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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est






C’est la fin pour le raïs irakien, une fin ubuesque et dérisoire qui liquide une trajectoire aussi exceptionnelle que terrifiante. L’image de sa statue défaite, tombée sous les yeux du monde, trouve enfin son écho dans la réalité. Mais les questions laissées en suspens, à l’instar du personnage, sont de taille.




(Photo AFP)
Où, par qui, pourquoi, comment : ce sont des questions essentielles, voire existentielles, qui font déjà du procès de Saddam Hussein un embryon de polémique. Unanimité d’abord, pour bannir toute instruction expéditive et insister sur son exemplarité symbolique. Le président américain a promis un procès équitable, public et conforme aux normes internationales.
Pour le reste, tout le monde y va de son mot. Le président du Conseil de gouvernement provisoire, Abdelaziz Hakim, s’est fait le porte-parole du peuple irakien. Il a clairement intimé que l’ex-dictateur soit jugé localement, par des juges irakiens, dans le cadre d’un tribunal récemment créé pour juger des criminels de guerre, "sous la supervision d’experts internationaux".
Une kyrielle d’organisations ayant précisément réclamé unedimension internationale pour ce procès, comme le tribunal pénal chargé de juger, péniblement d’ailleurs, Milosevic et ses acolytes. C’est surtout les carences du système judiciaire irakien qui soulèvent les doutes, dans un pays sans Constitution, ni code pénal, ni magistrats rodés à ce type d’instruction.
Parallèlement, l’Iran a dit préparer une plainte contre Saddam Hussein à déposer devant un tribunal international au nom des
300.000 victimes iraniennes de la guerre contre l’Irak. D’aucuns évoquent à l’inverse la Cour internationale de justice, fonctionnelle depuis juillet 2002 à La Haye. Mais cette instance n’a pas de compétence rétroactive et ne peut donc statuer sur les innombrables exactions commises par Saddam Hussein bien avant cette date.
Autre point sensible, la question de la peine de mort, issue envisageable selon les dirigeants irakiens, qui n’ont pas à craindre l’opposition d’un Bush, impudique aficionado du châtiment suprême. Et les voix élevées en Europe ont un poids incertain.
Parmi tant d’interrogations, un silence : celui qui entoure les fameuses armes de destruction massive, qui pourront difficilement faire l’objet d’un chef d’inculpation, rappelant pour quelles raisons vaseuses les Américains sont partis en guerre. Seule certitude, le sort de Saddam Hussein sera réglé sous la houlette de la Convention de Genève de 1949, qui garantit le statut des prisonniers de guerre. Reste à savoir si les images tournées par l’armée américaine, livrées en pâture aux écrans du globe, respectent l’article 3 de ce texte qui prohibe "les atteintes à la dignité des personnes, notamment les traitements humiliants et dégradants".




La fin de Saddam Hussein n’est peut-être pas si étonnante, de la part d’un homme connu pour son instinct de survie. Adepte des coups d’État et de la clandestinité depuis son adolescence, c’est pourtant à la tête des services secrets qu’il s’est propulsé au sein du parti Baas, grâce notamment à un sens pointu de la famille élargie. De là, c’est avec une poigne de fer qu’il a apporté sa stabilité à l’Irak, un développement industriel dopé au pétrole nationalisé, sans oublier les faveurs marchandes de la France et des États-Unis de l’époque, placides devant ses exactions. Son parcours à la Staline n’occulte pas le héros arabe qu’il représentait, contenant la "menace verte" iranienne, à la tête du "front du refus" contre la paix au Proche-Orient, accueillant chaleureusement les plus radicaux, exaspérant le géant américain. Même ses choix militaires fratricides, pourtant lourds de conséquences pour ses partisans, ont servi sa popularité, comme l’embargo onusien qui a nourri son emprise en affamant son peuple. D'après les membres du gouvernement irakien dépêchés sur place, Saddam, "loquace" et "provocateur", n’aura de regret "pour aucun des crimes, ni des guerres" dont il a la sombre paternité.




(Photo AFP)
Certes, "nul ne pleurera" le désormais fini Saddam Hussein. Ces mots du chef de la diplomatie égyptienne, Ahmed Maher, suggèrent combien le président irakien d’hier inspirait bien plus la crainte, même respectueuse, que l’affection des peuples et régimes voisins n’ayant pas souffert de sa poigne et de sa cruauté. Au Proche et Moyen-Orient, seuls Israël, l’Iran et le Koweït se sont ouvertement félicités de cette arrestation. Mais l’accueil feutré de sa capture par la plupart des dirigeants arabes dit la désillusion entraînée par une fin si peu glorieuse pour celui qui se voulait héritier de Saladin et disciple de Nasser. L’amertume se lit entre les lignes du quotidien panarabe londonien, Al Qods al Arabi, devant "l’absence de résistance de la part de Saddam, ressentie comme une humiliation par des millions d’Arabes". Comment ne s’est-il pas suicidé, se demandent les observateurs interdits devant la "lâcheté" redoutée. On devine leur incrédulité face aux images de l’ancien tyran défait, examiné comme un vieux cheval, mais autrefois vu comme le vengeur des frustrations arabes. Même parmi ses victimes, chiites et Kurdes réprimés et exterminés depuis un tiers de siècle, la joie exprimée n’a pas été celle de foules en
liesse, mais celle de peuples déconcertés qu’une si dure tyrannie apparaisse soudain de sable.




C'est l’image qui a surgi dans la plupart des esprits, une fois leurs regards détournés du trou désormais célèbre et penchés sur le front électoral américain. Certes, la capture de Saddam Hussein est un succès de taille pour l’administration Bush. Il faudrait une forte dose de cynisme pour y voir une offrande empoisonnée et en occulter l’impact bénéfique. Ne serait-ce que sur le plan psychologique, puisqu’il épargne aux États-Unis l’embarras d’un suicide ou d’une traque sans fin.
Mais, une fois n’est pas coutume, la retenue domine les réactions, qu’elles soient officielles, médiatiques ou statistiques. En témoigne la précaution avec laquelle la Maison Blanche a laissé l’information prendre son envol. Les sondages effectués sous les auspices des principaux médias se recoupent. À CNN ou dans le New York Times, mêmes conclusions : un "plus" précieux pour le président et une approbation revivifiée de l’effort de guerre qui apparaît aujourd'hui moins vain. Mais l’opinion demeure très scindée quant à la suite des opérations militaires. Et globalement, les avis, sondés à chaud, n’ont que que peu évolué, sursauts de confiance qu’élimeront facilement les onze mois précédant le verdict des urnes sur le continent américain.
Car la coalition demeure minée par une violence qui va crescendo et dont l’accalmie est improbable. Rien n’atteste de l’influence réelle de Saddam Hussein sur la guérilla, bien que le président actuel du Conseil de gouvernement irakien, A. Hakim, l’imagine volontiers "amoindrie et diminuée", avançant qu’il "planifiait et dirigeait certaines des opérations".
La capture de Saddam est, certes, un coup dur porté à ses Fedayin qui ne choyaient d’autre scénario que son retour au pouvoir. Mais la terre irakienne est désormais labourée par d’autres groupes radicaux indifférents au raïs déchu - nationalistes arabes et islamistes prêchant la guerre sainte - ne partageant de sa fronde que la haine viscérale envers l’Occident à travers la coalition. D’après des militaires, la résistance, insaisissable, serait en fait une constellation de réseaux indépendants mais profondément incrustés, hostiles entre eux et très soucieux du secret, peu enclins à laisser émerger un leader trop voyant.
Loin de toute exaltation, Washington a compris le côté éphémère de sa réussite et tend aujourd’hui la main à la France et à l’Allemagne, balayant les menaces de représailles pour courtiser ces créanciers d’importance, en vue de la reconstruction de l’Irak. Car, au pied de leur sapin de Noël, moins que l’aubaine annoncée, grossit une responsabilité : celle d’entretenir demain la réussite d’aujourd’hui malgré les controverses d’hier.




Nulle surprise que Washington se garde de trop bomber le torse. L’hypermédiatisation du visage de Saddam n’a d’égale que l’absolue invisibilité de Ben Laden, toujours caché, toujours menaçant. Les dirigeants de Kaboul n’ont pas caché qu’ils auraient préféré apprendre la capture de l’introuvable chef d’Al-Qaïda, pourtant cible d’une traque lancée il y a deux ans. Sa tête est également mise à prix pour 25 millions de dollars, mais la population ne le voit pas comme le tyran qu’était Saddam, et les montagnes afghanes comme ses liens avec les tribus pachtounes lui sont favorables. Les 12.000 hommes à ses trousses font presque pâle figure auprès des poursuivants du dictateur irakien, dix fois plus nombreux, quand l’Afghanistan résonne comme un front oublié. Ben Laden reste alors le cauchemar grinçant des Américains. Pour mieux dormir et enfin se réjouir, la Maison Blanche devra s’en rappeler et y passer des nuits blanches.

 
 
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