
À lannonce de la libération de Lmrabet, Chrii, Tamek et tous les autres détenus politiques ou dopinion, plusieurs journalistes sont restés perplexes. Fallait-il être soulagé pour Ali, notre indomptable confrère, qui frisait le désastre au bout de 36 jours de grève de la faim ? Fallait-il être enchanté de voir le Maroc sortir de limpasse où lont engouffré des procès iniques, que lon croyait dune autre ère ? Fallait-il dire naïvement, comme si lon croyait à la providence, "merci Majesté" et sen tenir à cela ? Naimant pas trop paraître obséquieux, encore moins envers un roi éclairé, je me suis dit quil serait plus lucide, et tout aussi reconnaissant, de dire : "Bien joué, Majesté !".
Bien joué, parce quil nest jamais trop tard pour bien faire. Il a, certes, fallu que le FIDH nous épingle dans son dernier rapport, que la commission onusienne des droits humains nous prenne à partie à Genève, que RSF fasse du harcèlement jusque dans la station de ski où le roi Mohammed VI passait un week-end paisible, que le SNPM hausse le ton, que lAMDH élève ses doléances, que le CCDH fasse du lobbying, mais le roi a eu lintelligence de réagir juste à temps. Avant que tout cela ne pourrisse.
Bien joué parce que le packaging est optimal. Mise en scène en duplex : le roi Mohammed VI recevait à Agadir les membres de la commission "Équité et réconciliation" pour leur signifier quil voulait clore définitivement le dossier des années de plomb afin de "libérer les énergies". Même jour, même heure, à Rabat, le ministre de la Justice Mohamed Bouzoubaâ, annonçait dans la foulée et au nom du roi, lenterrement de lencombrante CSJ et la libération des non moins encombrants 33 prisonniers, sur grâce royale. Lun dans lautre, un tribunal aux pratiques caduques est inhumé, des détenus dopinion, noircissant le passif des droits de lhomme au Maroc, sont relâchés et la nouvelle commission présidée par Driss Benzekri, fort critiquée pour sa vocation biaisée, est crédibilisée par un geste de bonne intention. Dune pierre trois coups.
Bien joué, parce que le timing est très opportun. La libération de 14 dissidents originaires de Laâyoune et Assa, à quelques semaines de la réunion du Conseil de sécurité sur le Sahara est, sans nul doute, un gage pour regagner la confiance de la population locale. Le fait deffacer lardoise des droits de lhomme, au moment où les accords de libre-échange avec les États-Unis butent sur des points cruciaux (génériques, textile, exception culturelle
) nous évite davoir un boulet de plus à traîner dans les négociations. Encore faut-il que Taïeb Fassi Fihri et la poignée de responsables du dossier soient suffisamment outillés pour ne pas se faire doubler ou intimider par les traders américains. Toujours est-il quune épine douloureuse est retirée et le capital symbolique du Maroc ne peut quêtre rehaussé.
Bien joué, enfin, parce quune fois de plus, comme ce fut le cas sur le dossier de la Moudawana, le roi Mohammed VI prouve, non pas quil cède devant la pression, par faiblesse, mais quil laisse les divergences se profiler au sein de la société, reste à lécoute de la dynamique qui senclenche et finit par réagir pour donner une cohérence finale à lensemble. Ainsi, tout est remis en règle par le fait du prince.
Bien joué, donc, pour cette sortie dimpasse. Mais sommes-nous tirés daffaire pour autant ? La réaction royale, venant en dernier recours corriger les torts de la justice, rassure. Mais au- delà de la joie quelle procure sur le coup, elle ne dissipe pas langoisse qui sinstalle à nouveau. Au lendemain dune grâce, lépée de Damoclès est toujours là. Suspendue. Tranchante. Bouzoubaâ a été on ne peut plus clair. Loin de faire le mea culpa de lÉtat violeur des droits de lhomme, il a précisé que Lmrabet et les autres sont libérés mais "gare à eux sils récidivent". Or, rien ne pourrait les prémunir contre lapplication dune telle menace, quun réel toilettage de nos textes de loi. Il est rassurant dapprendre quun projet de réforme du code de la presse, devant annuler à terme la peine demprisonnement, est à létude au CCDH. Si le duo Azziman-Benzekri a été suffisamment entendu pour un dénouement heureux, il faut espérer quil en sera de même au moment où ils voudront sattaquer aux fondations. Sils arrivent, en plus à définir les contours du détenu politique et du détenu dopinion et à les insérer, solennellement, dans nos lois, la charpente serait bétonnée. Journalistes, activistes et autres citoyens seraient alors prémunis par le fait de la loi. Si cest fait, on dira alors "merci, Majesté". Une fois pour toutes. |