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N° 106
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Restrictions électorales, Immixtion dans les affaires internes du parti, interrogatoires de ses dirigeants… Visiblement, l’État cherche noise au PJD. Mais avec beaucoup d’amateurisme… Par Driss Ksikes


Que reproche la brigade nationale de la police judiciaire aux dirigeants du PJD ? D’avoir collecté des fonds pour la Palestine, sans autorisation officielle. Certes, mais "la banque nous dit que le compte était constamment passé au peigne fin par les services de sécurité", note avec stupéfaction Abdelkader Amara, élu PJD et trésorier du compte. Pourquoi, donc, s’y intéresser avec autant de fracas ? "Peut- être à cause de cette somme de 700.000 DH déposée dernièrement par un inconnu", se demande, sans pour autant être inquiet, Abdelkrim Khatib, secrétaire général du PJD et premier responsable de l’association qui gère le compte. "Peut-être bien, à cause de la double identité du compte, puisqu’il a été baptisé en 1992, Bosnie Herzégovine et qu’il domicilie, depuis deux ans, les fonds collectés pour la Palestine", s’interroge Amara. Peut-être même à cause de la parenté de l’opération I’tilaf Al Kheïr, lancée sur le plan international par le prosélyte égyptien, Youssef Qardaoui et relayée en terme de propagande interne par l’élu PJD et activiste MUR, Moqri Abou Zeïd. Et alors ? Dans un éditorial évitant de dramatiser les choses, Attajdid, quotidien
du MUR, qui publiait l’annonce de collecte de fonds, s’est voulu prudent. Il a d’abord exclu que cette opération soit orientée contre le parti et s’est contenté de pointer du doigt vaguement une certaine "campagne orchestrée par l’Internationale socialiste (IS)". Pour comprendre, il faut remonter à la fin 2002. A l’époque, une polémique USFP - PJD s’est déclenchée, par presse interposée. Le parti islamiste, résolument dans l’opposition, était hostile à la venue d’une délégation israélienne pour prendre part aux travaux de l’IS. Et le parti socialiste, membre à part entière de l’IS, se montrait circonspect concernant l’opération I’tilaf Al Kheïr, et se demandait, sur un ton accusateur "d’où vient et où va l’argent ?". L’ambassadeur palestinien, Abou Marouane, avait effectivement, comme le rappelle Al Ahdath al Maghribia, notifié n’avoir rien reçu. "On n’avait encore rien donné à l’époque, rétorque Khatib, mais depuis, nous lui versons systématiquement les dons collectés pour qu’ils aillent dans Bayt Mal Al Qods et servent à la reconstruction de la Palestine". Nuance, le dernier virement, par exemple, a servi, dans une portion congrue, à aider le congrès international islamique. Craindrait-on que ces fonds atterrissent dans les caisses de Hamas, du Hezbollah ou du Jihad islamique, d’autant que Ramid déclare à Al Ayyam "avoir eu l’honneur d’en connaître les dirigeants" ? Pure illusion. Notre loi antiterroriste (hors du coup dans cette affaire, faut-il le rappeler) fait heureusement la distinction entre "groupes de résistance armée" et "groupes terroristes". Si même cette piste est exclue, quel est, donc, le mobile des sécuritaires ? Cherchent-ils vraiment à scruter ce compte au solde modique de 1,3 million de dirhams ou visent-ils à intimider le parti ? "S’ils n’avaient pas interpellé le Dr Khatib et s’étaient contentés de m’interroger personnellement, d’autant que j’ai la délégation de signature, on aurait pu croire que c’était une enquête banale, mais là, ils ont voulu grossir l’affaire", estime Amara, réputé être un modéré. Dans sa suspicion, il rejoint, mais avec beaucoup plus de pudeur, Ramid, remonté contre le ministère de l’Intérieur. Certains observateurs, comme Mohamed Darif, connaisseur de la sphère islamiste, y voient surtout "une coïncidence troublante avec la visite de Colin Powell". Quel lien ? Le Maroc faisant dorénavant partie des pays alliés pour la reconstruction de l’Irak, comme l’a révélé le deuxième homme de la sécurité américaine, Paul Wolfowicz, serait-il amené, en contrepartie, à se montrer intransigeant et regardant vis-à-vis des islamistes, même les plus modérés et les plus rangés ?

Le Maroc joue-t-il au bon élève ?
"Rien à voir, réplique ce haut responsable, le Maroc a été contre la guerre mais le fait que les États-Unis nous impliquent dans la reconstruction du pays nous rapportera des marchés". Ce serait même une rétribution que l’on doit à l’ex-ambassadrice, Margaret Tutwiller, aujourd’hui conseillère à Washington, convaincue que "pour soutenir notre démocratisation, il faudrait nous aider sur le plan du développement socioéconomique". Paradoxe. Comment peut-on prétendre être sur la voie de la démocratisation si l’on cherche, par ailleurs, à affaiblir un parti légal, parlementaire, qui s’autolimite depuis le 16 mai ? "Les fonds levés par un parti islamiste sont forcément suspicieux", juge ce haut responsable proche de Fouad Ali El Himma. Forcément !? "Tous les partis sont interdits par la loi de lever des fonds sans autorisation, mais on ne cherchera pas à ergoter s’il s’agit des autres. Les islamistes, eux, peuvent très bien s’en servir pour financer des actions sociales locales", estime-t-il sans sourciller. Pure spéculation. Serions-nous en train d’adopter les deux poids, deux mesures, chers aux États-Unis depuis le 11 septembre ? La comparaison risque d’être hasardeuse. Washington est plus nuancée à ce propos. Elle prône, en général, une guerre sans merci contre les islamistes radicaux et un débat plus ou moins ouvert avec les modérés. La preuve, la fondation Carnegie funds vient d’organiser, le mois dernier, une rencontre au Koweït, avec plusieurs partis de cette catégorie. D’autres fondations puissantes, comme la NDI, établie au Maroc, s’intéresse, entre autres, à "l’intégration des islamistes dans l’espace politique". Or, au Maroc, une partie des décideurs soutenant une thèse frileuse, sans faire partie forcément de l’appareil sécuritaire, refusent de faire une distinction entre radicaux et modérés. Ils jugent même qu’entre Saadeddine El Othmani, le consensuel et Ramid, l’avocat des radicaux, "le PJD joue à un petit jeu", et qu’entre une façade d’islamistes intégrés et d’autres subversifs, il y a "une solidarité tacite et infaillible". Cet a priori tranché et dominant au sein de l’État, contrairement à ce que pensent ses promoteurs, met à mal le rapport Maroc - États-Unis. Pourquoi ? "Parce que, sans l’intégration ouverte des islamistes modérés dans le jeu politique, ce Maroc modèle du pays musulman le plus engagé sur la voie de la démocratisation, que Washington met en avant jusqu’en Arabie saoudite, tombe à l’eau", estime ce proche du roi, qui ne se reconnaît pas dans la démarche des "sécuritaires".

Quelle stratégie vis-à-vis du PJD ?
En attendant, il semble que l’avis de ces "sécuritaires" soit le plus dominant. D’où l’intérêt de sonder leur stratégie à l’égard du PJD (s’ils en ont une). "La nouvelle génération qui gravite autour du roi Mohammed VI a le sentiment que la formule du PJD permettant de légaliser l’action politique d’islamistes prétendument modérés a été une erreur du tandem Hassan II-Driss Basri", nous apprend un haut responsable, proche d’El Himma. Cet a priori a failli prendre le dessus au lendemain du 16 mai et mené au bannissement du parti, comme cela fut prôné dans un conseil du gouvernement. Sans en arriver là, "nous avons cherché à les pousser dans leurs derniers retranchements et leur faire savoir que s’il le faut, on peut même les jeter par-dessus bord", explique ce pro-sécuritaire. Plus tard, l’ordre a été intimé même à des ministres socialistes remontés contre le PJD de lever le pied pour "garder l’image d’un pays démocratique". À partir de là, le gouvernement a tracé au parti de Khatib des limites raisonnables, longtemps restées floues, leur interdisant "l’encadrement des mosquées, les financements occultes et le soutien public aux thèses intégristes". Mais depuis, le ministère de l’Intérieur ne s’est pas contenté de ces lignes rouges. Il a, coup sur coup, exigé qu’ils revoient à la baisse leurs candidatures aux communales, fait pression pour que Ramid démissionne comme chef du groupe parlementaire et cherché enfin à fouiner dans les comptes. Objectif ? "Les intimider continuellement et les acculer constamment à la défensive", explique ce proche d’El Himma. Mais qui a dit que cette "stratégie d’endiguement" pouvait être efficace ? D’un côté, elle ne fait pas l’unanimité et des voix sages et modérées au sein du pouvoir y voient "un signe autant d’amateurisme que d’abus injustifiés", reconnaît ce ministre discrètement. Et d’un autre côté, elle permet au PJD de se redéployer médiatiquement, marquer des points, rationaliser davantage ses finances et redorer son blason, au passage. Merci, messieurs, votre stratégie est infaillible. En cherchant à affaiblir le PJD, vous le renforcez !
 
 
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