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Le voile qui déchire la France : Quand les intégristes défilent à Paris
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Cinéma : CCM, Centre de censure marocain
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Le bonnet phrygien, symbole
de la révolution française,
en guise de hijab (Photo AFP)
Faut-il interdire le voile dans les écoles françaises ? Plus la polémique enfle, moins la réponse est évidente. Par Ahmed R . Benchemsi


"Le voile, c’est mon choix !", scande, convaincu, un homme barbu dans un mégaphone. Nous sommes à Paris, place de la République, samedi 17 janvier. On annonçait une manifestation de Françaises musulmanes défendant leur "libre" port du voile. La réalité est différente : étroitement encadrées, les manifestantes de tête cèdent volontiers les haut-parleurs à leurs "frères", dont la voix porte plus. Au risque de quelque incohérence dans le message.
Depuis l’annonce par le président français Jacques Chirac du prochain vote (le 3 février) d’une loi interdisant à l’école les signes religieux ostensibles - dont, et surtout, le hijab -, une
manifestation avait déjà eu lieu à Paris, réunissant 3000 personnes. Pour leur grande majorité, des femmes voilées spontanément descendues défendre leur droit à arborer le vêtement de leur choix. Le 17 janvier, l’ambiance est différente. Les manifestants sont 10.000 (d’après la police, quoique, à vue d’oeil, ils ont l’air moins nombreux) et surtout, ils sont encadrés par le très controversé Parti des musulmans de France (PMF), dirigé par le Franco-algérien Mohamed Latrèche. "Voile, la manif qui fait peur", "Voile, la menace radicale"… Les journaux du matin ont fait assaut de titres alarmistes et les reporters présents place de la république ne font rien pour dissiper la crainte du public français. Quand le car-régie du PMF diffuse Al Qods, l’impérissable hymne à Jérusalem de Fairouz, une journaliste française demande à un témoin arabophone, mais a l’air de connaître la réponse d’avance : "Il paraît que les paroles sont antisémites ?". Qu’un manifestant barbu brandisse un exemplaire du Coran, aussitôt, les photographes se bousculent, pour immortaliser le cliché "radical". Les Français, manifestement, jouent à se faire peur. Et les adeptes de M. Latrèche ne font rien pour les rassurer : certains brandissent le drapeau d’Arabie saoudite, patrie du wahhabisme ("ce n’est pas le drapeau qui compte, se défend son porteur, juste la profession de foi musulmane inscrite dessus"). Le leader lui-même multiplie les harangues antisionistes qui, pour être légitimes, n’en sont pas moins hors sujet.

Voile à temps partiel
C’est clair, la France patauge dans la confusion des genres. Ce qui est demandé aux adeptes françaises du voile, c’est de l’enlever dans certains lieux - l’école pour commencer, peut-être d’autres administrations publiques par la suite. Vue du Maroc ou de tout autre pays islamique, l’exigence semble pour le moins incongrue. Le voile est un fait social total, il n’est pas censé être arboré dans certaines circonstances et pas dans d’autres. Celles qui le portent le font (c’est très discutable, mais on ne va pas entrer dans des débats théologiques) pour se protéger du regard présumé concupiscent des mâles. Or, un mâle, pour continuer dans cette logique, reste un mâle quel que soit son environnement. Sa libido, donc le besoin de s’en "protéger", n’est pas moins forte dans l’enceinte d’une école qu’ailleurs. C’est pourquoi, pour les adeptes convaincues du voile, l’ôter "à temps partiel" est un non-sens. Si l’arborer représente un danger pour la laïcité, donc pour la valeur fondatrice de la République française, il faudrait, logiquement, interdire le voile partout. Ce qui serait, assurément, une forme de totalitarisme. Dilemme dans la patrie des droits de l’homme…
L’épisode de l’exclusion de deux jeunes lycéennes pour refus d’ôter le voile à l’école, il y a quelques mois, avait suscité quantité de reportages et d’enquêtes. On avait ainsi découvert que des femmes voilées refusaient de se faire soigner dans les hôpitaux par des internes hommes. La chose aurait pu être traitée comme un fait divers à la solution évidente : "Très bien madame, installez-vous là et attendez qu’un médecin femme se libère - mais à vos risques et périls si vous êtes en situation d’urgence ; et si vous faites du grabuge, on appellera le service d’ordre, comme pour tous ceux qui font du grabuge". Mais les Français, semble-t-il, ont un certain goût pour les tempêtes dans des verres d’eau : de dossiers dans la presse en débats télévisés, un phénomène ultra marginal (moins de 20% des immigrés - eux-mêmes moins de 10% de la population française - se disent musulmans pratiquants) est devenu une problématique nationale et passionnelle, porteuse de menace pour la cohésion de la République. Résultat : ce samedi, de jeunes Françaises défilaient, voilées de bleu-blanc-rouge, d’autres arborant le bonnet phrygien, symbole de la révolution française, en guise de hijab, d’autres, enfin, brandissant des affichettes "Un voile, une voix" - histoire de rappeler que les élections régionales ne sont pas loin et que, toutes voilées soient-elles, elles sont Françaises et leurs suffrages sont à courtiser, comme les autres…

Apartheid social
La revendication essentielle des manifestantes de samedi était de voir reconnaître leur pleine citoyenneté, quel que soit leur accoutrement. La loi anti-voile serait, pour elles, des prémices d’apartheid. Le fait que leur cause soit desservie par la récupération de groupuscules douteux comme le PMF n’occulte en rien un ressenti difficile, au quotidien. "Depuis que les gens savent qu’il va y avoir une loi, regrette Samia, voile tricolore et sourire enjôleur, ils se lâchent. Il commence à y avoir des dérapages qui m’inquiètent, en tant que Française. Une cliente a été jetée hors d’une agence bancaire, dernièrement, au prétexte qu’elle portait le voile. Jusqu’où ça peut aller ?". C’est un des arguments phare des opposants à la loi : elle réveillerait les pulsions racistes endormies chez beaucoup de Français de souche. Et cristalliserait l’appartenance identitaire dans un pays qui a fait le choix de l’intégration plutôt que du communautarisme (au contraire, par exemple, de l’Angleterre).
En réponse à celles qui défendent leur libre-arbitre dans le port du voile, un éditorialiste français a écrit : "Il est compliqué de revendiquer au nom de la liberté un symbole d’oppression". Mauvais raisonnement. Plutôt qu’une résultante de l’oppression masculine, il est vrai, consubstantielle à l’islam, le voile est surtout une réponse, sous forme de repli identitaire, à une société française qui, malgré toutes ses professions de foi égalitaristes, n’assure toujours pas l’égalité des chances aux jeunes issus de l’immigration. Lutter contre le voile et contre l’intégrisme au sens large passe, en France, par la lutte contre l’inégalité et la discrimination au faciès. Un travail de longue haleine, qui ne se suffira certainement pas d’une loi.

 
(Photo AFP)


Ils sont 5000 en France, en tout et pour tout. La loi sur l’interdiction du voile les a fait sortir de l’ombre. En ce qui les concerne, il s’agirait plutôt du turban. Les sikhs pratiquants le portent, en effet, dès l’âge adulte, leur religion leur interdisant de se couper les cheveux. Si la loi est votée, ils
craignent d’en être des victimes collatérales. Une complication de plus pour les autorités françaises… En attente d’autres religions.

 
Mohamed Latrèche
(Photo AFP)


Mohamed Latrèche, tête de pont des manifestations pro-voile du week-end dernier, n’aime rien tant que se faire haïr - le moyen le plus sûr de s’assurer la publicité de médias français friands d’extrémistes en tous genres. Antisioniste déclaré, il flirte souvent avec l’antisémitisme, avec une
mauvaise foi comparable à celle des militants du Front national. Ce qui lui a valu le sobriquet de "Le Pen arabe". Fils d’un imam algérien installé à Strasbourg dans les années 60, M. Latrèche a la double nationalité franco-algérienne. Il a suivi des études religieuses en Syrie et on ne lui connaît pas de métier ni de source de revenus identifiés. Fondateur, en 1997, du tout petit Parti des musulmans de France, il a fait de la défense du hijab "sa" cause et des provocations calculées, sa spécialité. "Ceux qui nous insultent, il faut les terroriser politiquement", a-t-il ainsi déclaré, du haut de son camion tribune, pendant la marche des voilées du 17 janvier. On n’en retiendra, évidemment, que le mot "terroriser". Latrèche le sait et il s’en accommode parfaitement. Faire la Une du Monde est à ce prix.




Les femmes issues de l'immigration,
à l'avant-garde du combat contre
le machisme et l'islamisme
des banlieues (Photo AFP)
Plus question pour ces nouveaux militants de voir les islamistes occuper seuls en France, chaque fois qu’il est question d’islam, tout l’espace politico-médiatique. Par Yann Barte


"La mobilisation des Maghrébins de France ne fait que commencer. Les Maghrébins constituent, en effet, ici, les premières victimes de l’intégrisme, dont la stratégie des islamistes est de les associer malgré eux !". Pour Kebir Jbil, président du "Mouvement des Maghrébins laïcs de France", c’est certain, "ils sont de plus en plus nombreux à souhaiter se désolidariser de l’islam radical".
En février 2003, ce Casablancais d'origine, de 37 ans, créé le "Mouvement des Maghrébins laïcs de France", "en réaction à la montée de l’intégrisme en France". Pour Jbil, ses adhérents et sympathisants toujours plus nombreux (300 aujourd’hui), "la France est tombée sur la tête et semble céder depuis des années sous les chantages intégristes". L’association soutient activement le projet d’une loi d’interdiction des signes religieux
à l’école, pétitionne pour une résolution onusienne interdisant la polygamie, multiplie en vain les contacts avec les instances musulmanes et crée en janvier 2004 un collectif "Tous contre le voile" tout en préparant un livre exposant les grandes lignes d’une réforme de l’islam. Le Mouvement dénonce également l’absence d’outils de transmission par les canaux de l’éducation des valeurs laïques. Et qui connaît exactement la différence entre sphère privée et espace public ? "La confusion profite aux intégristes qui propagent, par exemple, la peur de voir après l’interdiction du foulard à l’école, son interdiction dans la rue". La crainte d’apparaître comme anti-musulman est assurément à l’origine de cette mobilisation tardive en France, au sein de la communauté maghrébine.
Le mot "islamophobie" est très à la mode en France. Il a été diffusé en France dans les milieux de gauche et antiracistes par des personnes à la double casquette de musulman réformiste fondamentaliste et tiers-mondiste, comme Tariq Ramandan. "Certains musulmans dont je fais partie sont qualifiés d’islamophobes, reconnaît Kebir Jbil, au seul motif qu’ils s’opposent aux propos de prédicateurs plus ou moins illuminés tels que Tariq et Hani Ramadan". Même les recteurs et les imams libéraux proches de la Mosquée de Paris sont aujourd’hui qualifiés d’"islamophobes". Le mot s’avère plus efficace encore que celui d’"antisémite" pour faire taire toute critique de la politique d’apartheid israélienne.
Créé en mai 2003, le "Mouvement des musulmans laïcs de France" souhaite remettre les pendules à l’heure. Rejetant la légitimité - dans sa composition actuelle - du Conseil du culte musulman, le Mouvement espère bien se faire entendre. Rachid Kaci en est le président. Il est aussi secrétaire général de "Droite Libre", le courant anti-communautariste de l’UMP, parti qui soutient le président Chirac… et qui attire les Maghrébins depuis les prises de position claires de la droite : abrogation de la double peine, création d'une instance représentant les musulmans, fermeté française sur les droits des Palestiniens, hostilité à la guerre en Irak… Dans les rouages politiques, Kaci, ex-candidat à la présidence de l’UMP, a évidemment plus de facilité à se faire entendre.
Constatant la formidable démission laïque, l’apathie intellectuelle, voire la compromission de certains élus face à la propagande islamiste (beaucoup considèrent spontanément les imams comme des interlocuteurs légitimes, dès qu'il s'agit d'immigrés), la communauté maghrébine sait qu’elle doit se mobiliser. La loi interdisant les signes ostensibles religieux à l’école a été pour elle un appui important et un premier coup d’arrêt donné aux offensives islamistes. La communauté, encore mal organisée, des Maghrébins laïcs de France, tout juste sortie du bois, et sans doute très largement majoritaire, pourrait bien se montrer plus offensive les mois à venir face aux musulmans anti-laïcs qui sont sans doute, eux aussi, loin de la mobilisation maximale. Débats et empoignades en perspective…
 
 
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