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Décembre 2003, Reporters sans frontières à Courchevel : "Chaque fois que le roi se déplacera, on sera là pour lui rappeler que Ali Lmrabet est en prison"
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La libération, le 7 janvier, de 33 prisonniers d'opinion est le résultat de longues semaines de réflexion où la pression a fini par avoir raison des tergiversations officielles.
C'est à la rentrée 2003 que tout a commencé. Les élections communales bouclées tant bien que mal, les conseillers du Palais se sont penchés sur le dossier des droits de l'homme, éternelle épine dans le pied du royaume. L'aile El Himma et le duo installé à la tête du CCDH, Omar Azziman - Driss Benzekri, mettent au point le projet d'une "Instance équité et |
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réconciliation" (IER). Objectif : apurer le reliquat des années de plomb hérité de l'ère Hassan II. C'est le CCDH qui prend les devants. Il propose, toujours en concertation avec les conseillers du Palais, des mesures de grâce concernant les derniers détenus politiques du royaume. Rapidement, des divergences voient le jour. Qui est détenu politique et qui ne l'est pas ? Surtout, que faire de la cuvée 2003 des nouveaux prisonniers d'opinion, à leur tête Ali Lmrabet et Mohamed Rachid Chrii ? Un premier consensus se dégage, celui d'ignorer tous les détenus islamistes de l'après 16-mai. Des noms de grâciés possibles commencent déjà à circuler, notamment ceux des derniers détenus dans le cadre de l'assassinat, en 1975, du leader socialiste Omar Benjelloun. D'autres cas, comme celui de Lmrabet, sont l'objet de débats interminables.
Avant la fin 2003, la composition de l'instance "Équité et réconciliation" réserve quelques surprises, comme la nomination de Driss Yazami, vice-président de la très influente FIDH (Fédération internationale des droits de l'homme), qui a pourtant épinglé le royaume, plusieurs fois, au courant de l'année 2003. Yazami et son président, Driss Benzekri se savent dans le collimateur de la société civile, qui voit en leur nomination un acte de "cooptation" sans effet sur le terrain. Leur crédibilité, comme celle de l'IER, est en jeu. Ils essaient, en compagnie d'autres membres du CCDH, d'accélérer les choses. Le message qu'ils transmettent au Palais est clair : "Aidez-nous en faisant un geste qui va dans le sens de la réconciliation". Un message qui passe d'autant mieux que la pression, de l'intérieur comme de l'extérieur, devient très forte. Les cas emblématiques de Lmrabet et de Chrii, en plus de Ali Salem Tamek, mobilisent le soutien non seulement des ONG internationales, mais de plus en plus de personnalités politiques à l'étranger. Les Chirac, Powell, par exemple, sont obligés de les évoquer à chaque "contact" avec le royaume. Convaincu, mais prudent, le Palais finit par mandater des proches pour sonder le terrain. Des contacts informels sont noués avec les ONG des droits de l'homme. Assia El Ouadie, militante associative et directrice du centre de redressement des mineurs à Oukacha (et amie personnelle du roi Mohammed VI), multiplie les visites aux centres de détention où sont incarcérés les détenus d'opinion auxquels le Maroc refuse, officiellement, ce titre. Même l'AMDH est approchée, quoique officieusement, pour fournir une première liste de détenus d'opinion. Cela tombe bien, puisque l'ONG présidée par Abdelhamid Amine dispose d'une liste de près de 50 personnes. Mais c'est la liste mise au point par le CCDH qui semble tenir la corde. Sur la trentaine de noms qui y figurent, certains continuent d'être controversés. Que faire d'un Lmrabet qui refuse toujours de demander une grâce, d'un Tamek qui affiche clairement sa sympathie pour le Polisario, d'un Chrii, dont la grâce reviendrait à désavouer toute la police de Safi ? Le CCDH et les conseillers du Palais tergiversent. Ils ont du mal à se mettre d'accord sur une liste définitive. Le temps passe et la tension monte de plusieurs crans. La plupart des "listés", Lmrabet compris, enchaînent les grèves de la faim pour obtenir, au moins, le statut de prisonnier d'opinion. Dans les coulisses, même des conseillers du roi avouent qu' "il est temps que tout cela s'arrête". En décembre 2003, le roi se déplace à Courchevel, une station de ski française. À la surprise générale, il est fraîchement accueilli par une délégation de RSF (Reporters sans frontières) qui manifeste devant sa résidence, allumant des fumigènes et déployant une banderole dans laquelle le chef de l'État est invité à libérer immédiatement Ali Lmrabet. L'incident est mineur mais sa portée est majeure. Robert Ménard, le président de RSF, va jusqu'à prévenir, après coup, que "chaque fois que le roi se déplacera, on sera là pour lui rappeler que Ali Lmrabet est en prison pour avoir fait ce que font des journalistes satiriques partout dans le monde". L'épisode Courchevel, relayé par les agences de presse, a finalement été peu répercuté par les grands supports en France. "Le roi du Maroc, dit-on alors en off à Paris, a renforcé son crédit depuis la réforme annoncée de la Moudawana, il n'y a nul besoin de ternir son image". Mais l'avertissement a été pris au sérieux. De retour au pays, Mohammed VI met au point les derniers détails pour une voie de sortie honorable pour l'affaire Lmrabet et pour l'ensemble du dossier des droits de l'homme. La fameuse liste sera augmentée et arrêtée à 33 noms. Lmrabet, Chrii et Tamek sont définitivement de la partie. Le 1er janvier 2004 déjà, la décision est prise. Pour lui donner une symbolique globale plus forte, le roi décide d'annoncer la série de grâces pratiquement en même temps que l'installation officielle de l'instance "Équité et réconciliation" et la suppression de la Cour spéciale de justice, autre revendication de la société civile marocaine. Le conseil de gouvernement, devant entériner la suppression de la CSJ, est ainsi avancé au 6 janvier. Le lendemain, et pendant que le SNPM appelait à un sit-in le 8 janvier devant le ministère de la Justice, Lmrabet recevait longuement son avocat, venu lui annonçant l'imminence de sa remise en liberté. Pendant ce temps, à Safi, des membres de la famille Chrii sont également mis au courant. Le 7 janvier, les bruits qui couraient depuis deux jours au moins sont officiellement confirmés. 33 détenus d'opinion, leurs familles et leurs nombreux amis, ont poussé un ouf de soulagement. La partie de poker engagée par le Palais, via ses interlocuteurs directs et les dirigeants du CCDH, aura finalement révélé une très bonne main. |
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Lhomme na rien perdu de sa verve. Deux heures après sa libération, entouré des siens, Ali parle d'aujourd'hui, de demain, et de la suite
Quelques heures après votre libération, comment interprétez-vous "le geste" ?
Comme une petite victoire de la liberté dexpression et de ses défenseurs. On a arrêté une catastrophe, une mauvaise farce et cest tant mieux. Ceci dit, il |
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fait attendre encore quelques semaines ou quelques mois pour crier victoire complète. Jattends de voir si on me laissera faire mon travail normalement.
Justement, que comptez-vous faire concrètement dans les jours ou les semaines qui viennent ?
Quand jétais en prison, jai reçu la visite de deux parlementaires français qui me proposaient de rentrer en France. Jai refusé parce que je veux rester dans mon pays. Ils mont alors rétorqué que je risquais de rester trois ans en prison. Jai répondu que dans ce cas, je sortirais dans trois ans et je ferais du journalisme. Je ne sais plus faire autre chose de toute façon.
Vous comptez lancer de nouveaux journaux ?
Absolument. Mais je compte rattraper ma bêtise et distribuer ces journaux à létranger. Aujourdhui, de nombreuses personnes parlent de moi à létranger. Tout ce quils savent cest que jai insulté le roi. Mais quand certains dentre eux voient de leurs yeux ce qui ma conduit en prison, ils rigolent plus quautre chose, et commencent à relativiser ce quils ont entendu à mon propos. La presse satirique au Maroc nest pas la même quen France. Chez nous, déformer un personnage peut être considéré comme de la diffamation. Ai-je besoin de rappeler que je suis lun des rares journalistes au Maroc à navoir jamais été condamné pour diffamation ? Malheureusement quand jétais en prison, je navais pas le temps de répondre à toutes les conneries qui ont été écrites à mon sujet. Il y a, par exemple, Nabil Benabdellah, qui a déclaré que je nétais pas un journaliste. Jaimerais donc, pour une fois, abandonner ma modestie pour rappeler que jai été le premier journaliste arabe à interviewer Netanyahu, le premier journaliste marocain à avoir traversé le détroit à bord dune patera, à avoir interviewé Serfaty lors de son exil, à avoir évoqué le sujet des prisonniers marocains à Tindouf, sujet très à la mode aujourdhui, mais qui ma valu des accusations de traîtrise de la part de mes confrères.
Maintenant, je fais une presse que les gens lisent. Elle peut ne pas plaire à certains, mais cest aussi cela la liberté dexpression. Sauf que malheureusement, il y a chez nous des gens qui ne sont pas éduqués à cette culture.
Vous croyez que vous pourrez facilement éditer vos nouveaux journaux ?
Il y a des lois dans ce pays, et aucune ne mempêche de créer un nouveau journal. À moins que le Parlement ne vote une loi qui minterdise cela. Ce qui nest pas le cas pour le moment.
Avez-vous été au courant des tractations qui ont permis votre libération ?
Vous savez, en prison, jai été lun des rares détenus à ne pas disposer de téléphone portable. Jai été très embêté et isolé. Jai été dans une sorte de prison dans la prison. Une lutte de tous les jours.
Aujourdhui, est-ce que vous pardonnez à tout ceux qui vous ont fait du mal ou en ont dit ?
Je ne me pose pas la question. Cest une guerre et je me défends comme je peux. Jai lu des tas de conneries sur moi. Jai même été accusé dantisémitisme et aujourdhui à la maison, je découvre un communiqué de solidarité de la part dun collectif de juifs, qui me fait très plaisir. En fait, ce nest pas une question de pardon. Je fais du journalisme comme je lentends et je ne vais pas changer. Disons que je me considère au dessus de tout ça. Ils ont fait de moi ce que je ne voulais pas être, ils mont redonné envie de redevenir le militant que jai été. Il y a de nombreux organes internationaux qui mont contacté pour des analyses politiques. Et je crois que je vais my remettre.
Mais vous n'abandonnez pas la satire ?
Absolument pas. Pour ça, attendez la sortie dAprès Demain.
Un petit message pour les lecteurs de Demain et Doumane peut-être ?
Je suis toujours là. |
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