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Politique : Un front de gauche est né

Ahmed Benjelloun (PADS)
L’extrême-gauche marocaine regroupée au sein du G5 (GSU, Ennahj, PADS, CNI et Fidélité à la démocratie), se constitue en front uni, qui devrait se muer en parti politique à moyen terme. Comment en est-on arrivé là, et comment cette décision devrait chambouler les identités de gauche au Maroc ? Par Karim Boukhari


S'il y a un homme à qui le G5 doit son union, c’est bien Abderrahmane Youssoufi ! C’est, en effet, lui qui, en acceptant en 1998 de conduire un gouvernement d’alternance consensuelle sous Hassan II a, peut-être involontairement, plongé la gauche marocaine dans une véritable crise identitaire. Au sein même de son parti, l’USFP, l’alternance a progressivement mis sur la touche deux des principales assises populaires du parti : la Chabiba de Mohamed Hafid et la CDT de
Noubir Amaoui. Trois années plus tard, et à l’occasion du 6e congrès de l’USFP, le divorce a d’ailleurs été consommé. Les adversaires de l’alternance, ou de Youssoufi, claquent définitivement la porte pour former une association politique (le courant Fidélité à la démocratie, regroupé autour de Mohamed Sassi, Najib Akesbi et Mohamed Hafid) et un parti (le CNI, dirigé par Amaoui). L’alternance a, de même, causé un séisme à gauche de l’USFP. L’OADP de Mohamed Bensaïd, dernier bastion du socialisme contestataire, se tourne alors vers ses amis de l’extrême-gauche, atomisés à travers plusieurs "hizbicules" : les Potentialités de gauche, les Démocrates indépendants, le Mouvement pour la démocratie, le PADS et Ennahj Addimocrati. "De nouveau, se souvient un ancien dirigeant de l’OADP, on s’était remis à caresser un vieux rêve, celui de l’union des enfants de Marx et Lénine. Le geste de Youssoufi (NDLR : accepter l’alternance) a été, pour nous, au moins aussi important que la chute du mur de Berlin en 1989. Il fallait que l’on repense le socialisme, et qu’on le fasse ensemble parce que nos problèmes, somme toute, étaient les mêmes". En dehors du socialisme, l’autre point qui rassemblait tout ce beau monde s’appelait : Non à la Constitution de 1996 qui consacrait, selon les guides de la gauche radicale, un modèle de monarchie d’inspiration divine incompatible avec la démocratie. Rapidement, deux partis ont marqué leur différence : le PADS et Ennahj, qui font de la réforme constitutionnelle un préalable à leur participation au "jeu" politique et boycottent toute participation aux institutions de l’État (Parlement, collectivités locales, gouvernemen, etc). Deuxième accroc : Ennahj a une position pour le moins tranchée sur ce qu’on appelle l’intégrité territoriale du royaume, et que son secrétaire général Abdellah El Harif résume ainsi : "Oui à une autodétermination au Sahara".
Ennahj sort provisoirement de la Koutla rassemblée autour de l’OADP, suivi par le PADS. Les quatre autres partis continuent leur chemin ensemble et décident, peu avant les élections législatives de septembre 2002, de se fondre en un seul parti : la gauche socialiste unifiée ou GSU. Déçu par ses performances électorales, et décidé à ne plus faire marche arrière, le nouveau parti se tourne, encore une fois, vers ses amis de la gauche radicale. Le dialogue reprend avec le PADS et Ennahj d’autant plus facilement que, à la base, nombre de militants communs à tous ces partis travaillent, déjà, côte à côte au sein de nombreuses ONG, notamment en matière de droits l’homme. Dans le même temps, l’association Fidélité à la démocratie, qui a fortifié ses bases, jette les ponts avec la GSU. Restait le CNI, dont la position était de loin la plus "coincée". Où situer Noubir Amaoui, son fondateur, qui a longtemps joué la carte de Fqih Basri et, surtout, de Youssoufi avant d’être "jeté" de l’USFP par la grâce d’un pacte inattendu entre le même Youssoufi et son ennemi-juré Elyazghi ? Comment redorer le blason de sa centrale syndicale, la CDT, désormais talonnée par la FDT de l’USFP ? Un dirigeant de la GSU résume le dilemme : "Le CNI de Noubir Amaoui a longtemps soufflé le froid et le chaud sur nos efforts de rapprochement. Idéologiquement, on a toujours du mal à le situer. Mais on s’est souvenu qu’il était l’un des premiers, dès 1992, à avoir dit en public que le roi doit régner sans gouverner. Voilà un repère, au moins. En plus, sans l’USFP, Amaoui ne pèse plus réellement. Avec le seul CNI, non plus. Il a donc besoin de nous. Et nous avons aussi besoin de lui".
Pratiquement tous les dirigeants du G5 sont unanimes à admettre, certes en aparté, que l’union est d’abord un choix pragmatique, un calcul politique. Et que tous pourront y gagner. La GSU apporte sa crédibilité et son expérience du terrain. Fidélité à la démocratie pourrait être à ce nouveau pôle de la gauche ce que le MUR est au PJD : un vivier d’hommes et d’idées et une interface ouverte sur les autres composantes du champ politique, voire social. Le PADS et Ennahj, du fait même qu’ils restent à gauche de tout le monde, seraient des remparts contre toute concession contre-nature au pouvoir, voire aux autres partis politiques. En plus de regorger d’individualités actives sur le champ social. Quant au CNI, son atout maître reste la CDT, un syndicat qui devrait approfondir l’enracinement populaire du G5.
C’est durant l’été 2002 que les rencontres entre les membres du G5 sont sorties du cadre informel pour ressembler à de véritables ateliers de travail. L’échéance électorale de la rentrée 2002 a précipité la formation de la GSU, amputée de ses autres partenaires. Ce que Ennahj, à l’époque, a très mal pris, allant jusqu’à insinuer que l’éternelle main de l’Intérieur serait derrière cette genèse quelque peu prématurée. "Tout cela est bien fini, admet aujourd’hui le S.G d’Ennahj, Abdellah El Harif. La GSU n’est pas un produit makhzénien, les autres composantes du G5 non plus. À nous cinq, nous ne représentons pas l’extrême-gauche comme certains veulent le faire croire, mais tout simplement une gauche débarrassée de l’emprise du pouvoir - Makhzen". Juin 2003, déjà, les cinq se réunissent pour jeter les bases d’un front de gauche. Une charte et des statuts sont élaborés pour ce qui devrait devenir, avant les prochaines échéances électorales, en 1997, un véritable parti politique. L’idée, comme l’explique Najib Akesbi de Fidélité à la démocratie, est "de s’unir par la base, en enracinant notre assise sociale". En d’autres termes, les cinq approfondissent leurs positions communes en mettant, pour l’instant, une sourdine à leurs divergences. Ce que résume parfaitement ce militant du PADS : "On a proclamé le cessez-le-feu pour ne plus nous tirer dessus !". En gros, le G5, sans se départir des préceptes du socialisme, milite pour une démocratie véritable où le gouvernement serait le résultat de la volonté populaire, avec le pouvoir d’exercer un véritable programme et la responsabilité d’en rendre compte "au peuple". La réforme constitutionnelle figure déjà parmi ses priorités. Reste la grande question : que propose le G5 ? Poser cette question revient à déterminer l’exact emplacement idéologique de ce conglomérat de partis, dont beaucoup ont grandi dans l’adversité. La réponse appartient peut-être à Ennahj Addimocrati plus qu’à tous les autres. Deux sujets le rappellent sans cesse : le Sahara et la monarchie. Le parti d’El Harif plaide toujours pour une "autodétermination des Sahraouis", là où les autres se rangent derrière "une solution politique qui ne remet pas en cause la souveraineté marocaine sur le Sahara". Sur la démocratie marocaine, et alors que les autres plaident pour "une monarchie parlementaire où le roi règne sans gouverner", Ennahj garde le cap sur un "régime parlementaire" qui maintient le doute quant aux tentations républicaines d’El Harif et de ses amis. Commentaire de l’intéressé : "Nous ne sommes pas contre la monarchie, mais pour la démocratie véritable. Peu importe la forme. Mais l’expérience nous a montré que les tentatives démocratiques conduites sous la monarchie n’ont, jusqu’ici et malgré les quelques avancées accomplies, pas abouti".





Les partis du G5 sont le fruit de plusieurs mariages entre le socialisme et les réalités marocaines. Ils proviennent, essentiellement, des "couches" de l’USFP et de son ancêtre, l’UNFP. Le PADS (Parti de l’avant-garde socialiste) de l’avocat Ahmed Benjelloun est le fruit d’une scission, dans le milieu des années 80, au sein de l’USFP. Le CNI (Congrès national ittihadi) est, lui, sorti de l’USFP en 2001, à l’issue du 6e congrès du parti, mais en emportant dans ses bagages la puissante centrale syndicale de la CDT (Confédération démocratique du travail). L’association à caractère politique qu’est Fidélité à la démocratie est sortie, elle aussi, des rangs de l’USFP en 2001. Ennahj Addimocrati, quant à lui, est né dans les années 90, quand les derniers détenus politiques d’Ilal-Amam ont quitté les geôles du royaume. Il est formé, pour l’essentiel, du groupe des gauchistes (ou marxistes-léninistes) issus, à la fin des années 60, du PPS de Ali Yata. La GSU, elle, est née en 2002 de la confluence d’anciens marxites-léninistes, et de l’OADP, elle-même née en 1983 et dont les fondateurs étaient à l’origine des produits de l’UNFP et du PPS.
 
 
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