
La pédophilie est un mal multiforme. Pour mieux réagir, il faut d'abord la comprendre. Au nom d'une même victime, l'enfant.
Pédophilie. Le terme suscite immédiatement les réactions les plus indignées. Le phénomène n'en demeure pas moins méconnu. Trop méconnu. Certes, sa définition la plus stricte n'est d'aucun secret pour l'opinion collective : la pédophilie est l'attirance sexuelle d'adultes pour les enfants. Mais derrière le formalisme étymologique s'étend un panel de comportements et de cas dont seuls les plus extrêmes, les plus visibles, mais aussi les plus réducteurs, sollicitent la conscience sociale. Au risque de conforter l'incompréhension de ce fléau et d'handicaper les embryons de résistance qui tentent de le |
|
combattre. L'exhibitionnisme, les attouchements sont déjà des formes de pédophilie qui viennent violenter le psychisme de l'enfant et partant, troubler durablement le développement de son identité sexuelle, de sa personnalité tout court. Sous les faits divers, l'iceberg immergé de la maltraitance sexuelle sur les enfants demeure peu inquiétée. Elle est pourtant, dans bien des cas, une affaire de proximité.
Bourreau d'aujourd'hui, victime d'hier
Le pédophile est souvent connu de longue date de sa victime. S'il peut présenter des personnalités très variées et souffre d'un déséquilibre indéniable, il n'est pas forcément le détraqué sexuel marginal sur lequel se crispe l'imaginaire collectif. Conformément au syndrome de répétition, le pédophile a souvent été victime d'abus sexuels dans sa propre enfance et peut identifier la vulnérabilité d'autrui. Dans ce contexte, l'abuseur utilise le poids de la contrainte morale qu'il incarne à travers sa position d'adulte (voisin, gardien
), son rôle parental (père, oncle, cousin
) ou sa responsabilité professionnelle (instituteur, patron
).
Le viol, tare sociale
Le viol - homo ou hétérosexuel -, constitue en fait la forme la plus rare d'abus sexuel sur mineurs. C'est déjà trop pour ne pas se féliciter que la volonté de choquer fasse son effet, a fortiori dans une société largement conditionnée par le réflexe de suspicion qui entoure fréquemment le témoignage d'une jeune fille abusée sexuellement, lorsqu'elle est en âge de plaire - autrement dit, de provoquer. Mais le violeur n'attend pas le nombre des années. Relaté dans un ouvrage du Centre d'écoute et d'orientation pour femmes agressées, le cas de Hayat illustre le tabou qui entoure le viol érigé en tare sociale jusqu'aux plus proches de la victime, surtout en cas de défloration du fleuron familial qu'est l'hymen. "Hayat a 9 ans (
), elle avait été abusée sexuellement tous les après-midi, à la sortie de l'école, par son voisin âgé de 50 ans, qui a été condamné à 10 ans d'emprisonnement". Hayat dit qu'elle avait peur de sa mère. "Elle allait la frapper et ne pas la croire." De plus, son abuseur avait menacé de la tuer, de la découper en morceaux (
). Selon sa mère, "Hayat était devenue bizarre. Elle semblait malade. Elle ne disait rien. Elle se tenait souvent entre les cuisses et se frottait. Sa mère a 'perdu la tête' : 'Je l'ai frappée sauvagement, je l'ai injuriée. Je la cognais contre les murs pour qu'elle me dise qui lui avait fait ça'". Plus tard, Hayat a arrêté d'aller à l'école. La mère explique au spécialiste : "À l'école, tout le monde se moque d'elle. Je l'ai amenée chez le docteur. Elle n'est plus vierge. khassrat, "abîmée" en arabe. Qu'est-ce qu'elle va faire avec des études ? Ça ne sert plus à rien maintenant."
L'inceste,crime silencieux
Tabou parmi les tabous, l'inceste est une des formes les plus répandues, mais aussi les plus passées sous silence de la maltraitance sexuelle. Est incestueuse une relation à caractère sexuel entre un enfant et un adulte ayant autorité parentale sur lui, qu'il soit parent biologique ou membre de la famille au sens plus large. La sous-estimation chronique de ce phénomène est directement liée au contexte familial, du fait de la difficulté pour l'enfant victime de lever le silence sous le poids des menaces extérieures (peur du rejet, peu de crédit porté à sa parole, culpabilité) ou celle, intériorisée de rompre l'équilibre familial tel qu'il est, comme le confie cette voix anonyme."Mes oncles se sont toujours donnés le droit d'intervenir dans mes affaires, à cause de la maladie de mon père. L'un de ces oncles dormait dans la même chambre que je partageais avec ma sur. Un soir, il est venu dans mon lit, a introduit son sexe entre mes cuisses. J'ai su que c'était interdit, mais je n'ai pas résisté parce que j'avais peur de la famille. Le matin, j'ai raconté que j'avais fait un cauchemar. Tout le monde s'est moqué de moi, je suis devenue la risée de la famille". À l'encontre de bien des idées reçues, le danger principal d'une relation incestueuse se niche dans sa quasi transparence, le plus souvent dénuée de violence physique, mais durable et dramatiquement conséquente sur le psychisme de l'enfant qui dévoilera rarement de lui-même, avant l'adolescence, cet abus. Il est fréquent que la police n'intervienne que dans le cas d'un enfant hospitalisé. Parmi les questions que pose le problème de l'inceste, celle de la prise en charge de l'enfant est une des plus douloureuses, car le placement - souhaitable - de la victime implique un traumatisme supplémentaire venant miner plus profondément son équilibre psychique.
La pédophilie consumériste
Perversité extrême d'une époque où le consumérisme fait loi, l'exploitation sexuelle des enfants montre le volet abject de la pédophilie commerciale. Débattu depuis quelques années au Maroc, notamment depuis la tenue à Rabat du Forum arabo-africain lui étant consacré en 2001, le sujet demeure tabou dans la plupart des mentalités. Dans les différents cas de figure, un constat malheureux s'impose : le phénomène prolifère de manière évidente, mais la volonté de le sanctionner souffre de profondes carences en données statistiques, en définitions précises, en codes et méthodologies clairement établis. Un premier pas dans la prévention serait que la police marocaine, membre d'Interpol, s'approprie le fichier listant les pédophiles identifiés de manière à les pister sur le territoire marocain. La flambée de l'industrie du sexe, la dérégulation des technologies de communication et l'explosion de la migration clandestine de mineurs marocains vers l'Europe renflouent considérablement les réseaux mafieux de prostitution enfantine, forme la plus connue de l'exploitation sexuelle des enfants. Au Maroc, le proxénète est passible de peines lourdes - de 2 à 5 ans de prison. Mais le mineur subissant la prostitution est lui-même considéré comme coupable. Dans un contexte socioéconomique encore très défaillant, les premières victimes de ce commerce sont presque exclusivement des jeunes en situation difficile, enfants des rues, en conflit avec la loi, mineurs non accompagnés, handicapés. Une étude dirigée par Najat Mjid et publiée par l'association Bayti permet aujourd'hui de mieux cerner ce problème. À leur actif également : une recherche de terrain novatrice sur l'exploitation sexuelle des enfants, à Casablanca et à Essaouira, menée par des enquêteurs spécialisés sur un échantillonnage précis d'enfants connus du Bayti. "J'aimerais continuer mes études", "Je veux un travail qui me distancie du port", "La pauvreté m'incite à me prostituer", "Je passe tout mon temps avec des touristes pour subvenir à nos besoins familiaux", "Je ne veux plus retourner chez le cordonnier qui a abusé de moi" sont autant de messages recueillis en "focus group" par les éducateurs, qui disent la détresse et les attentes de ces victimes. |
 |

Aucun enfant n'est à l'abri de la maltraitance sexuelle, dehors comme chez lui. Le meilleur moyen de prévention - et sans doute le plus facile, demeure l'apprentissage. L'apprentissage par l'enfant de son intégrité corporelle, du droit de dire "non" face à l'inconfort et à l'inconnu. Parce qu'un enfant averti aura plus de chances de ne pas se laisser abuser. Cet apprentissage passe indiscutablement par l'école, qui se doit de fournir à ses jeunes, dès l'âge requis, l'éducation sexuelle indispensable au bon développement de leur identité et à la compréhension de l'autre. Mais, c'est avant tout au sein du foyer que doivent se poser les limites à ne pas franchir. C'est aux parents de respecter l'autonomie corporelle de leur enfant et de préserver son psychisme fragile en favorisant un contexte de pudeur et de dialogue, dès l'âge de 3-4 ans. Des règles simples, comme éviter de banaliser la nudité, les contacts trop intimes, la présence d'images érotiques ou pornographiques susceptibles très tôt de perturber l'imaginaire de l'enfant. Pour les guider dans la mise en garde contre les "abuseurs", de nombreux ouvrages spécialement adaptés aux enfants selon leur âge existent dans diverses collections, mais restent presque introuvables au Maroc. Une idée à suivre.

D. de Saint Mars, Lili a été suivie, Calligram
J. Robert, Te laisse pas faire ! Les abus sexuels expliqués aux enfants, Éditions de l'Homme
Enfance violée, Éditions Le Fennec
www.atfal.org
N°vert 080002511Centre d'écoute de l'Observatoire national des droits de l'enfant |
|
|