un de ces principaux employeurs, qui salarie aujourd'hui près de 2000 personnes dont 700 femmes, est également l'une des plus emblématiques coopératives en terme de réussite économique. Après une entrée discrète sur le marché en 1987 - une fois la libéralisation des agrumes adoptée - elle concurrence aujourd'hui, rien moins que la Centrale Laitière. Il s'agit - certains l'auront compris - de la Copag, plus connue sous sa marque commerciale, Jaouda. Partie de 4 personnes appartenant à la même famille, celle de l'actuel président Ahmed Loutiti, l'idée de fédérer de petites coopératives et des indépendants a fait tâche d'huile. Pour son activité laiterie, Jaouda, ce sont 10.600 éleveurs qui produisent 350 tonnes par jour et qui sont choyés tant par des prix d'achats attractifs que par des services "sur mesure". À titre d'exemple, Copag leur assure un encadrement technique high tech en mettant à leur disposition des hangars à bétail, des tracteurs… Et, parce que l'esprit de la jemaâ continue d'imprégner tout Soussi qui se respecte, chacun de ces petits producteurs vote pour l'entrée d'un nouvel adhérent lors de l'assemblée générale annuelle. Existerait-il un modèle de développement économique typiquement soussi ? Rien n'est moins sûr. Ce qui l'est davantage, c'est que la dureté des conditions de vie en ont fait des bosseurs impénitents, qui n'oublient jamais d'où ils viennent.


Ahmed Lamrani
Portrait : Ahmed Lamrani, histoire(s) d'un caïd local

Le visage de notre homme semble taillé dans la même roche que celles des montagnes qui entourent son douar. Mais, derrière cette façade abrupte se cache un bon vivant, fin connaisseur de l'histoire régionale, véritable mémoire encyclopédique. Il faut dire que cela fait 38 ans qu'Ahmed Lamrani travaille dans ce douar. D'abord comme simple secrétaire et depuis 3 ans, comme caïd. Abrupt ou pas, notre homme ne saurait déroger à l'hospitalité soussie. C'est ainsi que ce natif d'Anix Anar (province d'Igherm) accueille les
visiteurs dans sa modeste demeure, en rien différente de celles de ses administrés, autour d'un petit-déjeuner comprenant inévitablement de l'huile d'olive, d'argane, d'amlou et des célèbres rghayef (crêpes). Et déjà, l'atmosphère se réchauffe, les langues se délient et l'histoire défile. Celle de ce douar qui, jusqu'en 1934 a résisté aux Français, grâce au soutien de 165 tribus de la région venues en renfort. Mais 6 avions bombardant le village le jour du moussem auront finalement raison de cette résistance. Ahmed Lamrani parle des traditions, de la jemaâ qui, en 38 ans a su régler tous les conflits civils, de la mixité ancestrale vécue avec les juifs des montagnes. Hasard de voyage, le jour de notre visite, Ahmed Lamrani attend son successeur et le gouverneur de la région pour inaugurer la nouvelle qyadat (préfecture) du village. Il quittera ses fonctions dans un an, le temps de former son "héritier", arrivé de Laâyoune. Sa retraite : il la passera chez ses 9 enfants entre Aït Abdallah, Casablanca et Paris 5e et songe déjà au livre qu'il rêve d'écrire pour que l'histoire de sa région ne se perde pas.


Igouder : Des banques avant l'heure…

Le moins que l'on puisse dire, c'est que, par avis de tempête, l'accès à l'agadir (grenier) d'Aït Abdallah est pour le moins périlleux. Dominant la montagne, haut de plusieurs mètres, sa construction remonte à… 1050. Aujourd'hui laissé à l'abandon, sa charpente est encore en état. C'est dire si les bâtisseurs de l'époque savaient ce que solidité signifie. Ils sont d'ailleurs encore 10 dans le Souss sur une trentaine que comptait la région. Leur rôle : servir de banque locale aux populations des douars. En clair, chaque famille y construisait une pièce et déposait à l'intérieur ce qu'elle voulait : bijoux, vivres, documents… Les héritiers pouvaient hériter de ce "coffre-fort". Celui d'Aït Abdallah en compte entre120 et 150. De manière générale, l'agadir était géré et gardé par l'amine, homme de confiance élu par la jemaâ. Cette dernière confiait cette tâche à des hommes réputés honnêtes, étrangers aux mensonges et âgés de 45 ans au moins. Il était assisté dans sa mission par 4 autres villageois, les inflass, également choisi par la jemaâ et qui changeaient toutes les nuits, histoire de ne favoriser personne. Si l'amine était auparavant payé en nature, il est aujourd'hui rémunéré en pièces sonnantes et trébuchantes, du moins pour les rares igouder (pluriel) encore en fonction. Chaque agadir était régi par sa propre loi, décidée par la jemaâ et inscrite sur des tablettes (louh) clouées sur la porte. Ainsi, le louh d'Aït Oughaïni comptait jusqu'à 602 articles qui prévoyaient les sanctions en cas de conflits, de vols, etc.

 
 
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