Football : Rouges et beurs
Moi, Marouane Chamakh, né en France, jouant à Bordeaux, de père footballeur, originaire dAïn Sebaa, décline loffre des Bleus et choisit de plein gré de défendre les couleurs du Maroc. Ich, Youssef Mokhtari, ould Rif, parlant allemand, mengage à bombarder les cages des équipes adverses, au nom du Maroc, pays des hommes libres. Moi, Youssef Hajji, ayant une pensée émue pour les Imazighen dIfrane, décide de porter le maillot du Maroc pour démontrer que je viens dun pays de félins. Moi, Jawad Zaïri, trublion insaisissable, décide, sans que lon my force ni quon me bassine de patriotisme béat à la RTM, de pointer du doigt ce Maroc que jaime, à ma façon. Soy Moha Yacoubi, fils du Nord, hispanisé, retraverse le détroit, le cimetière des pateras, pour surfer sur la vague dun exploit marroqui. Ana, Talal Karkouri, Rajaoui de souche, servant de rempart à Paris, monte la garde, dima, dima ...
Pas besoin de mots pour passer le message. Leurs gestes, leurs actes parlent pour eux. Le Maroc quils nous ont fait découvrir lors de cette CAN sent la vie grâce à une identité recomposée par la diaspora. Ce Maroc est un melting pot, où se côtoient des rouges et des beurs, des fils du terroir en exil professionnel et des fils de deuxième génération, encore émus de vivre leur appartenance nationale. Le Maroc devient, pour une fois, une entité à laquelle des jeunes adhèrent de leur libre arbitre et finissent par prendre goût.
En somme, par le foot, un Baddou Zaki, plus compétent, rigoureux et fédérateur que nimporte quel responsable politique en vue, réussit un beau doublé. Il apprend à tous les xénophobes de chez nous et autres racistes de tous poils que le Maroc serait en perte de vitesse si on sentêtait à le réduire à son arabité ou à son territoire. Et apprend à Tarik Ramadan et autres prosélytes, qui surfent sur lacculturation des jeunes Maghrébins en Europe, quil y a bien des beurs qui ne sidentifient pas à lislam dun autre âge pour exister collectivement mais saccrochent à leur nation en mutation pour saffirmer.
Par lexploit footbalistique de cette équipe jeune, polyglotte, soudée et sentant la joie dêtre ensemble, le Maroc multiple a de nouveau un sens. Oublié ce Maroc fissuré par des individualités qui se boudent. Oubliée, limage dun Maroc dici et dailleurs qui sexclue mutuellement, comme ce fut le cas dans la CAN 2000. Rappelez-vous comment Abdeslam Ouaddou, rationnel comme un homme du Nord et austère comme un homme du Sud, avait quitté le groupe pour incompatibilité dhumeur. Rappelez-vous combien Mustapha Hajji avait souffert de là- priori dintrus ou détranger, quon lui collait jusque dans un restaurant à Casablanca, à chaque fois quil était moins bon que dhabitude. Tout est quasiment effacé par cette mise en symbiose inespérée.
La confiance, voilà le mot-clé et le moteur de cette joie retrouvée. Sans la ténacité de Zaki, elle aurait fait défaut. Premier objet de toutes les méfiances, lentraîneur lui même, un Marocain dici. Il a beau avoir une statue à Majorque érigée en son honneur, des diplômes high level dAngleterre, terre de la genèse du football, il a longtemps été considéré comme une roue de secours nationale. Il a fallu attendre Tunis et le démenti sur le terrain pour que les sceptiques, les trouble-fêtes et les responsables hautains qui ne croient quà l'encadrement étranger - souvent efficace par ailleurs - cessent de lui asséner des coups bas. Deuxième objet des méfiances, cette équipe, composée quasi exclusivement de beurs et dexpatriés. Comme sil fallait une dose doulad lblad, quoique de moindre technicité, pour sassurer quil sagit bien du Maroc. Or, sur le terrain, il sest avéré quon nest Marocain ni par sa langue ni par son lieu de naissance, encore moins par son lieu de résidence
mais par son esprit, son courage et le non-dit qui crée la communion. Troisième objet de méfiance, lâge des joueurs. Tous des jeunes, avec le seul vétéran Naybet pour rassurer. Encore une fois, sur la pelouse, on a découvert que lexpérience na pas dâge, la maturité non plus, et quune fois libérés du paternalisme et de lautoritarisme dici, les Marocains deviennent plus inventifs, plus libres et surtout plus entreprenants. Il suffit de leur faire confiance, quand ils le méritent. Faites un tour dans nos écoles. Vous verrez quon en est loin. Heureusement quil y a les rouges et beurs, finalement ! |