
"Association de malfaiteurs dans l'objectif de préparer et commettre des actes terroristes, collecte et gestion de fonds dans le but de les utiliser dans des actes terroristes, atteinte aux valeurs sacrées, mendicité, tenue de réunions publiques sans autorisation et conspiration". C'est sous ce gravissime chef d'inculpation que la cour d'appel de Rabat, section mineurs, a confirmé la peine de 5 ans de prison pour deux fillettes de 14 ans, Sanae et Imane Laghriss. L'affaire date de septembre, rappelons-en les grandes lignes : Imane, la meneuse (sa sur jumelle, de personnalité faible, ayant agi par mimétisme) est notoirement déséquilibrée. Toutes les demandes d'expertise psychiatrique déposées par ses avocats se sont heurtées au refus du juge. De plus, c'est une enfant avec, tous ses voisins en témoignent, un âge mental bien inférieur à ses 14 ans. E t un sens des réalités en conséquence. L'acte terroriste qu'elle a effectivement "planifié" consistait à faire sauter un supermarché à l'aide de bonbonnes de gaz domestiques reliées par une f'tila (mèche), le tout amorcé par des harraqiat (pétards). Des jouets de Achoura qu'elle n'a probablement jamais eu, faute de moyens. Pour acheter son petit nécessaire à exploser, Imane comptait réunir des fonds
en mendiant. Ce qui est aussi un chef d'accusation retenu contre sa sur et elle. Enfin, leur père étant inconnu, la mère des deux mineures a été condamnée à assumer tous les frais de justice. Mendiante de son état, Rachida, c'est son nom, avait déjà vendu tous ses maigres biens en septembre, pour assurer une présence minimale auprès de ses filles pendant le procès en première instance. Depuis, elle est à la rue. A part son corps, qu'elle vend sans doute déjà, Rachida n'a aucune source de revenu lui permettant d'appliquer la décision de justice prononcée contre elle. Légalement parlant, la contrainte par corps devrait jouer. Il n'est pas exclu qu'on y pense
Régulièrement, le degré d'arbitraire atteint par la justice marocaine frise la démence. Il y a moins d'un an, on condamnait de jeunes musiciens pour adoration de Satan. Ceux-là, on les avait blanchis parce que la bonne société s'était mobilisée et que la presse en avait parlé. Mais qui s'intéresse à Imane, Sanae et Rachida ? Dans des pays où tous les citoyens sont égaux devant la loi, l'histoire de ces deux fillettes et de cette femme aurait suscité un large mouvement de pitié, mobilisé des associations caritatives, et abouti sur leur prise en charge psychiatrique et matérielle par l'Etat, sous une forme ou une autre. Ici, elles mourront s'il le faut, ou deviendront définitivement folles à lier, pare qu'elles auront fait les frais d'une justice irresponsable et incontrôlable. Leur dernière chance ? Etre graciées par le roi qui aura eu vent de leur histoire et se sera dit : "allez, je vais en sauver trois autres
".
Mais pour combien dont ni lui, ni personne n'a jamais entendu parler ? Demandez à n'importe quel avocat et il vous racontera des dizaines d'histoires qui se terminent sur autant de hurlantes injustices. Tout ne peut pas être médiatisé, le roi ne peut pas passer son temps à rattraper les délires de ses magistrats. Combien d'innocents peuplent nos prisons ?
La justice est dans un état lamentable et tous les justiciables, c'est-à-dire vous et moi, peuvent craindre, demain, de faire les frais d'une décision parfaitement injuste. Cela fait partie de ces raisons essentielles pour lesquelles tant de Marocains rêvent de vivre ailleurs. S'indigner ? Hurler que cela devrait être autrement ? Pointer rageusement la responsabilité de je ne sais qui (quel qu'il soit, ce sera un bouc émissaire) ? Réclamer à tue-tête une réforme pour laquelle il faudrait 30 ans (et encore, si on s'y met demain matin, et c'est loin d'être le cas) ? Je vais vous épargner ça. Vous êtes, cher lecteur, tout à fait capable de vous indigner seul, et d'en tirer les conclusions qui s'imposent.
Cet éphémère éditorial a une ambition, une petite : que vous pensiez un peu à Sanae, Imane et Rachida. Dites-vous qu'elles vivent dans un Maroc de ténèbres, dont vous ne soupçonnez même pas les profondeurs. Et si vous êtes militant d'une quelconque organisation, décideur, roi ou simple philanthrope, et que vous pouvez faire quelque chose pour les aider
faites le. Il restera quand même des centaines, peut-être des milliers d'injustices comparables, dont vous n'aurez jamais entendu parler. Mais au moins, penser, ou peut-être agir pour Sanae, Imane et Rachida
vous donnera bonne conscience. Comme l'auteur de ces lignes s'est donné bonne conscience en écrivant cet éditorial. |