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Distinguons les abus



En l’absence de chiffres exacts, on ignore toujours l’ampleur réelle du phénomène de l’exploitation sexuelle des enfants au Maroc. "Elle est encore sous estimée", selon les spécialistes. L’abuseur est partout. Dans la rue, la famille et même à l’école. Zoom sur une réalité affligeante, mais méconnue. Dossier réalisé par Driss Bennani et Cerise Maréchaud


Sur l’écran, un homme avec de grosses lunettes noires prend une fillette par la main et lui offre une sucette. Les deux arrivent au centre d’une place publique, l’homme regarde à droite, puis à gauche. La fillette se détache de lui et court au ralenti en direction de la caméra, alors que des inconnus commencent à former un cercle autour de l’homme, resté seul au centre, calme et impassible. La sucette tombe par terre, l’écran devient noir, puis un slogan dit à peu près ceci, "L’exploitation sexuelle des enfants est un crime. Se taire, c’est
être complice". À travers ce spot, l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE) franchit timidement le pas. Celui de communiquer publiquement et à grande échelle sur le thème de l’exploitation sexuelle des enfants. "Il faut percevoir cette campagne comme un premier pas pour casser la résistance culturelle. Une campagne qui s’adresse d’abord aux abuseurs potentiels, pour leur dire clairement que l’agression sexuelle d’un enfant est un acte condamnable par la loi et la société. C’est également une campagne qui implique l’ensemble des acteurs, puisqu’elle incite à la dénonciation des abuseurs", explique ce responsable à l’ONDE. Pourquoi maintenant ? "C’est une simple question de planning", rétorque le même responsable. "Après la campagne sur l’exploitation des petites bonnes et contre la drogue, le tour des abus sexuels est arrivé".
Au siège de l’ONDE à Rabat, trois téléopérateurs se relayent 24 heures sur 24 pour répondre aux communications que le centre d’écoute de l’Observatoire reçoit quotidiennement depuis maintenant… plus de trois ans. En tout, le centre a enregistré plus de 500.000 appels entre demandes d’information (essentiellement), et dans une moindre mesure, témoignages et dénonciations. En un mois de campagne, plus de 19.000 appels ont été enregistrés. À première vue, ces chiffres ont de quoi impressionner. Mais pas quand on sait qu’à ce jour, seuls 732 cas d’abus (tous genres confondus) sont traités par l’Observatoire et que sur les 19.000 appels de la campagne, seuls 59 cas d’agressions sexuelles ont été traités et 21 dossiers instruits devant les tribunaux. "Les gens ont peur de dénoncer. Soit parce que l’agresseur est issu de l’entourage familial ou à cause des procédures, longues et pénibles, qui accompagnent l’enquête", explique Najat M’jid, présidente de l’association Bayti. Le tabou a décidément la peau dure.

Un problème réel et une ampleur méconnue
Toujours est-il qu’en l’absence d’études scientifiques et rigoureuses, on ignore toujours l’ampleur exacte du phénomène de l’exploitation sexuelle des enfants. "En plus, ajoute ce responsable associatif, certaines institutions comme les orphelinats et les prisons restent complètement inaccessibles. Les estimations actuelles sont certainement sous-évaluées". De plus en plus, en effet, la presse quotidienne fait état de la condamnation à des peines variables de prison d’inculpés pour "viol", "atteinte à la pudeur" ou "inceste". Des informations classées comme faits divers, et donc vite oubliées, sauf pour quelques cas emblématiques. En 2002, l’histoire de la petite Loubna Majdoubi avait secoué tout le pays. Enlevée devant chez elle le 14 janvier à Oujda, elle sera séquestrée, violée puis sauvagement assassinée et abandonnée le lendemain dans une chambre d’hôtel de la ville. Durant la même année, un réseau de prostitution de jeunes de moins de 16 ans sera démantelé à Rabat et plusieurs cas signalés ici et là dans le pays. C’est dire que le phénomène existe bel et bien, et depuis longtemps. "Il est difficile cependant de définir des repères historiques. Ce comportement a existé au Maroc depuis plusieurs décennies au moins. Plusieurs historiens et écrivains l’ont relaté. Maintenant, il y a des pratiques comme le mariage précoce qui ont contribué à intérioriser le phénomène, entretenir le tabou, voire même le légitimer quand il passe par l’institution du mariage", note cette sociologue.
Le débat sur la question est relativement récent chez nous. Signataire depuis 1996 de la déclaration de Stockholm contre l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, le Maroc accueille en 2001 le premier congrès arabo-africain sur la question et se propose d’être le "Focal point" de la lutte dans la région.

Réalité marocaine
À ce jour, les seuls chiffres disponibles sont ceux (approximatifs) fournis par l’ONDE sur la base des appels reçus par son centre d’écoute et les quelques études menées sur le terrain par des associations spécialisées dans les questions de l’enfance et de la famille. Il en ressort une distinction élémentaire entre les abus (viol, inceste) et l’exploitation sexuelle à des fins commerciales (prostitution, tourisme sexuel). Selon des chiffres fournis par l’ONDE lors d’une journée d’études et repris par toute une partie de la presse, 43 % des agresseurs seraient des étrangers, et donc, 57% des nationaux. Le détail est édifiant. En tête des agresseurs, viennent les voisins, puis les instituteurs suivis des pères, des gardiens et des élèves entre eux. L’école reste donc un lieu extrêmement violent. Plusieurs facteurs d’abus y sont réunis. L’autorité de l’instituteur, la peur de la sanction en cas de dénonciation, l’obligation d’obéissance, l’isolement des enfants, etc. Côté enfants, 22% des agressés ont ente 6 et 10 ans, certains (plus de 10%) ont moins de cinq ans. Certains cas enregistrés touchent des bébés de moins de 18 mois.
Si la précarité socioéconomique explique, en partie, l’exploitation sexuelle d’enfants à des fins commerciales, qu’est-ce qui motive l’abus "gratuit" ? Il y a bien sûr le déséquilibre mental et affectif mais pas seulement. Avec beaucoup de précaution, certains spécialistes remettent en question certaines pratiques sociales largement répandues chez nous. De la mère qui confie son enfant au premier voisin, aux parents qui voient d’un bon œil l’autorité qu’exerce un oncle ou un voisin sur leur fils, ou l’idée selon laquelle un enfant est l’enfant de toute la communauté (l’houma, derb, etc.). Des pratiques courantes donc et largement acceptées par tous. C’est d’ailleurs cette unanimité qui explique la prudence de nos spécialistes. Le terrain du culturel et de l’ethno-psychologie est extrêmement glissant. "Il ne faut pas tomber dans une espèce de paranoïa non plus et condamner le premier qui caresse les cheveux de votre enfant. Ceci dit, il faut rester prudent et éduquer son enfant à reconnaître les limites de la gentillesse, et de savoir que son corps lui appartient", explique ce psychiatre. La tendance commence aujourd’hui à changer, surtout pour les nouveaux couples (la préoccupation étant devenue universelle), mais beaucoup de chemin reste encore à parcourir. Pour le moment par exemple, beaucoup plus pour la fille que pour le garçon, l’agressé est difficilement considéré comme une victime. Quand la fille n’est pas accusée de complicité. Elle devient "abîmée" (m'khassre ou khssrat). Elle est souvent rejetée par sa famille, par son entourage et damnée à jamais. Surtout dans la campagne où paradoxalement, les filles sont plus exposées au risque d’abus. "Des petites filles sont envoyées pour travailler aux champs au milieu d’hommes, elles parcourent des kilomètres et s’éloignent du foyer pour chercher de l’eau, ce qui les expose au risque d’abus", note un groupe de recherche dans un rapport.
Pour renverser la tendance, de plus en plus d’associations d’enfance poussent les parents à se constituer en partie civile lors des procès pour les impliquer davantage et les convaincre de l’innocence de leur enfant.

Séquelles indélébiles
Si les facteurs et les formes d’abus sexuels peuvent être interprétés selon une certaine spécificité culturelle, les séquelles, elles, restent universelles. Le viol d’un enfant est décrit par les spécialistes psy comme un "assassinat symbolique". Il arrive que des enfants n’extériorisent jamais le préjudice subi. Les séquelles observées chez des enfants victimes d’un abus sexuel vont généralement du déni du corps, à l’isolement à la limite du pré-autisme, en passant par la violence et la perversion. L’enfant devient alors introverti, peu ou pas réactif, il baisse les bras au premier obstacle ou au contraire, se réfugie dans la violence, la clochardisation et la perversion. "Quand je demandais à un enfant victime de dessiner son corps, raconte ce médecin, il le faisait souvent détaché de son sexe, comme si ce dernier ne lui appartenait pas". Le cas de cette autre fille, violée à 13 ans est tout aussi significatif. "Après avoir été exploitée durant une assez longue période, la gamine a juré de se venger des hommes en devenant aguicheuse. Elle a commencé par accepter des relations perverses et des rapports superficiels et anaux. Elle a fini par tomber enceinte avant 15 ans", témoigne une responsable associative. Après, il y a toute l’étape de réinsertion et de prise en charge psycho-éducative. La moins évidente de tout le processus. "La réappropriation du corps est une tâche extrêmement difficile. Ajoutez à cela le coût excessif d’une prise en charge de qualité", note ce pédiatre.
Pour les enfants exploités dans le cadre d’un réseau, la tâche est encore plus ardue. Il y a, malgré tout, des liens affectifs qui se créent. La patronne est perçue comme une protectrice et les autres enfants comme des frères dans une famille. Sortir l’enfant d’un réseau n’est donc pas si évident que cela. C’est en fait tous ses repères qui s’en trouvent bouleversés.

Recours et limites
Amendé récemment, le code pénal inclut désormais des textes relatifs à la protection de l’enfant contre toutes les formes d’abus ou d’exploitation sexuelle. Un amendement sans cesse réclamé par les instances internationales en charge de veiller au respect des engagements pris par les gouvernements signataires des différentes conventions de protection de l’enfance. Mais aussi un amendement qui reste, à ce jour, le seul pas concret que le Maroc ait entrepris sur la voie de la lutte contre le phénomène. En fait, le code pénal prévoyait déjà des peines pour les crimes de viol, d’atteinte aux mœurs, etc. L’amendement est venu aggraver les peines si la victime a moins de 18 ans et si l’agresseur est un proche ou un tuteur. Les peines peuvent aller jusqu’à la perpétuité et la condamnation à mort.
Concrètement, la plainte est souvent déposée par des associations qui se constituent partie civile, rarement par les proches de la victime. La procédure est alors enclenchée. Premier casse tête : prouver l’abus. Quand les traces physiques de l’abus sont encore visibles (sperme, inflammation, etc.), une expertise médicale peut généralement suffire. Sinon, il faut que l’enquête fasse avouer l’agresseur. À ce moment, c’est la parole de l’enfant contre celle de l’adulte. Imaginez pendant un moment un enfant dans un commissariat (sans aucune structure d’accueil spécifique) en train de raconter à un flic (qui n’est pas formé pour traiter avec un enfant, encore moins lorsqu’il s’agit d’abus sexuel) comment, où et quand il a été violé, touché ou exploité par untel. Généralement, notent les professionnels, on a tendance à croire l’adulte plutôt que l’enfant. Et quand bien même on le croit, et que l’abus est prouvé, a-t-on prévu les mesures d’accompagnement nécessaires ? Prenons l’exemple d’un enfant victime d’inceste. Il devra quitter le foyer familial, être placé dans une structure d’accueil et complètement pris en charge durant toutes les étapes de sa rééducation. Parler de réinsertion, de réappropriation du corps et de prise en charge multidisciplinaire relève presque du fantasme, quand on sait qu’à la campagne (et dans la ville ?), une fille violée est souvent mariée à son agresseur.
Selon Najat M’jid, "il faut codifier le parcours. Qu’une victime sache ce qu’elle doit faire et où aller". Et c’est justement en cela que la dernière campagne de sensibilisation est dangereuse. Dans le sens où elle crée des attentes, incite à dénoncer sans garantir de véritables alternatives qui vont au-delà des textes de loi et des peines d’emprisonnement prononcées ci et là. Cela peut être dissuasif pour un abuseur potentiel, mais l’enfant ne s’en trouve pas pour autant réhabilité.
Si la prise en charge en aval se révèle donc complexe et coûteuse, la prévention en amont paraît plus accessible. Elle est d'ailleurs indispensable. D’où le débat, à nouveau et toujours, sur l’éducation sexuelle. Le thème fait encore froncer les sourcils des plus conservateurs. Ils y voient un moyen d’encouragement à une liberté sexuelle contraire aux mœurs et aux préceptes religieux. Faux argument, rétorquent les professionnels et les pédagogues, l’éducation sexuelle est d’abord préventive, elle apprend au jeune enfant à se protéger et à connaître son corps. En fait, même en aval, une solution n’est pas impossible. Najat M’jid résume la "solution miracle" en une phrase : "Le Maroc a les moyens s’il s’en donne la politique". Clairement, il s’agit de revoir l’existant, de créer des passerelles, de qualifier l’élément humain et de favoriser une intervention multidisciplinaire dans le cadre d’une vision globale et d’une politique efficiente. Pour le moment, le Maroc en est encore aux campagnes qui n’osent pas aller trop loin.

 
(Photo AICPress)


La campagne de sensibilisation menée par l’ONDE n’aura pas vraiment marqué les esprits. Tout au plus, elle aura suscité un débat, motivé des couvertures médiatiques et levé une toute petite partie du voile qui enveloppe encore la problématique de l’abus sexuel contre les enfants. Pour ses concepteurs, "c’est déjà assez pour une première campagne. Il ne fallait
pas brusquer, au risque de renforcer les résistances culturelles et de susciter un refus de se regarder en face, puis d’admettre la réalité", explique un cadre à l’observatoire.
Pour nombre de professionnels par contre, c’est un essai manqué. Le spot, tout comme l’affiche sont restés fades et trop allusifs. "On ne sent pas que l’abus sexuel est un crime grave. Quand la fillette se sauve au ralenti, on a l’impression qu’elle s’en va jouer. La mimique des autres acteurs laisse à désirer également. Le supposé abuseur reste serein quand un étau de personnes au visage indifférent se resserre autour de lui", démontre ce consultant en communication. "Si les gens avaient vu un homme en train de déshabiller une fillette dans une chambre d’hôtel, le message aurait été plus percutant", note un responsable associatif. Les deux thèses se valent. Et le débat ne fait que commencer.




"Lorsqu'un adulte abuse d'un enfant, on assiste à une déshumanisation de la victime, ramenée au statut d'objet sexuel, donc niée en tant que personne. Mais la maltraitance sexuelle sur un enfant commence bien avant la violence physique proprement dite. L'atteinte à la pudeur, quelle que soit sa forme (une vidéo pornographique laissée consciemment ou inconsciemment à la portée d'un enfant, un rapport trop érotisé avec son enfant, une promiscuité favorable au voyeurisme. La pudeur est un élément moteur du développement de l'enfant. Même en l'absence de violence physique, la victime est susceptible de développer des séquelles psychiques d'une grande gravité. Une famille peut ne présenter aucune forme de comportement incestueux, mais son fonctionnement peut être dit incestuel, c'est-à-dire fait du non respect de la pudeur, de l'intégrité corporelle de l'enfant et de la place de chacun. En deçà d'un certain âge, le respect corporel de l'enfant est crucial. L'enfant peut également subir le phénomène d'agression fantasmatique, c'est à dire intérioriser une situation qu'il a vue (scène pornographique vue dans un magazine ou sur la télévision), la dénoncer et développer les troubles conséquents. Il faut préciser que le terme d'inceste n'est présent dans aucun code pénal. C'est dire s'il relève de l'innommable, de l'impensable pour le législateur. Or tant qu'on ne le pense pas, on ne peut pas le chercher".

*Dr Amine Benjelloun exerçant à Casablanca

 
 
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