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Entretien : YB, libre penseur
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Après l’agriculture et l’industrie pharmaceutique, les Américains s’apprêtent à laminer l’industrie culturelle marocaine avec un accord qui exclut toute forme d’exception culturelle. L’accepter serait renoncer à notre identité. Par Chadwane Bensalmia


"C'est une catastrophe". Le mot est sur toutes les lèvres. Les industriels de la culture, toutes branches confondues, affichent clairement leur désarroi. La perspective de la signature de l’accord de libre-échange Maroc-USA dans sa formule actuelle
signifierait tout simplement la mort de l’embryonnaire industrie culturelle marocaine. Explications : la partie américaine considère qu’aucun traitement de faveur, aucun dumping, bref aucune restriction aux principes de la libre concurrence, dans son sens le plus "libéral", ne peuvent interférer dans le contenu des négociations. C’est de bonne guerre, de la part des Américains, à condition que cette posture soit un référent de négociation de base. La partie marocaine commence, quoique tardivement, à monter au créneau. Voilà un an que les négociations ont été entamées sans qu'aucune information sur leur contenu ou leur évolution n'ait filtré. Et personne ne semblait s'en plaindre. Il a fallu que le vice-président de la coalition pour la diversité culturelle canadienne fasse un détour imprévu par le Maroc pour que la sonnette d'alarme soit tirée (lire interview p33). Du côté de nos officiels, le véritable déclic s’est opéré avec la remise en question du projet de loi relatif à la libéralisation du secteur audiovisuel. Les Américains ont rejeté plus de six articles défendant sémantiquement la production nationale : aucun quota pour les œuvres marocaines dans la programmation des chaînes, aucune restriction sur la constitution du capital (voir encadré production audiovisuelle). Cette position est d’autant plus contraignante qu'elle rendrait impossible tout contrôle des contenus éditoriaux des éventuelles chaînes américaines, tentées par l’aventure marocaine. La majorité des observateurs considèrent cette option avec un sourire poli, à commencer par le pool de négociateurs américains qui assurent que "le marché marocain ne nous intéresse aucunement. C’est une question de principe. La culture est un service comme les autres. Elle ne peut faire l’objet d’un traitement exceptionnel". Mais le risque est là, peut-être pas dans l’immédiat mais à moyen ou à long terme. N’oublions pas que l’UNESCO s’apprête à faire passer une convention sur la diversité culturelle qui devra être signée en 2005. Laquelle réserve aux pays le droit d’adopter les stratégies adéquates et nécessaires à la protection de leur identité historique. Face à cela, l’Amérique rusée s’attelle à la tâche, en tentant de signer à la hussarde des accords bilatéraux avec une trentaine de pays, avec en point de mire cette échéance. Plus rusée encore, la première puissance mondiale vient de réintégrer l’UNESCO après 19 ans de retrait… Avec une participation de l’ordre de 120 millions de dollars au titre des années 2004-2005 (soit 22 % du budget global de l’institution), ils pourront "écouter attentivement" les doléances utopistes de la vieille Europe qui prône "l’exception culturelle". Quid donc, de cette notion quelque peu obscure pour nous, Marocains ? L’exception culturelle est une stratégie de résistance non pas contre une Amérique conquérante mais contre une Amérique séductrice. Celle que le publicitaire français Laurent Joffe a résumée dans ce sigle significatif "L’Amérique du HHMMS (Harvard and Hollywood, Mc Donald’s and Microsoft Syndrome)". Autrement dit, il est difficile de lutter contre un "american way of life" propulsé par Hollywood et déjà mythifié par des Marocains en quête de modèle. Quand les sorties annuelles de films marocains se prêtent plus à l’anecdotique qu’à l’industrie (onze sorties : record national), quand les maisons d’édition considèrent des ventes à 10.000 exemplaires comme des best sellers nationaux, quand le marché de la presse marocaine est estimé à 400.000 lecteurs (la moitié des ventes du quotidien égyptien Al Ahram). Face à l’inexistence de labels musicaux capables de développer et soutenir des artistes locaux, que peut-on faire face à l’industrie américaine qui conçoit à Atlanta, produit à Manille, manipule par petits écrans interposés jusque dans nos maisons et conditionne dans des réflexes pavloviens nos comportements de consommation ? Nombreux sont ceux qui considèrent que cette "ouverture" ne pourrait qu’être profitable, puisqu’elle permettrait par la force des choses une mise à niveau accélérée de notre industrie, mais la question demeure : à quel prix ? Le prix d’une acculturation identitaire qui confine à l’uniformisation. Noyer une politique de préservation de notre diversité culturelle qui en est encore à ses premiers balbutiements, avec la valorisation de l’amazighité et la mise en accord de l’islam avec la modernité. Nous sommes largement perméables et demandeurs. Mais retournons la question aux Américains. Sont-ils suffisamment ouverts à des formes d’expression non commercialisables à grande échelle ? Leurs actes sont-ils en accord avec cette ouverture totale supposée et requise par cet accord ? On est en droit d’en douter, lorsqu'on sait que moins de 2% des produits culturels consommés aux États-Unis proviennent de l’étranger.
Que recherche donc cette Amérique dans ce marché marocain si peu rentable de prime abord ? Une plate-forme pour la zone, un modèle pour les pays arabes ou une configuration réussie pour les prochains accords en voie de signature ? Ce serait dommage que le Maroc serve de cobaye, d'autant plus que deux pays, alliés naturels des USA, ont refusé de signer le volet culturel de l’accord de libre-échange et ont fini par obtenir la fameuse exception culturelle : Israël et le Costa Rica.


Le Marocain est un lecteur rare
et peu critique, facile à séduire
Édition et presse : La crainte de la pensée unique


"Les craintes sont multiples, d’abord économiques pour le secteur, parce que nous risquons de nous voir retirer la possibilité d’être subventionnés. Ensuite, c’est un enjeu culturel par la capacité qu’auront les Américains de nous imposer une forme de lecture et donc de pensée". L’éditeur Bichr Bennani ne cache pas ses inquiétudes. Pour lui et ses quelques confrères, c’est une question de survie. Le marché du livre marocain est déjà mal en point. L’arrivée de structures maîtrisant la chaîne industrielle, de la production à la distribution affaiblirait considérablement les éditeurs-artisans marocains. En ayant le contrôle du lien producteur-consommateur final, elles n’achemineront vers ce dernier que les œuvres présentant une
rentabilité certaine. "Toutes les maisons d’édition qui n’auront pas les moyens d’imprimer en grande quantité disparaîtront", poursuit celui-ci. Commercialement parlant, ce sont les budgets communication et publicité d’un éditeur qui décideront de sa viabilité, plutôt que celle d’un autre. Les distributeurs et les centrales d’achat deviendront les maîtres à bord. Dans un autre registre, les maisons d’édition qui bénéficient à titre d’exemple aujourd’hui de subventions du "bureau du livre français" en seront privées, car celles-ci seront assimilées à du dumping. La nouvelle conjoncture se répercutera immanquablement sur le genre et la qualité de la lecture. Et même si certains s’évertuent à réduire le risque d’uniformisation de la pensée à une crainte sans fondement, il n’en demeure pas moins que celle-ci existe. Le Marocain, lecteur rare et peu critique, est facile à séduire et à conditionner. Il en serait de même pour la presse. La loi actuelle permet, certes, aux capitaux étrangers l’accession aux tours de table de journaux marocains et ce qui a freiné la locomotive jusqu’à aujourd’hui, c’est l’étroitesse des marchés publicitaires locaux. Mais encore une fois, il est question de voir plus loin que le moment présent. N’oublions pas que pour les Américains, lorsque l’enjeu politique le dicte, la rentabilité économique est très généreusement sacrifiée.


Préserver le fonds d'aide
au cinéma : un enjeu vital
Production cinématographique : Le cinéma national menacé


Comme pour tous les autres secteurs, les Américains prônaient une libéralisation totale. Ce qui suppose la disparition du fonds d’aide au cinéma. C’est dire si l’enjeu est vital. Heureusement, les premiers rounds des négociations autour de cette question ont débouché sur le maintien de cet acquis. "Nous sommes parvenus à préserver le fonds d’aide avec tous ses mécanismes, et ça n’a pas été facile", assure le ministre de la Communication et tutelle du cinéma, Nabil Benabdellah. Mais aucune entrave à un achat massif et groupé de salles de cinéma et donc à la maîtrise du circuit de distribution n’a été prise. Même en France, les films d’auteur classés "Art et essai" ont du mal à pénétrer dans le circuit des grandes salles. On vous laisse imaginer si au Maroc, on laisse cette possibilité aux
exploitants… Un quota même de 40% comme c’est le cas en Corée du Sud laisse peu de place à la créativité nationale. Et si au Maroc, notre production limitée nous laisse rêveurs par rapport à cette marge de manœuvre, il ne faut pas insulter l’avenir. On peut avancer comme autre argument l’avidité des nos concitoyens de produits cinématographiques marocains, mais le besoin de rentabilité financière est quelque fois plus fort que le besoin de reconnaissance identitaire. Si le cinéma est un excellent outil de propagande, son histoire croule de cas de "cooptation" de réalisateurs, scénaristes et auteurs par les parrains de Hollywood. Le dernier en date, Mathieu Kassovitz, opposant déclaré à l’industrie du cinéma américain, vient de finir le tournage d’un film produit par les studios où il n’a eu ni le contrôle du scénario ni la possibilité de choisir ses acteurs.


L’anéantissement annoncé de la
production audiovisuelle nationale ?
Production audiovisuelle : Le spectre du monopole


"Jusqu’à il y a quelques semaines, la chambre basse s’apprêtait à discuter le projet de loi relatif à la communication audiovisuelle. Depuis, la perspective de son adoption a été retardée", rapporte ce parlementaire, ancien journaliste. Et pour cause. Les négociations maroco-américaines ont apporté leur lot de surprises. Une bonne demi-douzaine d’articles de la loi en question ne semblent pas convenir à la vision libre-échangiste américaine. Il s’agit des dispositions faisant référence à la
préférence de la production audiovisuelle nationale dans la composition des programmes des chaînes. Le texte stipule également que pour diffuser ou offrir un service audiovisuel sur le territoire national, il faut être une société de droit marocain. Pour prévenir une situation monopolistique et préserver le principe de la pluralité, le projet de loi limite la possibilité de participation au capital d’une société de service audiovisuel à 51% et à 30% pour les sociétés existantes. Plus simplement, si les articles en question venaient à être annulés ou fortement amendés, toute personne peut décider d’installer une dizaine de chaînes et en détenir le capital à 100%, si cela lui chante. Pire, les chaînes peuvent décider de boycotter ou de refuser tout produit national sans réserve aucune. Plus que l’anéantissement de la production audiovisuelle nationale, c’est dire que le spectateur n’aura plus le choix et devra consommer ce qu’on lui offre…ou plutôt ce qu’on lui impose.


Labels musicaux : Mort à la naissance


"Les Américains ont été surpris par la qualité de notre législation. Notre problème est avant tout d’ordre pratique. Nous avons du mal à faire appliquer la loi existante", assure le ministre de la Communication, Nabil Benabdellah. Paradoxalement, cette situation est peu rassurante pour des investisseurs potentiels américains, mais nul doute que si le marché les intéresse, nos amis US n’hésiteront pas à imposer le strict respect de la législation en vigueur. Plus de 12.000 personnes vivent de la contrefaçon au Maroc, autant dire que le respect de la propriété intellectuelle peut - c’est cynique mais c’est comme ça - provoquer une réelle crise sociale. Même s’il est politiquement incorrect de considérer cet état de fait comme un pis-aller, le secteur finira bien par se structurer et des velléités de rassemblement et d’organisation apparaître. Elles peuvent être balayées si une major américaine consent à investir le marché marocain. Il y a très peu de moyens pour lutter contre cela, sauf en étant ultra créatif. À titre d’exemple, la très décriée Star Academy a permis de remettre au goût du jour la chanson française et de booster les ventes des artistes français. Et si nos producteurs musicaux actuels sont eux-mêmes à l’origine d’une uniformisation de la création musicale (raï et chaâbi et khaliji bas de gamme), on ne peut espérer qu’une alternative de l’étranger inverse la tendance.


 
Nabil Ayouch, représentant de la coalition pour la diversité culturelle marocaine


Comment expliquer ce sursaut à quelques semaines à peine de la signature de l’accord ?
D’abord, il n’y a pas eu de sursaut tardif. Le groupement des auteurs, réalisateurs producteurs a envoyé en juillet dernier une lettre au CCM pour s’enquérir de la place réservée à l’industrie cinématographique et audiovisuelle dans cet accord. Nous n’avons pas eu de retour, certes, mais les
membres de la commission en charge de la négociation ne sont pas moins conscients de l’importance de la question culturelle. Ils sont donc prêts à la défendre avec vigueur. C'est pourquoi nous y croyons encore. Il est vrai que la visite, au début du mois de décembre, du vice-président de la coalition pour la diversité culturelle canadienne, Robert Pilon, nous a ouvert les yeux sur notre responsabilité et notre rôle. Ce monsieur qui maîtrise les tenants et aboutissants de ce type d’accords - le Canada en a signé avec les USA - nous a prévenu des dangers que nous, professionnels de la culture et tous les Marocains courions s’il venait à être signé dans sa forme actuelle. Nos négociateurs ne pouvaient pas être seuls à faire face à la "menace". En France, ce ne sont pas les officiels qui se sont soulevés pour protéger leur identité, c’est toute la communauté culturelle qui a fait entendre sa voix. Nous en faisons autant.

Concrètement, où réside la menace pour notre industrie culturelle ? Notre marché n’est pas suffisamment grand pour être un enjeu.
Appréhender la question d’un point de vue seulement économique et conjoncturel est une mauvaise démarche. La vision à avoir est sur le long terme et au-delà de nos frontières. D’abord, il faut savoir que l’industrie culturelle est la première source de revenus extérieurs pour les USA, devant l’aéronautique. Le marché marocain est étroit et très mal structuré. Mais dans 10, 20 ou 30 ans, ce sera différent. Une fois organisé, formaté, et préparé, le Maroc sera plus qu’un simple marché. Il deviendra une plate-forme de diffusion pour la région. Ailleurs, si le Maroc accède à la demande américaine, les USA en useront pour les autres accords bilatéraux qu’ils entendent signer dans le courant de cette année. Pour répondre à la première partie de la question, cela tient en deux mots, la mort de notre identité. Nous n’avons ni les moyens financiers ni les ressources humaines pour faire face à la concurrence américaine. Il reste qu’on commence à peine à parler, dans notre pays, de réconciliation avec notre identité. Il sera difficile de résister à l'invasion américaine. Le Maroc, État et citoyens, a le droit de disposer des moyens de défendre sa politique culturelle.

Vos œuvres sont produites par des étrangers, qu’est-ce que cela change qu'ils soient Français ou Américains ?
Je tiens à préciser, que nous n’avons rien contre les Américains. Moi-même, j’ai des projets avec eux. Mais, ce sont là des relations commerciales et à "armes égales", si j’ose dire. Encore une fois, ce n’est pas une guerre contre les USA, mais un refus de nous voir amputer de notre identité, donc de notre âme. Il n’est pas question de défendre nos intérêts à nous, acteurs de l’industrie culturelle mais de nous, Marocains. Preuve en est que la coalition est la seule dans le monde qui comprend les représentants de la presse. Le Maroc est un pays pluriel. C’est d’abord et définitivement un combat pour notre diversité.

 
 
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