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N° 111
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Abdelaziz Meziane Belfquih est la tête de pont, entre autres, d’un réseau de hauts fonctionnaires, technocrates et ingénieurs disséminés à travers le royaume. Il est même considéré comme "un second Premier ministre", un ordonnateur de l’ombre, qui tient les ficelles de plusieurs projets stratégiques parallèles (Tanger Med en est le plus visible). Zoulikha Nasri chapeaute 2 chantiers : la solidarité sociale et l’émancipation féminine. Elle veille, à travers la Fondation Mohammed V, à tisser une toile de plus en plus
large d’associations, qui sont redevables à la méga ONG, comme bailleur de fond. Elle s’est, par ailleurs, positionnée comme la dame Moudawana du Palais. André Azoulay quoique donné "sur la touche" par la rumeur, reste incontournable dès qu'il s'agit de mobiliser des réseaux de businessman internationaux ou de promouvoir l'image du royaume auprès des grands médias étrangers. Fouad Ali El Himma, quoique membre du gouvernement, joue de par sa proximité avec le roi, l'incarnation du pouvoir dans le système marocain, un rôle plus large dans les coulisses, sur les questions de sécurité et de gestion de la scène politique. Tout ce dispositif ne se contente pas de jouer le rôle classique de conseiller du prince, mais va au-delà pour gérer un ensemble de chantiers qui échappent, ou du moins résistent, au contrôle des institutions en friche dont nous disposons (législatif, exécutif…). C’est le cas des commissions parallèles, extra-gouvernementales, qui n’ont de compte à rendre qu’au chef de l’État. C’est le cas des agences de développement des provinces du Nord et du Sud, qui font un chemin à part, loin des instances élues. Est-ce faire du "démocratisme" que de pointer ces dysfonctionnements ? Ou est-ce, au contraire, une manière de montrer pourquoi la transition démocratique marocaine trébuche ?



Kamal Lahbib
Dirigeant de la GSU
“Mais nous ne sommes pas dans un pays démocratique. Rien n'est encore tranché””


Les commissions parallèles, gérées par le gouvernement de l'ombre, rendent compte exclusivement au chef de l'État. Faut-il croire que c'est un moyen de pervertir la démocratisation du système ?
Un gouvernement de l'ombre ? C'est un piège dans lequel nous sommes tombés du temps de Driss Basri, pour expliquer les limites du gouvernement Youssoufi. Pourtant tout se joue au grand jour : le roi exerce avec l'aide de conseillers et de commissions des pouvoirs qui empiètent sur les prérogatives d'un gouvernement, tel qu’on le conçoit dans un pays démocratique. Or, nous ne sommes pas dans un pays démocratique. Rien n'est encore tranché. Des chantiers importants sont ouverts sous la houlette du roi, qui
répond aux revendications sociales sans se départir des fondements du système. Par contre, on parle peu des véritables acteurs de l'ombre, le gouvernement Bush, la Banque mondiale, l'Union européenne. Hier, l'aide était subordonnée aux "ajustements structurels", aujourd'hui elle est en plus dépendante des "progrès démocratiques" qui se confondent avec l'État de droit et qui expliquent le légalisme de l'État par la promulgation de lois qui n'ont d'impact dans la réalité que lorsqu'il s'agit de mettre fin au "laxisme".

Que le gouvernement de l'ombre ait de plus en plus de décisions royales à préparer, sans devoir passer par le circuit institutionnel, est justifié par le fait que c'est "plus efficace" et que les partis sont "en faillite". Ce discours vous semble-t-il plausible ?
On a tendance à trop charger les partis politiques et on oublie que s'ils sont dans un tel état de déliquescence, c'est parce que ce qu'on appelle le "Makhzen" a largement contribué à leur affaiblissement, à leur émiettement. Eux-mêmes sont tombés dans le piège d'une recherche de la légitimité royale, plutôt qu'une légitimité des populations doublée en cela par la recherche de mobilité sociale des individus. Par ailleurs, en soumettant la Moudawanna au Parlement, le roi a essayé de contourner les critiques formulées par l'opinion publique et respecter le circuit institutionnel. Il n'y a pas eu de réel débat comparé au raz-de-marée qu'a suscité ce dossier.

Le fait que le gouvernement de façade n'ait pas d'identité politique donne-t-il plus de poids au gouvernement de l'ombre ?
Un tel système, quoique obligé de tenir compte de ses différents centres de pression, exerce sur son entourage une contrainte factuelle renforcée par la sacralité que lui confère la Constitution. Un gouvernement, quel qu'il soit, ne peut prétendre qu'à une délégation de pouvoirs. D'ailleurs, même lorsque l'opportunité s'est offerte au gouvernement Youssoufi de traiter de dossiers épineux, il s'en est débarrassé, sous prétexte qu'ils relevaient des prérogatives royales. Un gouvernement n'aura du poids et une légitimité réels que s'il est issu d'élections libres et transparentes.

Ce circuit parallèle s'étend de plus en plus, via des fondations, des agences et des walis technocrates, qui échappent quasiment au contrôle institutionnel. Peut-on décréter le développement sans procédés démocratiques ?
C'est dans la logique des choses qu'un pouvoir exerce son pouvoir, qu'il cherche à le pérenniser, y compris par la recomposition de ses élites. L'enjeu dans ce "clair-obscur" est que les forces démocratiques comprennent qu'un système moderne ne peut se construire sur des fondements autocratiques et théocratiques. Les avancées enregistrées par les luttes et les sacrifices consenties par les populations et les démocrates doivent être renforcées. Serions-nous, acteurs politiques et acteurs sociaux, en mesure de relever le défi ?



Ali Bouabid
S.G de la Fondation Abderrahim Bouabid
“Cela fait moins problème qu'à l'époque où nous avions un Premier ministre politique”


Les commissions parallèles, gérées par le gouvernement de l'ombre, rendent compte exclusivement au chef de l'État. Faut-il croire que c'est un moyen de pervertir la démocratisation du système ?
Il existe différentes structures qui obéissent à des règles plus ou moins formalisées et n’ont pas la même vocation. Celles qui ont un statut décisionnel et dont les délibérations échappent au circuit traditionnel, j’observe qu’elles sont aujourd'hui moins nombreuses que sous le gouvernement Youssoufi ! Si tant est qu’il existe un "gouvernement de l’ombre", il pose moins problème qu’à l’époque où nous avions un Premier ministre politique. Aujourd’hui, l’ambiguïté tient au fait que le Premier ministre est à la fois
formellement chef d’une majorité et représentant du roi. Dans une "monarchie exécutive", avec un Premier ministre qui ne tient sa légitimité que du seul chef de l’État, il serait donc dans l’ordre des choses que le roi ait tendance à gouverner plus directement. Ce qui ne correspond pas à la réalité, du moins relativement. Au fond, ce qui fait la spécificité de notre système, c’est moins ces commissions que l’opacité des règles qui les régissent, qui sont autant d’entraves à la clarification du périmètre de la responsabilité politique du gouvernement.

Que le gouvernement de l'ombre ait de plus en plus de décisions royales à préparer, sans devoir passer par le circuit institutionnel, est justifié par le fait que c'est "plus efficace" et que les partis sont "en faillite". Ce discours vous semble-t-il plausible ?
C’est juste, sauf que la nomination de Jettou participe de la même logique ! N’est-ce pas au nom de "l’efficacité" que procède implicitement sa nomination ? Excusez ma naïveté, mais pourquoi dans ce cas opter pour un gouvernement de l’ombre, quand on peut gouverner au grand jour, avec l’assentiment de tous ! Notez que s’il n’y a pas un seul ministre qui ne se réclame des orientations ou instructions royales, il y en a peu qui font valoir celles du Premier ministre ! J’ajoute que le texte sur la Moudawana, tout en empruntant la voie parlementaire, est un bel exemple d’efficacité de l’action. Le paradoxe tient au fait que le fonctionnement du système dans son ensemble est commandé par une logique de personnes et non encore d’institutions.

Ce circuit parallèle s'étend de plus en plus, via des fondations, des agences et des walis technocrates, qui échappent quasiment au contrôle institutionnel. Peut-on décréter le développement sans procédés démocratiques ?
Il est un peu tard pour décréter le développement. Nos "acquis" en ce domaine sont peu probants. Pour autant gardons-nous de verser dans un "démocratisme" naïf sur le thème de la monarchie parlementaire comme remède à tous nos maux. J’avoue avoir quelque mal à déceler dans l’attitude de la classe politique les signes tangibles de la maturité requise, pour à la fois en assumer les charges, et surtout en convertir les avantages en capacité d’action. Pour le moment, quelques étapes intermédiaires nous en séparent. Comme en entreprise, promouvoir l’efficacité en politique ne peut se faire que moyennant un accord sur des règles du jeu claires et stables. L’objectif étant de parvenir à rationaliser la pratique institutionnelle entre les deux branches de l’exécutif, en réconciliant l’autorité et la responsabilité. Nous pouvons avoir, à la fois, un roi fort et un gouvernement fort dans une configuration institutionnelle plus intelligente. En d’autres termes, il nous faut apprendre à aimer politiquement le roi. C’est là le préalable à une autonomisation bien comprise du gouvernement. Elle requiert d’abord une émancipation des politiques de la relation archaïque de pouvoir qui caractérise notre système.

 
 
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