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Société : Crise des marins, Comment l’État a péché

"Ici, nous vivons un véritable drame social. La ressource est épuisée
et le ministère refuse d’écouter
nos doléances"
Il a commencé par distribuer plus de licences qu'il n'en fallait. Il a fini par pousser plus de 10.000 pêcheurs au chômage. Histoire d'un drame social prémédité. Par Driss Bennani


Plus de 10.000 marins de pêche hauturière n’ont toujours pas repris le large. À l’arrêt biologique depuis septembre 2003, le secteur agonise. Les ressources en poulpe sont presque épuisées. Les quelques militaires et dignitaires du régime, propriétaires de licences de pêche, s’apprêtent à vendre leurs participations. Certains ont déjà franchi le pas.
Les marins grévistes de pêche hauturière pansent (tranquillement, ont-ils désormais le choix ?) leurs blessures sur les quais du port d’Agadir. Sauvagement matraqués à Rabat, ils ont fini par "rejoindre leurs bases" pour reprendre, sur place, leurs actions revendicatives. "Ici, nous vivons un véritable drame social. La ressource est épuisée et le ministère, de mauvaise foi, refuse d’écouter nos doléances", affirme Abderrahmane Yazidi, secrétaire général du syndicat national des officiers et marins de pêche hauturière (Snomph) qui continue : "Les armateurs refusent désormais de payer les marins et le ministère ne veille pas à l’application du protocole signé en vue d’assurer un minimum de sécurité sociale à ces personnes".
Flashback. Nous sommes en septembre 2003. La saison de pêche du poulpe (principale ressource de la côte sud, et la plus rentable aussi) s’annonce mauvaise. La décision est donc prévisible : le ministre de la Pêche annonce un arrêt biologique exceptionnel qui durera jusqu’en "avril au moins". Au moins, car l’institut national de recherche halieutique avait été, pour sa part, beaucoup plus clair. "Lors d’une réunion de suivi, témoigne un marin, les responsables de l’institut évoquaient déjà la fermeture imminente de la zone de pêche durant une année". La raison est bien simple : il faut arrêter de pêcher pour espérer une reproduction des espèces. "Maintenant, quand le ministre parle d’avril, nous savons qu’il a l’intention de prolonger jusqu’en octobre 2004, comme le préconisent les études scientifiques. C’est une manœuvre pour contourner le problème et éviter la tension sociale", poursuit un armateur. Rien n’y fait pourtant, la situation est au bord de l’explosion. Cela a même dégénéré le jour de l’Aïd à Rabat.
Comment en est-on arrivé là ? En 1989 déjà, le premier arrêt biologique avait fait tirer la sonnette d’alarme. Le constat était clair : l’exploitation était surdimensionnée par rapport à l’état de la ressource. Ce qui n’a pourtant pas empêché les autorités "compétentes" de délivrer en 1989 et 1992, plus de 70 nouvelles licences de pêche à des sociétés maroco-chinoises (parmi les actionnaires, des personnalités influentes dans le pays). Sans oublier les centaines de licences accordées aux Européens et aux Russes. Ce seront en tous cas les dernières, puisqu’en 1992, un gel des investissement dans le secteur a été décidé. En moins de trois ans, la situation s’était fatalement dégradée. À partir de cette date, les arrêts biologiques sont devenus fréquents. En 1999, nouveau coup dur. L’État régularise la situation de plus de 7000 barques traditionnelles (il en existe autant de clandestines) avec un quota de 33.000 tonnes par an. Bientôt, il n'y aura plus de poulpe à pêcher.
Quelle logique derrière tout cela ? Selon les différents professionnels, "la pêche a toujours été perçu comme un secteur de rente. On fait profiter les dignitaires du régime et en temps de crise, on délivre de nouvelles licences pour calmer les voisins espagnols ou draguer les partenaires russes. À vrai dire, le ministère de la Pêche aurait très bien pu être détaché de celui de l’Intérieur ou des Affaires étrangères", ironise un responsable du Snomph. Idem pour les licences de pêche artisanale. "Dans un souci de peupler les régions Sud, le ministère de l’Intérieur faisait miroiter les profits engendrés par la pêche du poulpe. Cette pêche étant saisonnière, les pêcheurs venaient quelques mois dans l’année pour détruire la ressource et repartaient aussitôt la saison terminée. Pire, les Sahraouis les considèrent comme des envahisseurs qui spolient les ressources de la région", analyse un observateur local. Restent les unités de congélation. En 1994, Dakhla en comptait cinq. Aujourd’hui, il y a plus de 90 unités.
"Comment l’État a-t-il pu tolérer cela ? Ces unités créent une demande, ce qui donne forcément surexploitation", explique Yazidi.
Aujourd’hui, des informations laissent entendre la volonté de certains militaires et autres dignitaires du régime de se retirer du secteur. Benslimane et Kadiri ont franchi le pas, d’autres le leur emboîteront peut-être. La règle est connue : les privilèges peuvent durer éternellement, mais dans la discrétion. Ce n’est plus le cas. Qu’attendent-ils pour vendre alors ? Pour les analystes, une reconversion des licences vers d’autres pêches plus rentables (crustacés), le poulpe étant presque épuisé. Et donc de meilleurs transactions. "Mais alors, préviennent les professionnels, répéter les fautes du passé nous mènera à l’épuisement de ces nouvelles ressources". À bon pêcheur, salut.
 
 
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