Victoire ! Habile ManÏuvre royale
7 janvier 2004 : le récit d'une folle journée
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Zakaria Boualem
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N° 109
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est



À l’annonce de la libération de Lmrabet, Chrii, Tamek et tous les autres détenus politiques ou d’opinion, plusieurs journalistes sont restés perplexes. Fallait-il être soulagé pour Ali, notre indomptable confrère, qui frisait le désastre au bout de 36 jours de grève de la faim ? Fallait-il être enchanté de voir le Maroc sortir de l’impasse où l’ont engouffré des procès iniques, que l’on croyait d’une autre ère ? Fallait-il dire naïvement, comme si l’on croyait à la providence, "merci Majesté" et s’en tenir à cela ? N’aimant pas trop paraître obséquieux, encore moins envers un roi éclairé, je me suis dit qu’il serait plus lucide, et tout aussi reconnaissant, de dire : "Bien joué, Majesté !".
Bien joué, parce qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. Il a, certes, fallu que le FIDH nous épingle dans son dernier rapport, que la commission onusienne des droits humains nous prenne à partie à Genève, que RSF fasse du harcèlement jusque dans la station de ski où le roi Mohammed VI passait un week-end paisible, que le SNPM hausse le ton, que l’AMDH élève ses doléances, que le CCDH fasse du lobbying, mais le roi a eu l’intelligence de réagir juste à temps. Avant que tout cela ne pourrisse.
Bien joué parce que le packaging est optimal. Mise en scène en duplex : le roi Mohammed VI recevait à Agadir les membres de la commission "Équité et réconciliation" pour leur signifier qu’il voulait clore définitivement le dossier des années de plomb afin de "libérer les énergies". Même jour, même heure, à Rabat, le ministre de la Justice Mohamed Bouzoubaâ, annonçait dans la foulée et au nom du roi, l’enterrement de l’encombrante CSJ et la libération des non moins encombrants 33 prisonniers, sur grâce royale. L’un dans l’autre, un tribunal aux pratiques caduques est inhumé, des détenus d’opinion, noircissant le passif des droits de l’homme au Maroc, sont relâchés et la nouvelle commission présidée par Driss Benzekri, fort critiquée pour sa vocation biaisée, est crédibilisée par un geste de bonne intention. D’une pierre trois coups.
Bien joué, parce que le timing est très opportun. La libération de 14 dissidents originaires de Laâyoune et Assa, à quelques semaines de la réunion du Conseil de sécurité sur le Sahara est, sans nul doute, un gage pour regagner la confiance de la population locale. Le fait d’effacer l’ardoise des droits de l’homme, au moment où les accords de libre-échange avec les États-Unis butent sur des points cruciaux (génériques, textile, exception culturelle …) nous évite d’avoir un boulet de plus à traîner dans les négociations. Encore faut-il que Taïeb Fassi Fihri et la poignée de responsables du dossier soient suffisamment outillés pour ne pas se faire doubler ou intimider par les traders américains. Toujours est-il qu’une épine douloureuse est retirée et le capital symbolique du Maroc ne peut qu’être rehaussé.
Bien joué, enfin, parce qu’une fois de plus, comme ce fut le cas sur le dossier de la Moudawana, le roi Mohammed VI prouve, non pas qu’il cède devant la pression, par faiblesse, mais qu’il laisse les divergences se profiler au sein de la société, reste à l’écoute de la dynamique qui s’enclenche et finit par réagir pour donner une cohérence finale à l’ensemble. Ainsi, tout est remis en règle par le fait du prince.
Bien joué, donc, pour cette sortie d’impasse. Mais sommes-nous tirés d’affaire pour autant ? La réaction royale, venant en dernier recours corriger les torts de la justice, rassure. Mais au- delà de la joie qu’elle procure sur le coup, elle ne dissipe pas l’angoisse qui s’installe à nouveau. Au lendemain d’une grâce, l’épée de Damoclès est toujours là. Suspendue. Tranchante. Bouzoubaâ a été on ne peut plus clair. Loin de faire le mea culpa de l’État violeur des droits de l’homme, il a précisé que Lmrabet et les autres sont libérés mais "gare à eux s’ils récidivent". Or, rien ne pourrait les prémunir contre l’application d’une telle menace, qu’un réel toilettage de nos textes de loi. Il est rassurant d’apprendre qu’un projet de réforme du code de la presse, devant annuler à terme la peine d’emprisonnement, est à l’étude au CCDH. Si le duo Azziman-Benzekri a été suffisamment entendu pour un dénouement heureux, il faut espérer qu’il en sera de même au moment où ils voudront s’attaquer aux fondations. S’ils arrivent, en plus à définir les contours du détenu politique et du détenu d’opinion et à les insérer, solennellement, dans nos lois, la charpente serait bétonnée. Journalistes, activistes et autres citoyens seraient alors prémunis par le fait de la loi. Si c’est fait, on dira alors "merci, Majesté". Une fois pour toutes.

 
 
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