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Réparer les drames passés sans sanctionner les responsables, restreindre les droits de l'homme aux droits sociaux, les enseigner à l'école sans que la réalité suive forcément… Par Younès Alami


L'instance Équité et réconciliation, dont les membres (lire en page 9) viennent d’être nommés par le roi, succède à la désormais défunte commission, dite indépendante, d'arbitrage et d'indemnisation. En un an maximum, ses objectifs principaux seront d'évaluer le processus de règlement, la recherche de cas de disparitions forcées encore non élucidés, de déterminer les lieux d'inhumation des victimes des disparitions forcées et de
détentions arbitraires, d'élaborer des conditions d'intégration sociale, de réhabilitation, de réadaptation psychologique et médicale, de règler des problèmes administratifs, juridiques et de réintégration professionnelle non encore résolus et d'examiner des cas d'expropriation. Vaste programme !!! L’immensité du chantier officiel renseigne sur l’ignominie caractéristisée de nos années de plomb. Permettra-t-elle pour autant un mea culpa de l’État ou tout du moins la désignation des responsables des exactions ? Évidemment, relativise Driss Benzekri(1), secrétaire général du très officiel Conseil consultatif des droits de l'homme (CCDH), puisque l’objet même de cette instance est "la réconciliation (qui)… est un objectif à atteindre par divers moyens et modalités. Ces moyens sont justement l'établissement de la vérité, la réparation, la réhabilitation, la reconnaissance du rôle de l'État". Peut-être, mais pas la reconnaissance des responsables qui, dans l’exercice de leurs fonctions officielles, ont commis, couvert ou cautionné des dépassements en matière de droits de l’homme. Car pour le secrétaire général du CCDH, "il ne s'agit pas de manquements ponctuels à la règle de droit. Il s'agit d'un stock énorme de manquements à la règle de droit qui se sont répétés et qui ont été cautionnés par les différents gouvernements et services pendant plus de trois décennies". Comment un État qui reconnaîtrait ses responsabilités, mais qui ne punirait pas les responsables d’exactions pourrait-il arriver à une concorde nationale ? Driss Benzekri considère qu’il y a d'autres formules de promotion de la réconciliation : "La réforme fondamentale des droits des femmes, la reconnaissance de l'identité berbère marocaine et d'autres réformes encore". En clair, pour oublier le passé, réformons l’avenir et pour promouvoir les droits de l’homme, mettons en évidence notre propre vision, notre propre stratégie des droits de l’homme.

Droits de l’homme made in Maroc
On entend par relativisme culturel, l'opinion selon laquelle les valeurs, loin d'être universelles, varient considérablement selon les diverses perspectives culturelles. En appliquant ce relativisme à la promotion, à la protection et à l'interprétation des droits de l’homme, on laisse entendre qu’ils peuvent varier d'une culture à l'autre, d’un contexte politique à l'autre. Une vision confirmée par le secrétaire général du CCDH qui considère que "lorsqu'on se limite à la version libérale et normative des droits de l’homme, on cherche à grossir quelques dépassements pour faire le portrait de l'évolution des droits de l’homme. Je pense que ceci est injuste. Si l'on parle de droits de l’homme indivisibles et interdépendants, je voudrais qu’on se rappelle que nous avons des avancées sérieuses en matière de justice sociale. Vue sous cet angle, l'évolution des droits de l’homme est importante". En conséquence, la promotion et la protection des droits de l’homme, s'ils sont perçus dans leur relation avec un contexte historique et politique, seraient subordonnées au bon vouloir des États, qui placeraient leurs propres normes et spécificités culturelles au-dessus du droit international. Comment nous situons-nous par rapport aux législations juridiques internationales ? Officiellement, le Maroc reconnaît l’existence de cas de tortures perpétrés depuis quelques mois dans les geôles marocaines. L’ambassadeur du Maroc auprès des Nations unies à Genève, M. Omar Hilale, en présentant le 3e rapport périodique du Maroc au Comité de l'ONU contre la torture a reconnu "la difficulté de mesurer parfois avec exactitude l'ampleur du phénomène de la torture (…) Je peux vous assurer que les autorités marocaines continueront à déployer les efforts nécessaires pour faire face à toutes les formes de torture, de traitements inhumains ou dégradants". Un avis partagé par le secrétaire général du CCDH, qui reconnaît des dépassements dans l'application d'un certain nombre de règles de droit, dans les arrestations, les gardes à vue, dans certaines procédures de procès et des cas de torture recensés. "Cela ne réduit pas la gravité de la chose, mais ce sont des cas ponctuels et isolés et sur lesquels nous travaillons", ajoute-t-il. Quant à la liberté d’opinion, elle serait conditionnée pour le CCDH (vieille rengaine) par une réforme du code de la presse et par une mise à niveau du système politique pour une réelle expression de l’opinion. Ce serait donc la faute au législateur qui a été à l’origine du canevas juridique permettant ces dérives et aux partis politiques. Nous sommes, donc, officiellement, un pays qui ne respecte pas de manière absolue certains droits de l’homme dans leur acception universelle, mais qui fait de leur promotion un des fondements du projet de société moderniste mis en branle dans le pays.

Enseigner une "véritable" culture
Lors du point de presse détaillant le projet d’enseigner les droits de l’homme à l’école publique marocaine, animé conjointement par Habib El Malki, ministre de l'Education nationale et Mohamed Aujjar, ministre des Droits de l'homme. Le premier a considéré que cette œuvre "déborde le cadre exigu des connaissances pour embrasser et développer chez les apprenants les attitudes en la matière. Tel est le gage de l'efficacité d'une véritable culture des droits de l’homme". Véritable. Un adjectif lourd de sens. Ce sont là les prémices d’une pensée unique. Une campagne pour la promotion des droits de l’homme qui ressemble dans sa dynamique à une campagne pour l’économie de l’énergie. Un branle-bas de combat général qui, quelques fois, n’a pas beaucoup de sens. Exemple : dans les délégations du MEN de Khouribga et d'Al Hoceima, on enseigne à titre expérimental, en collaboration avec le Comité international de la Croix-Rouge et la contribution du Croissant-Rouge marocain, "l'exploration du droit international humanitaire". Ce programme aurait pour ambition de "doter les jeunes d'outils de référence qui leur permettent de mesurer les événements proches ou lointains à l'aune du principe de la dignité humaine". Dans ces régions où le h’rig est un sport national, la démarche apparaît quelque peu cynique.
Les cahiers des charges auxquels sont soumises la conception et la production des livres scolaires insistent de façon particulière sur "le respect absolu des droits de l’homme". Une clause insiste sur le "développement de l'équité et de la lutte contre la violence sous toutes ses formes". La démarche est louable, mais dans un pays où les violences policières font encore partie du quotidien, le contenu pédagogique enseigné aura-t-il un sens ? Et, quelle place les années de plomb auront-elles dans le contenu des manuels d’histoire ? Cet inspecteur pédagogique de Casablanca estime que l’enseignement de cette matière aura les mêmes conséquences que l’enseignement de l’éducation religieuse : "Si les valeurs des droits de l’homme ne deviennent pas palpables au sein de la société marocaine, au quotidien, cet enseignement accentuera la schizophrénie des apprenants. Surtout, si la matière est enseignée de manière didactique et soumise à examen". Autre volet important la communication institutionnelle autour des valeurs des droits de l’homme. Trois boîtes de production ont été sélectionnées pour produire des spots visant à promouvoir ces valeurs. Les thématiques conseillées dans le cahier des charges concernaient l’équité entre hommes et femmes, la promotion de la famille, la négation de la violence et la tolérance. Un chantier considérable qui nécessite beaucoup de doigté. Mais, si le contenu vire au discours propagandiste (une famille parfaitement lisse à la "boundif"), il risquerait de décrédibiliser les valeurs prônées.

(1)Interview parue le 10/11/03, dans Le Matin du Sahar

 
 
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