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Tous les films projetés dans les salles de cinéma au Maroc doivent d’abord passer par le Centre cinématographique marocain et être visionnés par une commission ad hoc. Son rôle, entre autres : censurer. Et elle le fait, sans état d’âme.
Par Maria Daïf


2003. Nabil Ayouch invite une poignée de journalistes pour visionner son film Une minute de soleil en moins. Le but : rallier à sa cause des militants anti-censure. Le film, s’appuyant sur une intrigue policière, a pour vrai thème l’ambiguïté sexuelle. Les scènes concernées par la censure sont vitales et, enlevées du film, il y perd toute sa tension. On connaît la suite, Nabil Ayouch persiste et signe : il refuse que quiconque touche à son
film, une pétition de soutien est lancée, l’affaire dépasse les frontières et le film n’est toujours pas sorti dans les salles. Que voyait-on - à peine - dans le film ? Peu de ceux qui se sont indignés et qui ont crié haro à la pornographie le savent : un sexe masculin, un godemiché et des scènes d’amour jouant sur le rapport dominé-dominant. Voilà donc la dernière affaire de censure au Maroc à avoir mobilisé les défenseurs de l’intégrité de l’œuvre d’art et à avoir relancé le débat sur la censure au Maroc. Le cas de Une minute de soleil en moins est-il unique ? Loin s’en faut. Disons que c’est celui qui a été le plus médiatisé.
Revenons à peine quelques années en arrière. Un autre film marocain avait subi le même sort : La porte close de Abdelkader Lagtâa est resté dans les tiroirs du Centre cinématographique marocain pendant plusieurs années, le réalisateur refusant qu’on touche à un centimètre de bobine de son film, sous prétexte qu’il touchait aux bonnes mœurs.
Est-ce là toute l’histoire de la censure au cinéma ? Non, puisqu’elle remonte à beaucoup plus : c’est en effet en 1974 que Mustapha Derkaoui voyait son film, De quelques événements sans signification, frappé d’interdiction. Il ne sortira dans les salles que plus de dix ans plus tard. Ce sera ensuite celui de La guerre de pétrole n’aura pas lieu de Latif Lahlou, interdit pendant deux ans. Et puis, plus rien. Jusqu’à La porte close, puis, Une minute de soleil en moins. Du moins, concernant les films marocains.

Les films étrangers : la version marocaine
Impossible de citer tous les films étrangers importés et passés sous les ciseaux veillant aux bonnes mœurs. La liste est longue. Très longue. Il n’y a pas un seul distributeur contacté qui n’a pas, parmi ses films, une liste de productions déposées au Centre cinématographique marocain et récupérées tronquées. Une scène d’amour par-ci, un nu ou un baiser torride par-là, des centaines de scènes que le public ne verra jamais. Des scènes de Desperado avec Antonio Banderas, de Excès de confiance avec le même acteur, de Jerry Maguire avec Tom Cruise, de Témoin muet, de Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, de L’amant de Jean-Jacques Arnaud, de Mad Dog and Glory et - ça fait très mal - des scènes du film The Doors de Oliver Stone. On le comprend vite : aucun genre n’est épargné. Dernier exemple en date : nous en parlions la semaine dernière, le dernier film de Jane Campion In the cut a été également tronqué : "Sur six bobines, quatre ont été touchées". Ont alors disparu plusieurs plans de scènes d’amour. Rien de pornographique, mais des scènes joliment filmées par une réalisatrice qui n’a plus rien à prouver. Pire encore, un second film, celui-ci comme le premier est toujours en salles, n’a pas non plus été épargné. Il s’agit là de Love actually, une comédie britannique pourtant nunuche et pleine de bons sentiments. Le genre de film grand public en somme, dont l’une des scènes montre une simulation de fellation, histoire d’en rire, plus qu’autre chose. Selon le distributeur : "On n’y voyait rien, ni corps nus encore moins de sexe". Ce n’est d’ailleurs pas le genre de film à montrer cela. Et pourtant. Cette fameuse scène, on ne la verra pas.

Qui se cache derrière les ciseaux de la censure ?
Le Centre cinématographique marocain, une femme et quatre hommes siégeant à "La commission de visionnage des films cinématographiques" dépendant du CCM. Pour comprendre le rôle de cette commission, il est important de s’intéresser au parcours d’un film avant sa projection dans une salle marocaine : tout film doit obtenir un visa d’exploitation délivré par le Centre cinématographique marocain et doit au préalable être visionné par la fameuse commission. Jusque-là, tout va bien. Il suffit de lire l’un des articles du dahir régissant "l’organisation de l’industrie cinématographique" pour que rien n'aille plus. Voilà ce que dit l’article :
"La commission de visionnage des films cinématographiques veille au refus de visa ou à la coupure dans le contenu des films cinématographiques qui présentent des scènes contraires aux bonnes mœurs ou préjudiciables aux jeunes, ou à l’interdiction aux mineurs de moins de seize ans d’assister à la projection de certains films". Tout est dit. La loi, sur la question, est on ne peut plus claire et érige la commission en censeur institutionnel. Ce que d’ailleurs, refuse d’admettre Souad Drissi El Kamili, présidente de la commission (elle est en même temps la représentante du directeur du CCM au sein de la commission) : "Non, ce n’est pas de la censure. Notre rôle est de préserver l’ordre public et les bonnes mœurs et protéger les mineurs". Allons donc ! Ce que dit Madame Drissi en gros, c’est qu’une scène de baiser dans un film est un trouble à l’ordre public. Mais passons et revenons sur la composition de la commission. Madame Drissi est entourée d’hommes. Des hommes, du ministère de la Communication, du ministère de la Culture, des distributeurs et des exploitants, et ce seulement depuis 2001, puisque, auparavant, siégeaient à la commission des représentants du ministère de l’Intérieur et de la police (pourquoi pas des bouchers ?). Et ce sont ceux-là même qui décident à la place du public marocain, de ce qu’il a le droit et de voir et de ne pas voir. Comment travaillent-ils ? La commission visionne tous les films (de quoi faire des jaloux parmi les cinéphiles) et ses membres décident, d’un commun accord, de ce qui est bon à couper ou pas : "Et nous sommes le plus souvent tous d’accord". Pour Madame Drissi, et difficile de lui faire changer d’avis, il n’y a rien de préjudiciable à l’art et à l’artiste dans sa fonction : "Il y a certaines choses qui ne peuvent pas passer. C’est ainsi, je fais mon métier, rien d’autre. Quand nous décidons de couper une scène dans un film, nous faisons tout pour ne pas toucher au sens et à la compréhension du film". Faux, et la commission n’a vraisemblablement pas compris que l’une des scènes qu’elle a coupé dans In the Cut de Jane Campion, est nodale. "Nous coupons ce qui est pornographique. Ce qui signifie qu’une scène où l’on voit un sexe ne peut pas passer", continue Madame Drissi. Archi-faux une fois de plus, puisque plusieurs films, dont Eyes Wide Shut ou encore dernièrement Love Actually (les exemples sont plus nombreux) ont été charcutés sans qu’un seul sexe n’y soit montré. "Une scène de baiser ou une scène d’amour entre deux individus du même sexe ne peut pas passer non plus", s’enfonce Madame Drissi, qui, comme le reste de la commission, protège les Marocains contre l’homosexualité, vous l’aurez compris. Et à Madame Drissi de persister: "Une scène d’amour doit être belle dans un film et non pas sale et vulgaire". Voilà donc la commission qui donne des leçons de cinéma à Jane Campion et à Stanley Kubrick.

Qui s’insurge ?
Certainement pas Jane Campion qui, là où elle est, ne sait pas qu’en plus de la version américaine de son film, de la version européenne, il existe depuis quelques semaines, une version marocaine. Certainement pas les distributeurs, qui, au fait de la loi, ne peuvent que subir et s’auto-censurer dans le choix des films qu’ils achètent, évitant ainsi le pire, c’est-à-dire une interdiction pure et simple d’un film qu’ils ont payé. Restent les réalisateurs marocains, qui concernés eux-mêmes par la question, attendent qu’un film marocain subisse les foudres de la censure pour se mobiliser, et se disperser. Et puis, les exploitants, partagés entre les défenseurs des films qu’ils projettent et ceux qui pensent qu’il ne faut pas choquer le public et que la censure, par conséquent, est nécessaire. Un public, qui, de ce côté-là en tous cas, a mûri : "Le public sait aujourd’hui quels films se voient en famille, entre copains ou avec une petite amie", confie cet exploitant d’une salle à Marrakech. Il reste bien sûr ceux qui, à la sortie d’un film, vont aller protester auprès de l’exploitant : "C’est déjà arrivé, pour une scène de baiser que des personnes viennent se plaindre", nous dit-on ici et là. Mais c’est rare. Ceux-là disparaîtront sûrement quand enfin, en cours de classe, à l’université, à la télévision et à la radio, on expliquera la sacralité de la création. Et que le CCM, cet autre garant de la morale (il y en a tellement dans notre beau pays), traitera enfin le public en adulte, qui une fois rentré chez lui après avoir vu un film censuré, allumera sa télévision et zappera sur les dizaines de chaînes que lui propose sa chaîne parabolique. En toute liberté.




Tout le danger de la loi instituant la censure au cinéma, vient du fait qu’elle est très floue et donne ainsi aux membres de la commission (des individus, donc des sensibilités et des humeurs) une grande marge de manœuvre et d’action. Celle-ci, étrangement, ne répond à aucune logique. Dès qu’il s’agit de couper des scènes, rien n’est cohérent. Simples exemples : si la scène de fellation est coupée dans In the Cut, Meg Ryan se livrant à une séance d’onanisme très hot n’a pas, elle, choqué les membres de la commission. Si Love Actually, comédie sentimentale fleur bleue est passée sous les ciseaux, Infidèle de David Lynn, film montrant des ébats amoureux torrides entre une mère de famille et son amant, est resté intact. Autre hypocrisie de la commission : des salles de cinéma de quartier projettent depuis toujours des films X. Avec la bénédiction de la commission. Quant à la violence dans les films, exploitants et distributeurs attestent à l’unanimité : c’est le dernier souci des membres de la commission.




Imaginez qu’on puisse couper une oreille à votre bébé. À la naissance. C’est vrai, c’est moche ce que je dis là. Très moche. C’est pourtant la seule image qui me vient à l’esprit dès lors qu’il s’agit de la censure d’une œuvre d’art. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’un film ou un livre est le bébé de celui qui l’a fait ? À juste titre, d’ailleurs, puisqu’un artiste, un vrai, met dans son œuvre tout son être. Cela vous choque ? Demandez alors à un artiste qui vient de peindre un tableau ce qu’il ressent quand on vient, volontairement, déchirer un bout de sa toile. Ou alors demandez à un musicien ce que devient une merveilleuse partition quand il y manque une seule note. C’est cela même la censure…
Et puis, imaginez qu’on puisse, tous les jours, vous traiter en être immature, dénué de discernement, et qu’on vous interdise, comme on le ferait pour un enfant, de regarder tel film, et que l’on choisisse pour vous et à votre place ce que vous pouvez voir ou ne pas voir. Imaginez que ce sont là peut-être des personnes du même âge que le vôtre qui décident d’être vos tuteurs moraux sans vous demander votre avis. Et que vous n’y puissiez rien. C’est cela même la censure… Et nul besoin d’imaginer, puisque c’est cela que vous subissez et que subissent les artistes. Plus souvent qu’on ne le croit et au nom d’une morale difficile à cerner. Conservatrice ? Puritaine ? Religieuse ? Une morale en tous cas criminelle. Car n’est-ce pas un crime que celui de poser des ciseaux censeurs sur le travail d’un artiste ? N’est-ce pas un crime que d’infantiliser toute une société ?

Maria Daïf

 
 
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