
Pro-islamiste ? Populiste ? Intellectuel sans concessions ? Disciple musulman de Huntington ? Chacun a une explication pour la notoriété de Mahdi El Mandjra, élu homme de lannée dans un sondage de Menara. Driss Ksikes l'a interrogé, sans concession, pour savoir qui se cache vraiment derrière le futurologue volontiers illuminé.
Vous avez été royaliste pendant la période où vous occupiez un poste influent à lUNESCO. Quest-ce qui a dégradé vos relations avec la monarchie, depuis ?
Mes relations avec la monarchie ? Je crois en la monarchie constitutionnelle quon na pas. Et la seule manière de garantir la pérennité du système est une constituante qui voterait un texte ayant lassentiment du peuple.
Les connaisseurs disent que vos conflits avec Hassan II viennent des |
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droits de lhomme et de lAcadémie royale
Le roi Hassan II mavait effectivement demandé, alors que jétais impliqué dans le bicentenaire de la Révolution française, pourquoi je mintéressais autant aux droits de lhomme. Je lui ai alors répondu que le non respect de ces droits était lune des premières causes de lexode des compétences. Il a dit alors à ses conseillers que "Mahdi El Mandjera ma donné mauvaise conscience". À lAcadémie, jai eu des problèmes avec Maurice Druon et avec d'autres chefs de services de renseignement. Je nacceptais pas dêtre le seul protestataire dans une institution aussi rangée. Quand Hassan II en a eu vent, il leur a fait savoir que je lui disais pire en face. En gros, le roi défunt ne ma jamais fait de faveur et même quand il a essayé, je nai jamais accepté.
Votre discours extrême, dénonciateur, est perçu aujourdhui comme un support idéologique aux islamistes. Est-ce délibéré de votre part ?
Dabord, je ne suis pas un idéologue. Mon unique idéologie est la dignité de lêtre humain, la liberté et la justice sociale. Ensuite, au Maroc, 90% des habitants sont de réels musulmans. Sil y a des mouvements politiques dits "islamistes" qui veulent les exploiter, cela ne mintéresse pas. Dailleurs, même des journaux comme Attajdid me boycottent. Enfin, ce nest pas une petite couche aliénée par rapport à cette masse de musulmans qui va bousculer la donne. Dautant que la désaffection est énorme. Faites un sondage sérieux sur lattrait des partis politiques. Seuls 20% de la population et 10% des jeunes risquent de les reconnaître.
Est-ce la loi du nombre qui rend votre auditoire majoritairement islamiste ?
Je ne sais pas. Je nai rien à faire avec ces gens. Je ne les connais pas. Quand je suis en conférence devant 2000 à 3000 jeunes, je commence toujours par dire quun islamiste nest pas un musulman. Ce qui les attire dans mon discours, cest peut-être mon courage et ma constance.
Quest-ce qui vous empêche, en tant que défenseur de la liberté et de la justice sociale, de plaider pour une sécularisation du système politique ?
François Mauriac disait : "Les prochaines guerres seront sémantiques". La sécularisation est un mot qui a eu son contexte. Je veux bien quon parle de la fin de la séparation des pouvoirs, de la fin de labus de pouvoir. La sécularisation laisse entendre lexistence dun pouvoir religieux, dont il faut se défaire. Or, lislam est une religion qui nous a libéré de tout intermédiaire avec Dieu. Il ne reste que les questions sociales. Il revient à chaque individu de les traiter à sa manière.
Mais la sacralité est au cur de notre vie politique
Lislam a désacralisé tout, sauf Dieu. Le problème réside dans les institutions. Il est dans la mécanique. Je ne suis pas dogmatique. Mais je crois effectivement quon ne peut pas entrer dans le 21e siècle avec des institutions politiques du 19e. Ceci dit, on devrait commencer par appliquer la première instruction coranique : "Iqrae" (Lis). Cest le seul moyen de permettre aux gens de se prendre en charge, dêtre autonomes. Imaginez ce pays avec 80% dalphabétisés. Notre Parlement aurait une autre allure. Nos médias aussi.
Puisque vous parlez de médias. Vous avez fait léloge, dans un récent entretien avec un journal destiné aux jeunes, de la chaîne satellitaire du Hezbollah, Al Manar. Cela non plus na rien à voir avec les islamistes
Je distingue Al Manar des autres chaînes arabes, parce que cest la seule station qui nest pas financée par le pétrodollar, qui défend la cause palestinienne, qui combat le sionisme et que lOccident impérialiste ne peut pas acheter.
Si je vous suis bien, vous ne seriez pas contre une chaîne marocaine financée par des islamistes
Y a-t-il liberté ou pas ? Cest une mascarade. Si on renie à telle ou telle partie le droit à lantenne ou aux ondes, cela devrait se faire de manière démocratique. Or, quelle légitimité cette libéralisation a-t-elle ? Le pouvoir est-il chez le peuple ou ailleurs ? Je me suis soulevé contre la haute commission de laudiovisuel, comme je lai fait contre celle de léducation, car je considère que le processus de prise de décision est tronqué. En droit, on sintéresse dabord à la source. Il faut se demander si leau est propre, limpide. Puis on sintéresse à la finalité, aux objectifs. Ce qui se passe entre les deux, est purement technique. Or, au Maroc, tout se fait dans limprovisation. Lorsque la France a voulu mettre sur pied une loi sur laudiovisuel, jai été le seul non français convié par le sénateur Cluzel. Là, jai vu la rigueur de la démarche de concertation démocratique précédant la prise de décision.
Il y a une grande différence entre vos écrits actuels et ceux de la revue Futuribles et du Club de Rome. Ils étaient plus fournis en données. Aujourdhui, vous faites plus de rhétorique
Il y a une différence entre les textes grand public et ceux que je prépare à des fins plus scientifiques. Mais je reconnais quil y a eu une période où je travaillais en équipe. Quand je suis rentré, jai essayé de maintenir mes connaissances, tout en cherchant à communiquer mes analyses.
Mais vous avez sacrifié la rigueur au détriment de la communication
Il arrive un moment où on veut se rendre utile par sa recherche. Autant je crois à lart pour lart, autant je ne crois pas à la recherche pour la recherche. Mes discours à Agadir et à Tokyo peuvent ne pas être les mêmes. À vrai dire, jai deux discours. Un écrit et un oral, préparé à lécrit. Quand je rentre en salle, je cherche moins à transmettre un savoir quà faire de la provocation. Cest une technique dinput-output. Cela me sert dans mon travail. Mais je ne le fais jamais au détriment de la connaissance.
Mais vous prenez tellement de libertés en public, quon a du mal à retrouver lanalyste, pédagogue dhier
Quand jétais à lUNESCO, je devais tenir compte des contraintes diplomatiques. Je me sentais à létroit dans un environnement libre. Lorsque je suis revenu, je me suis retrouvé dans un contexte moins libre, mais jai pris plus de liberté dans ma prise de parole. Je me suis mis à parler comme je le fais. Dans ma communication, la balistique ma énormément aidé. Elle ma appris quil ne fallait pas toucher sa cible au millimètre près mais faire de lovershooting (tirer au-delà de la cible). Cest pour cela que je fais de lemphase. Quant à lécrit, ça ne pardonne pas. Cest pour cela que je ne lis jamais de texte dans une conférence.
Sur le fond, à la lecture de votre dernier recueil dentretiens (Humiliation), vous mettez toujours anti-sioniste et anti-impérialiste côte à côte. Nest-ce pas populiste comme démarche ?
Aujourdhui, il ny a plus aucune distanciation entre limpérialisme et le sionisme. Que ce soit en Palestine ou ailleurs, on arrête les gens abusivement, on les assassine impunément. Ce désir de semparer de tout devient omniprésent. Même le Maroc devient un pays sioniste. Cette alliance naturelle entre les deux forces, je la combats depuis lâge de 15 ans.
Vos néologismes "humiliocratie", "phobiocratie" sonnent plus comme une indignation que comme un outil danalyse. Que cherchez-vous le plus, que les gens comprennent ou quils se mettent à dénoncer ?
Vous coupez le problème en deux. Je pars dune analyse. Et à partir de là, je demande aux gens de dénoncer. On peut accepter mon analyse, comme on peut la rejeter. Mais en gros, je dis basta. Je tire la sonnette dalarme pour quon comprenne que si on laisse pourrir, le prix à payer sera énorme. Cest de la prévention.
En parlant du devoir dIntifada généralisée, ne devenez-vous pas un peu nihiliste ?
Je suis croyant. Et pour moi, quelquun qui na pas la foi, est arrogant. La foi, donc, élimine le nihilisme. Par contre, je nai jamais lâché sur le fond. En prospective, on parle de trois scénarios. Il y a dabord le statu quo. Ce nest plus possible. Il y a ensuite la réforme. Quand on voit le processus de prise de décision et tous ces gens qui narrivent pas à aller à contre courant, ce nest plus possible. Il reste le troisième scénario : la transformation. Cest ce que jappelle lIntifada et qui veut aussi dire la révolution. Je ne demande pas la révolte, ni le sang dans la rue. LIntifada est une structure mentale, qui nous permet de voir que le vase déborde de partout.
Mais ne craignez-vous pas de légitimer, à terme, des actes sanglants ?
Personne ne veut revoir les morts du 16 mai. Mais personne ne veut voir non plus en face les causes économiques et sociales de ce drame. Je suis dautant plus scandalisé quand je vois la léthargie de lélite, des collègues à la faculté qui étaient des battants et comment ils baissent les bras aujourdhui. Je me dis que quelque chose ne va pas. Lappel à la révolution, cest un moyen de rester alerte. Je mourrai pour la liberté. Parce que la souveraineté du peuple, on ne joue pas avec. Je rêve que le roi se lève un jour et décrète une période de transition préparant le transfert de légitimité au peuple. Le pouvoir actuel nest pas illégitime. Mais il est, pour une bonne partie, réactionnaire et les gens ne sont pas à laise avec eux-mêmes. Or, ils demandent juste aux responsables de se respecter et de respecter leur dignité. Aujourdhui, ce qui nous manque, cest une vision, pouvant impulser une stratégie, un programme politique, des objectifs. Cest ce qui sest passé avec le mouvement dindépendance. On se leurre si on croit quon peut régler les problèmes en créant des commissions et en passant des lois. Il nous manque, à ce niveau, une certaine flexibilité et de limagination. Or, il ny a pas dimagination sans liberté et pas de liberté sans créativité.
En parlant de guerre civilisationnelle (1ère puis 2ème), vous rejoignez Huntigton qui parle de conflit des civilisations. Avez-vous conscience de légitimer un discours de confrontation ?
Ma démarche ne date pas daujourdhui. En partant de lUNESCO en 1980, jai pris graduellement conscience du problème de communication qui se posait entre les aires culturelles, et du manque deffort fourni par lOccident pour réduire le fossé qui se creusait. Mon credo est le suivant : je partage, donc je suis. Tout en parlant de guerre civilisationnelle, je propose comme remède le dialogue Nord-Sud. Je suis pour la communication culturelle. Quant à Samuel Huntington, il a utilisé le terme deux ans après moi. Mais au moment où je suis préventif, lui est prescriptif. Il pointe les autres civilisations comme un danger pour la culture judéo-chrétienne. Là où je propose une éthique de dialogue, il balise le terrain pour une attitude belliqueuse.
Lorsque vous promettez sur la radio dIrak en 1991, "la libération de 4 milliards et 200 millions dhabitants, dont 1 milliard et 300 millions de musulmans", on a plus limpression dentendre un prosélyte quun futurologue
Toute mon analyse part du préalable que la religion musulmane est aussi une culture, une civilisation. Je ne parle pas des cinq prières, ni même de la foi. Ceci est une affaire purement personnelle. Ce qui mintéresse, par contre, est comment cette culture sextériorise au niveau politique. Noubliez pas que lOccident a trois obsessions : la démographie, lislam et le Japon.
Vous faites léloge du Japon, qui a accepté, après la 2e guerre mondiale de faire le dos rond devant limpérialisme américain pour mieux rebondir. Pourquoi nacceptez-vous pas que les Arabes fassent de même ?
Parce que le Japon est en train de le regretter. Mais, même si 90% étaient contre à lépoque, il navait pas le choix. Avec deux bombes atomiques et une présence militaire, il ne pouvait pas faire autrement. Le monde arabe est-il occupé ? Je dirais que ses dirigeants le vendent au rabais.
Il faut donner le temps aux réformateurs
Mais où sont-ils ? Je veux bien, mais quon reste dans la dignité. Le Maroc est un pays occupé. Où résident les centres de décision par rapport à la politique du Maroc, de la Tunisie, de lAlgérie ? Jamais cela ne sest fait, comme aujourdhui, à distance.
Vous êtes un amateur dart et de littérature, mais vos textes sont trop arides. Nest-ce pas paradoxal ?
Ce sont des choses tellement sérieuses que je nose pas les partager avec les autres. Jai vécu avec cette notion du beau. Ma passion a dabord été la littérature. Quand je suis au Japon, jai des envolées poétiques. Je me le permets, parce quon respecte la beauté du langage et on considère que cest un super-langage. Ici, on croit que lorsquon fait de la poésie, on cherche à se dérober.
Cette appréciation du beau ne vous empêche-t-elle pas dimposer votre morale ?
Je ne suis pas moraliste. Mais chaque pensée a des fondements de morale. Cest ma déontologie. Moi, je crois que la morale doit être appréciée individuellement. Cest ce que je fais. |
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