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Les boulangers veulent augmenter le prix du pain. Les minotiers veulent augmenter le prix de la farine. Économiquement, cela se défend. Politiquement, cela fait peur. Les émeutes du pain sont encore dans les mémoires… Par Adil HMAITY


Au départ, il y a le pain, une denrée aussi indispensable à l'homme que le feu qui le fait cuire. Sa découverte remonte au paléolithique et il sert aux archéologues à dater certaines civilisations anciennes telle que Babylone ou l’Égypte des pharaons.
À la fin, il y a le pain, devenu au fil de l’histoire la nourriture des pauvres dont la pénurie est associée à la famine et aux émeutes les plus violentes. L’histoire retient que les révolutionnaires français de 1789 avaient fait croire, malgré des réserves abondantes en farine, à une pénurie du pain pour que
le peuple se soulève. Tout près de nous, la chute de Bourguiba en 1987 a démarré avec une émeute du pain. Bien chez nous cette fois, le régime de Hassan II a, pour sa part, vacillé et sombré dans la répression en 1981 et 1984 à cause d’émeutes consécutives à une hausse du prix du pain. Ce même régime érigera à l’obsession la sécurité alimentaire, en farine et en pain, comme élément clé de sa politique du tout sécuritaire. La baguette, le pain rond et la "parisienne" de 200 grammes sont devenus des symboles de son économie et leurs prix sont libres, en principe, mais extrêmement contrôlés dans la pratique. Aujourd’hui, le Maroc s'apprête à ré-affronter ses vieux démons.

Menaces de grève
D’abord le pain. Le syndicat patronal des boulangers du Maroc a fait grève en juillet dernier pour signifier son mécontentement. Il a aussi menacé à plusieurs reprises de hausser le prix de la baguette et, ultime sacrilège, il est passé à l’acte le 14 octobre 2003, la veille du Ramadan en appliquant une hausse de 10 centimes durant… une journée. "Nous mesurons la sensibilité du sujet. Aussi tenions-nous à laisser sa chance au gouvernement tout en dénonçant notre situation", explique avec un air déterminé le patron du syndicat des boulangers, Lhoussine Azaz.
Ensuite, la farine. Les minoteries industrielles disent, par le biais de leur fédération, vivre dans le marasme économique. "Une quarantaine d’unités ont fermé et d’autres suivront si l’État ne révise pas à la hausse sa politique des prix ou ne libéralise pas le secteur", lit-on dans un de ses communiqués publiés en septembre 2003.
Deux charges simultanées contre la sacro-sainte stabilité des prix de ces denrées alimentaires qui assurent, dans l’esprit des sécuritaires, la paix civile. Une étude commandée par Habib Malki, le ministre de l’Agriculture de l’alternance, résumait les objectifs étatiques comme suit : "garantir au consommateur un prix de pain abordable compatible avec son faible pouvoir d’achat". En même temps, "garantir au paysan marocain un prix rémunérateur pour son blé et une protection à la frontière".
Comment l’État gère-t-il cette contradiction ? D’un côté, il assure ses arrières en garantissant des minima. L’État a instauré la Farine nationale de blé tendre (FNBT), une farine abordable, que les moulins sont obligés de produire à un prix fixé à l’avance (2 DH le kilo) en achetant une quantité de blé fixe (10 millions de quintaux par an) et en y appliquant une marge déterminée à l’avance. Mais, à elle seule, la FNBT ne couvre pas le besoin national. L’État, par le biais d’un "accord de modération" signé en 1989, s’est mis d’accord avec les minotiers pour que le prix maximal du reste de leur production, la farine dite libre, ne dépasse pas les 3,63 DH le kilo. La même année, les boulangers sont invités à ne pas toucher au prix de la baguette de 200 grammes (actuellement vendue à 1,10 DH. (voir graphe ci-contre) sans concertation préalable avec le gouvernement. Autrement dit, quand l’État ne fixe pas les prix lui-même, il s'arrange pour les geler.
Seulement voilà, la farine subventionnée est actuellement décriée de toutes parts. "Elle n’est jamais vendue aux pauvres auxquels elle est destinée. Le monde rural vit traditionnellement de sa propre production de blé", témoigne ce minotier. Résultat : cette farine reste dans les centres urbains où l’offre de qualité abonde. Les grossistes font leur possible pour se débarrasser de ce "cadavre". "Elle est soit mélangée, quand il s’agit de vente au détail, soit imposée quand il s’agit de commandes importantes", témoigne Azaz. "Non seulement, la farine subventionnée fait l’objet de trafics, mais elle est toujours vendue à un prix supérieur à celui qui est réglementé", poursuit le même minotier. "Un ratage total", commente un responsable à la direction des prix relevant du ministère des Affaires générales du gouvernement.
Syndicat National Unifié
des Boulangers du Maroc
Accords de modération
Restent les "accords de modération". Ils sont à l’origine des menaces récentes de grève et de hausse du prix du pain. En effet, l’État s’engageait, en contrepartie de l’effort des minotiers à supporter le transport du blé du port aux usines. Arrivé à terme le 30 juin 2000, l’accord n'a pas été renouvelé. Pire, le cours du blé a flambé au niveau mondial, si fort que la farine devrait se vendre, selon une étude récente adressée à l'ex-ministère des Affaires générales du gouvernement qui a autorité sur les prix, à près de 4,26 DH
le kilo. Et s’il n’en est rien, c’est que d’une part, "les minotiers sont prisonniers du système de prix imposé par l’État" et que d’autre part, "les grossistes trichent sur la qualité". Abdellatif Guédira, patron de l’ONICL (Office national des céréales et des légumineuses), organisme qui gère la farine subventionnée, confirme la hausse du prix à l’international mais rétorque que "l’État a procédé à une réduction conséquente, de 135% à 90%, des droits de douanes afin de favoriser l’importation". "Une réduction qui ne suit pas la flambée du cours du blé à l’international", signalent les minotiers dans leur étude.
Bref, le prix de la farine sur le marché commence déjà à augmenter, confirme le patron du syndicat des boulangers, une augmentation que sa profession "est obligée de répercuter sur le prix du pain". Car pour eux aussi, l’accord de modération est caduc en cas de changement du prix des intrants. "À côté de la farine, toutes les matières ont flambé. Le sel et la levure ont presque doublé, l’énergie qui alimente les fours aussi", affirme Azaz en montrant une étude que son syndicat a soumis au gouvernement. Et d’ajouter : "Si le prix de la baguette de 200 grammes est si sacré, pourquoi notre profession ne bénéficie d’aucun avantage, réduction d’impôt, subvention ?". Le syndicat a suspendu sa hausse de 10 centimes la veille du Ramadan sur sollicitation expresse du chef du gouvernement, Driss Jettou. Azaz affirme que son organisation se réunira ce samedi 20 décembre pour entériner le processus de hausse si le dialogue n’est pas ouvert comme promis. "Pourquoi le dialogue ?", s’est interrogé le directeur des prix en précisant que c’est un sujet extrêmement sensible : "Le prix du pain est libre et dépend du marché. L’accord de modération ne concerne que la baguette de 200 grammes, alors que les boulangers produisent plusieurs variétés de pain". Azaz voit dans cette déclaration une invite de l’administration à contourner l’accord de modération. "Malheureusement, la baguette de 200 grammes dispose d’une notoriété telle qu’elle représente le principal produit d’appel pour les boulangers, surtout ceux implantés dans les quartiers populaires. S’en priver reviendrait à signer leur arrêt de mort".
Moralité : hausse il y aura. C’est une question qui doit se régler au plus haut niveau à cause de sa sensibilité, insiste le patron de l’ONICL. Et le risque d’émeute, qui y croit vraiment ? "L’obsession sécuritaire est présente chez tous nos interlocuteurs de l’administration", affirment les boulangers. Notons que la même polémique, la hausse du prix de la baguette de 200 grammes précisément, fait rage au Sénégal et, incroyable mais vrai… en Suisse.

 
 
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