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Zakaria Boualem
Économie
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N° 106
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est



(Photo AFP)
"José Maria Aznar, cet homme nous hait", lisait-on sur la première page d’Aujourd’hui le Maroc, à l’occasion de la visite du Premier ministre espagnol au Maroc. "Mohammed VI veut lancer une guerre contre l’Algérie", titraient plusieurs journaux algériens, en réaction disproportionnée à la boutade de Mohamed Alouah revendiquant 38% du territoire de nos voisins de l’Est. Les exemples abondent pour démontrer d’un côté, que des campagnes antimarocaines surgissent de temps à autre à partir d’Alger et de Madrid, et d’un autre côté, que certains de nos journaux ne manquent jamais l’occasion pour alimenter la paranoïa ambiante. Nos
voisins sont-ils fatalement nos ennemis ? La question comporte, certes, un aspect passionnel et à la milite de l’irrationnel, puisqu’il est incompréhensible que dans le domaine de la politique, où seuls les intérêts déterminent les alliances et les mésententes, le Maroc soit systématiquement honni par les pays qui le cernent. Quelle place la conjoncture occupe-t-elle dans ce domaine ? Quelle responsabilité doit-on faire porter à notre diplomatie défaillante dans ce déficit d’image ? Et de quel degré de pragmatisme et de sens de la négociation le Maroc fait-il montre sur des dossiers concrets, pour prouver que cette animosité a un fondement réel ? Nous avons posé la question à deux connaisseurs de nos relations avec les deux pays. Le premier, ancien diplomate, proche de l’Establishment mais connu pour sa modération, estime que le cas de l’Algérie est plus irrémédiable que celui de l’Espagne. Quant au second, un économiste, spécialiste de la question de l’immigration et en retrait par rapport à la politique officielle, il considère que le Maroc n’a qu’à s’en prendre à lui-même. Il ne sait pas mettre en avant ses atouts opportunément.



Larbi Messari
Dirigeant de l’Istiqlal
“L’Espagne fluctue, mais l’Algérie est franchement hostile au Maroc”


La dernière visite de José Maria Aznar au Maroc a été accompagnée d'un discours de dénigrement, partant du principe que lui et son parti, PP, nous haïssent. Jusqu’à quel point ce jugement est-il fondé ?
En tant qu’homme politique, Aznar est obligé de tenir compte des intérêts de l’Espagne et non de ses sentiments. Nous en étions arrivés, avec la crise Taura, à un tel point que plus rien n’était possible, sauf la confrontation militaire. Mais les deux pays ont compris que leurs intérêts communs exigeaient l’ouverture et le dialogue. Par réalisme, le Maroc
a montré des signaux positifs en vue du traitement de l’immigration clandestine et s’est de nouveau tu sur la question de Sebta et Melilia, après l’avoir évoquée dans un discours du trône. L’Espagne, de son côté, a vu que le Maroc avait raison sur le dossier de la pêche et a compris que pour résorber l’immigration clandestine, il fallait nécessairement dialoguer.

L’Espagne continue tout de même de servir de base arrière au Polisario. Cette raison justifie-t-elle qu’on ait des appréhensions à son égard et explique-t-elle les campagnes "antimarocaines" qui ont lieu régulièrement dans la presse ibérique ?
Certes, sur la question du Sahara, l’Espagne est franchement hostile au Maroc. Elle a toujours utilisé cette carte pour faire pression sur nous, par rapport à Sebta et Melilia, la pêche, l’agriculture, etc. Mais, depuis janvier 2003, le dosage a changé. Madrid dit dorénavant "vouloir une solution politique et réaliste" au conflit. Le délégué permanent de Madrid auprès du Conseil de sécurité, Inozancio Arias, a écrit, dès juillet, que "l’approche d’une solution imposée est irrecevable". Cela montre que les positions espagnoles dépendent plus de la conjoncture que d’a priori constants.

Pourquoi cherchent-ils donc à maintenir l’axe Madrid-Alger ?
Pour qu’il y ait un axe, il faudrait une vision stratégique qui l’étaye. Cela aussi est une carte de pression qu’ils ressortent de temps à autre. Mais ils savent que la solution des problèmes avec le Maroc passe par le Maroc. En 1975, même si Alger avait le soutien de Franco et que leur diplomatie a été agressive à cette occasion, l’accord tripartite a été signé avec Rabat.

Nous développons un discours similaire à l’égard de l’Algérie. Les exigences de coopération régionale ne nous obligent-elles pas à passer outre ces préjugés ?
L’Algérie est réellement contre nous. Le Maroc a déployé tous les moyens pour les convaincre de débattre, de tenir compte des intérêts maghrébins, rien à faire. L’Algérie est un être qui n’a rien de naturel. Dans leurs relations avec l’Espagne, par exemple, ils ont recours au chantage. Ils autorisent l’ouverture, sur leur territoire, d’un bureau d’ETA et de Cubillo qui œuvrent pour l’indépendance des îles Canaries. Ceci est impensable au Maroc.

Mais leur diplomatie est plus agressive et efficace que la nôtre. Ne faut-il pas croire que c’est notre capacité de négociation qui est défaillante ?
L’Algérie a une diplomatie de guérilla. Avec eux, la négociation est beaucoup plus difficile qu’avec l’Espagne. Leurs généraux, qui tiennent le vrai pouvoir, sont versatiles. Il n’y a qu’à voir Khaled Nezzar. Hier, contre nous, aujourd’hui conciliant. Depuis plus de 30 ans, le Maroc a fait des sacrifices, politiques, territoriaux. Nous avons eu notre indépendance bien avant eux et avons eu des choix précis, pour l’UMA, par exemple. L’Algérie n’a pensé qu’à une chose : être le leader régional. Sur le dossier du Sahara, ils s’empressent pour être plus écoutés que nous. C’est à la limite lassant.



Mehdi Lahlou
Dirigeant de Fidélité à la démocratie
“Cela signifierait qu’ils ont un comportement raciste, l'axe Rabat-Alger prouve le contraire


La dernière visite de José Maria Aznar au Maroc a été accompagnée d'un discours de dénigrement, partant du principe que lui et son parti, PP, nous haïssent. Jusqu’à quel point ce jugement est-il fondé ?
Si le PP et le gouvernement Aznar fonctionnaient ainsi, cela voudrait dire qu’ils ont un comportement raciste. Or, si c’était le cas, entretiendraient-ils des relations aussi étroites avec Alger ? Nous autres, Marocains, avons une approche très sommaire et passionnelle. Nous n’utilisons pas les arguments qu’il faut au moment où il faut. C’est le cas sur l’îlot Taura, sur Sebta, sur le dossier de la pêche, etc.

Prenons le dossier de l’immigration clandestine. En quoi notre approche est-elle contre-productive ?
Sur l’immigration subsaharienne, nous avons fait deux erreurs. D’abord, il est faux de dire que le Maroc en détient la clé, comme il est faux de prétendre que nous sommes un pays aux portes ouvertes. Parce que nous imposons le visa à 43 pays africains et parce que nous formons juste un maillon d’une chaîne. Or, à peu près 95% des Subsahariens transitent par l’Algérie. Donc, sur le plan sécuritaire, nous devons impliquer l’Algérie. D’autant que le dossier mérite une approche humaine et sociale. Au sommet 5X5, Ana Palacio a, pour la première fois, reconnu que la gestion du problème devait être partagée.

Nous développons un discours tout aussi frileux à l’égard de l’Algérie. Les exigences de coopération régionale sur cette question d’immigration, par exemple, peuvent-elles être abordées, malgré le blocage sur le Sahara ?
On n’a jamais suffisamment précisé la provenance des Subsahariens. Or, Alger a besoin de main d’œuvre venant du Niger et du Mali. En leur ouvrant ces portes, d’autres migrants passent entre les mailles du filet. Au lieu de prendre l’initiative et d’impliquer l’Algérie, on reste obnubilé par la question du Sahara et on rappelle tout le temps que c’est à eux de venir discuter avec nous. Or, le Sahara a de tout temps été une affaire maroco-algérienne. Mais, là où la diplomatie algérienne s’inscrit dans la durée, la nôtre fait dans la précipitation.

La leur est également imprévisible. Comment lui faire confiance dans ce cas ?
Non, elle est constante dans ses principes. L’accès à l’Atlantique, Bouteflika l’a réitéré, il y a à peine une année. Par contre, elle est imprévisible dans sa démarche et ses alliances, avec la France, l’Espagne et les États-Unis. Notre diplomatie n’a pas suffisamment montré ce côté vénal de nos voisins, comme elle n’a pas suffisamment tenu compte de la constance de leurs visées pour mieux y répondre.

L’existence d’un axe Madrid-Alger ne prouve-t-il pas qu’il y a une volonté commune de nous cerner et nous affaiblir ?
Cet axe existe bel et bien. Le fait qu’ils aient signé un partenariat stratégique et que Rabat et Madrid parlent à peine de partenariat amical le prouve. Il est également vrai qu’Alger dispose d’une puissance énergétique qui lui permet de négocier ses alliances. Mais, le Maroc a aussi des moyens importants pour faire pression. La gestion politique et économique de la question migratoire en fait partie. N’ayant pas les moyens de ce rôle et sachant que l’Espagne, puissance économique s’il en est, n’arrive pas à protéger ses frontières, comment le Maroc pourrait-il le faire sans appui financier ? Pour limiter l’axe Alger-Madrid, il nous faudrait être plus entreprenants, nous ouvrir davantage vers tous les pays d’Europe, dont la France bien sûr, et jouer sur le rôle minoritaire de l’Espagne au sein de l’UE. Malheureusement, on ne le fait pas assez.

 
 
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