Victoire ! Habile ManÏuvre royale
7 janvier 2004 : le récit d'une folle journée
Les dessous d'une grâce
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Partis : UMP, l'union du Makhzen populaire
Syndicats : UMT, le début de la fin ?
Entretien : YB, libre penseur
Accord de Libre-Echange maroc / USA : La culture en péril
Société : En Europe aussi : Sois bonne et tais-toi
Musique : Raïss Belaïd : le maître de la chanson soussie
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Cheikh Yassine, "guide général"
(Photo AFP)
Yassir Benmiloud, 34 ans, plus connu sous ses initiales YB, est sans doute le plus brillant écrivain algérien de sa génération. Exilé à Paris depuis 1997, il a publié "le triptyque algérois", 3 ouvrages sur son pays natal. Allah Superstar, son dernier roman, connaît un énorme succès en France. Discussion à bâtons rompus avec Ahmed R. Benchemsi.


Dans Allah Superstar, tu écris "l'islam, c'est l'exploitation de l'homme par Dieu. L'islamisme c'est le contraire…"
L'islam est moins basé sur l'amour de Dieu que sur sa crainte et
son adoration absolue. La îbada, sujétion de l'homme à Dieu, est le fondement essentiel de notre religion. D'où la première partie de la formule. Sauf qu'un Dieu qui crée des êtres juste pour l'adorer peut apparaître, à la limite, comme une personnalité un peu névrotique. Comme quelqu'un qui aurait besoin d'une cour d'esclaves pour le rassurer sur son pouvoir. L'islam n'est pas vraiment ça, mais les intégristes pensent que sans eux, Dieu ne s'en sortirait pas. Eux sont là pour faire sa promo et encaisser les dividendes. D'où la seconde partie.

Mais l'adoration absolue de Dieu n'est pas propre à l'islam…
Bien sûr que non ! Côté adoration, les monothéismes se valent. Sauf que le judaïsme et le christianisme ont fait leur travail de désacralisation. Il existe une liberté de mettre en scène le sacré, de faire de la satire dessus, voire une liberté de blasphémer ! Les juifs et les chrétiens permettent ça. Pas nous. Chez nous, ces attitudes-là débouchent sur des peines de prison, des intimidations, des passages à tabac, des lynchages médiatiques et j'en passe. Ça prouve que les sociétés musulmanes sont plombées par le sacré. Là où il y a terre d'islam, il n'y a pas droits de l'homme. Je ne dis pas que c'est incompatible, c'est un simple constat. Dans tous les pays islamiques, la liberté de parole, notamment par rapport à la religion, est bridée. Par exemple, il n'y a pas de parole musulmane athée. Ça peut s'exprimer dans un cercle privé, autour d'une table, entre amis… Mais en public, jamais. Moi même, je ne me suis jamais aventuré, ne serait-ce qu'à poser la question. C'est ce genre de position, même si on n'y souscrit pas, qui fait avancer tout le bazar. L'islam est d'essence divine, mais au quotidien, c'est une affaire humaine. Ce sont les hommes qui décident des normes, des arguments, de la communication, etc. Et les hommes sont forcément faillibles. Le prophète Mohamed a souvent prévenu : "Moi je ne suis pas le fils de Dieu, je n'ai aucune qualité surnaturelle, je ne suis qu'un homme". Qui s'en souvient ?

Même en France, qui n'est pas terre d'islam, il y a tabou là-dessus…
En France, la question se pose autrement. Aujourd'hui, on considère les enfants des immigrés maghrébins comme des musulmans, alors que leur combat n'est pas là. Ce qu'ils cherchent, c'est surtout à obtenir la citoyenneté de plein droit. Cette catégorisation n'est pas nouvelle, elle remonte aux colonies. À l'heure où on "traite" ces gens-là de musulmans, presque personne ne répond, sur des forums publics : "Hé oh, vous nous avez demandé notre avis ?! On a moins de 20% de pratiquants, tant d'athées, et surtout, tant qui ne se posent jamais ce genre de questions !". Et pourquoi les Français ne s'intéressent pas à cette facette des choses ? Parce qu'il n'y a aucune voix venue de pays musulmans qui exprime la rupture. Toutes les autres cultures religieuses ont des voix de rupture. En islam non, c'est un énorme tabou.

À cause des islamistes ?
L'islam des frérots a d'abord été une attitude, comme le disco, le rock'n'roll. Les premiers codes apparus sont vestimentaires : le qamiss, la barbe, le siwak, le hijab, le khimar… Tout un protocole, qui a d'abord été relayé par les ados, toutes classes sociales confondues, du plus prolétaire au plus bourgeois. C'est une culture qui marche. On dit trop souvent qu'il n'y a que les Américains qui fabriquent une culture universelle : Mc Donald's, Coca Cola, Hollywood, etc. C'est faux : l'islam wahhabite cartonne partout. Ça parle aux jeunes. Notamment dans les sociétés policières, les royaumes, toutes formes d'autocraties qui sont le lot de notre "race" maudite (rires).

Tu parles énormément de Jamel Debbouze, dans ton livre…
C'est un excellent comique et comédien, pas de doute. Le plus fédérateur, comme on dit, sur la génération des 15-25 ans. Si quelqu'un a Debbouze dans son film, il est assuré de faire un carton. Mais d'un autre côté, Jamel ne peut pas prétendre être un auteur comique tout en disant "je ne fais pas d'autodérision sur ma communauté parce qu'en ce moment, ça craint"… Qu'est-ce que ça veut dire ? On doit mettre en scène tout ça. C'est à nous de développer un propos sur notre religion, à être à l'aise là-dessus… Justement pour qu'on arrête de tous nous mettre dans le même sac. Debbouze prétend avoir des positions, intégrer des considérations politiques à ses sketches. Mais ça ne colle pas dans son attitude. Quelque part, il n'est pas loin d'un Chirac qui dit qu'en Tunisie il y a le droit des Tunisiens, et en France, il y a les droits de l'homme. Debbouze, lui admet qu'en France, les beurs n'ont pas assez de droits. Mais il n'abordera jamais ça concernant le Maroc… Sauf pour faire la promotion du nouveau code de la famille et dire que Mohammed VI a beaucoup d'humour en privé.

Au Maroc, sa proximité avec le roi est connue de tous. Ça se sait, en France aussi ?
Il n'arrête pas ! Les Français sont très emmerdés quand ils le voient faire la promotion de Mohammed VI et quand, parallèlement, il traite Sarkozy de bâtard et Chirac de connard… Il y a un vrai problème ! Il veut continuer à se comporter comme un rebeu de cité, alors qu'il est une star et qu'il est millionnaire. Mais ce n'est pas cohérent, il faut qu'il choisisse son camp. Et en même temps, ça craint un peu que je dise tout ça parce que quelque part, ça rejoint ce que pourrait dire le Front national. Sans doute Jamel alimente-t-il, sans le savoir, une certaine forme de racisme…

Un grand débat sur la laïcité traverse la France. Tu penses que le débat est aussi pertinent au Maghreb ?
Non. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce thème n'est pas très fédérateur, chez les Maghrébins. Pour arriver à la laïcité, il faut d'abord que les Maghrébins deviennent des citoyens. La laïcité, c'est une conséquence de la démocratie, pas une cause. En Algérie, quand je mettais un bulletin de vote qui disait non, je savais qu'en ressortant de l'urne, il dirait oui. Pendant des années, pour quitter le territoire, il fallait une autorisation. Ça vient du conflit avec le Maroc. Il fallait que l'État sache à chaque instant où chacun était, comme ça en cas de conflit, les gens étaient plus facilement mobilisables. On a toujours grandi dans des sociétés paternalistes avec des libertés extrêmement limitées. Ce qui veut dire qu'on a été infantilisés. On l'est toujours, à des degrés différents, même s'il y a des avancées ici et là… Par exemple, je donne une interview à TelQuel qui a fait des Unes genre "les Marocains sont-ils serviles ?". En Tunisie, ils n'en sont pas encore là, les pauvres. L'Algérie, c'est un autre monde. C'est la société du chaos. On te laisse parler, sachant que le bâton va de toute façon te tomber dessus. On te frappe après que tu aies parlé, pas avant… Grosso modo, voilà où nous évoluons. Tout ça ne favorise pas l'émergence d'un sentiment de citoyenneté. Ajoute à ça le très fort parasitisme familial de nos sociétés. Tu as des adolescents de 40 ans qui ne sont pas mariés faute de logement ou d'emploi… Même quand on n'arrive pas à avoir un salaire, ni un statut, le frigo familial sera toujours plein. Tout ça ne favorise pas l'émergence de l'individu, la pleine réalisation de soi. Ou alors uniquement dans les classes bourgeoises. Mais pas en dessous. On est infantilisés, castrés, humiliés, à tous les niveaux : éducation, médias, consommation, formulaires de douane, tout, partout ! Voila le background. Alors quand on vient agiter la laïcité par ci, la laïcité par là, il faut savoir de quoi on parle. On est hors sujet, carrément.
Ça fait combien de temps maintenant que tu n'es plus rentré en Algérie ?
6 ans.

Tu n'as toujours pas de passeport ?
Si, finalement, on me l'a donné. À l'usure.

Et tu comptes revenir un jour, au moins pour visiter ?
Un jour, oui, sûrement, si on veut bien m'ouvrir la porte. Pour l'instant, l'Algérie, au même titre que le Maroc et la Tunisie, sont des propriétés privées détournées et gérées par des mafias de nature différentes… Après 6 ans, je suis moins un exilé qu'un immigré. Je vis là où je travaille.

Justement, contrairement à tes trois autres livres qui parlaient d'Algérie, Allah Superstar traite surtout de l'intégration des immigrés maghrébins en France. C'est pour effacer l'image de l'exilé, que tu abordes ce thème-là ?
Il y a de ça… pour une raison très simple : après 6 années d'exil, prétendre témoigner sur l'Algérie d'aujourd'hui relève du trucage et du fonds de commerce. Par ailleurs, je n'ai pas eu besoin de vivre 30 ans en France pour ressentir les difficultés d'intégration. Depuis le 11 septembre 2001, je me suis fait insulter plein de fois dans la rue de manière raciste (d'ailleurs on ne me traitait pas de sale bougnoule, mais de sale juif). Après, il y a eu le 21 avril 2002, Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. L'atmosphère était incroyable. Quand un Blanc croisait un Noir ou un Arabe, il était ultra poli, il en rajoutait… Il y avait une culpabilité dans l'air et tout le monde avait besoin de manifester sa sympathie aux gens d'autres origines. Depuis, le débat sur l'immigration, l'intégration, le voile, etc. Ça n'arrête plus ! Tous les jours dans la presse, la radio, la télé, tous les jours ! C'est dans cette ambiance que j'ai commencé à écrire ce livre. La France, aujourd'hui, veut avorter. Elle est enceinte d'un bébé bougnoule depuis le 19e siècle, et elle vient de s'en rendre compte. Mais elle ne veut pas garder ça. Elle ne sait pas comment vivre avec. Alors elle veut interdire le foulard, parle d'interdire le Ramadan sous prétexte que ça crée des problèmes de santé aux adolescents à l'école… Ils ne savent plus quoi faire. Ils sont complètement paniqués !

Tu n'as pas un peu exagéré la propension des Français au racisme, pour avoir un bon "sujet" ?
Essaye de louer un appartement à Paris et repose-moi la question après. Moi, je pourrais te raconter, mais on va en avoir pour une heure. Et encore, j'ai un statut particulier. Mais pour le Français d'origine maghrébine qui est né et a grandi ici, la discrimination est quotidienne. Difficulté de louer un appartement, d'entrer en boîte, de décrocher un emploi… Et ce n'est pas une question de revenu. Le délit de faciès est une réalité de tous les jours, pour des centaines de milliers d'enfants d'immigrés ! SOS racisme fait des testings là-dessus régulièrement. Ils envoient un dossier en béton au nom d'un immigré, et il n'a pas l'appartement. Juste après, ils envoient un dossier nettement moins bon, mais venant d'un Blanc, et il a l'appartement. Ils filment, et ils vont en justice. Alors non, je n'exagère rien.

Bouteflika gêne énormément Benflis, la présidentielle s'annonce plus ouverte que d'habitude… Le dogme selon lequel le président est une marionnette aux mains des militaires n'en prend pas un coup ?
Ceux qui ont appelé Bouteflika sont les mêmes et ont les mêmes intentions que ceux qui ont appelé Boudiaf pour l'assassiner 6 mois plus tard. Bien sûr que leur but était d'en faire un pantin. Mais il s'est avéré un pantin encombrant, avec ses propres ressources politiques et diplomatiques. De toute façon, à chaque période comparable, il y a eu des conflits tels que tout le monde se disait : "on ne sait pas sur quoi ça peut déboucher". Mais ça a toujours débouché sur ce que voulait la haute hiérarchie militaire.

Et cette fois, ce sera pareil ?
Évidemment ! Les décisions de l'état-major priment toujours.

Le Maroc et l'Algérie indépendants se sont construits sur la haine de l'autre. Du moins pour les régimes. Et pour les gens ?
Tu sais comment les Algériens regardent les Marocains et les Tunisiens ? Quelque part, avec condescendance. Parce qu'ils se battent moins que nous. Alors qu'on sait qu'au fond, ils sont comme nous, ils ne supportent pas les systèmes dans lesquels ils vivent. Mais nous, on le dit depuis des années, quitte à en mourir. On a fait de l'Algérie un pays invivable, mais où le débat est réel. Tellement réel qu'il s'incarne dans le sang. Est-ce quelque chose dont les Tunisiens et les Marocains auraient envie ? Évidemment non. Mais en gros, on est pareils… On en est tous à se demander si on habite au Maroc, en Tunisie, en Algérie… ou chez Mohammed VI, chez Ben Ali, chez Lamari… Honnêtement, je tiens à préciser que je te dis tout ça à partir de mon appartement à Paris. Plus précisément, au 15e arrondissement, un quartier qui, historiquement, a toujours connu une importante présence algérienne à cause des usines Citroën. Sincèrement, je ne me suis jamais senti aussi chez moi qu'ici. Pas en France, mais dans cet appartement. Parce que je sais qu'on ne va pas sonner à ma porte à 6 heures du matin pour me demander des comptes sur ce que j'ai écrit la veille. Voilà comment je vois les choses.

Tu écris que tu rêves d’un "jardin où il n'y aurait pas de racines, rien que des branches, et pourtant ça pousserait sans problème". Tu crois que c'est possible ?
Ce qui rend la vie le plus souvent pénible, c'est les souvenirs qui nous restent des mauvais moments. Ça peut être des fantômes, des regrets, des remords… Pour profiter pleinement de la vie, il faut essayer, même si on marche sur un lit de cendres, d'allumer d'autres feux. Même si le foyer originel ne s'éteint jamais. Tu tiens un bon gros poncif, là ! Tu vas pouvoir l'encadrer et l'accrocher dans ton bureau de patron de presse…

 
 
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