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Politique : Un front de gauche est né
Société : Crise des marins, Comment l'État a péché
Cinéma : Qui Casa-Beyrouth sur grand écran
Économie : Prix de l'ouverture
Histoires d'un héraut
Manar l'Anar
Économie
Problématique économique
N° 114
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Politique : Un front de gauche est né
Société : Crise des marins, Comment l’État a péché
Cinéma : Casa-Beyrouth sur grand écran
Histoires d'un héraut

Économie : Prix de l’ouverture

Le Maroc a décidé de s’ouvrir pour mieux survivre. L'ALE avec les États-Unis est sur le point d’être signé. Le nouveau plan stratégique de partenariat avec l’Europe vient d’être publié. La présence de la Banque mondiale devient de plus en plus forte et appréciée. Mais faute de garde-fous et de négociations transparentes, le coût de l’ouverture risque d'être très élevé. Tour d’horizon des enchères. Par Laetitia Grotti et Driss Ksikes


États-Unis : La précarité sociale et culturelle
"Les concessions que nous risquons de faire socialement
servent politiquement l’affaire du Sahara". C’est en ces termes qu’un responsable gouvernemental a vendu en off les accords de libre-échange avec les États-Unis à des parlementaires qui le harcelaient, pour la forme. Duperie. À l’origine de ces accords, le secrétaire américain au Commerce, Robert Zoëllick, avait fait savoir aux congressmen que Rabat était rétribuée pour son soutien post-11 septembre mais "ne devrait pas en attendre de contrepartie pour l’affaire du Sahara". Le prix politique à gagner étant infime, les négociateurs marocains sont-ils suffisamment prévenants ? Pas vraiment, vu de loin. Côté social, il y a de quoi avoir des frayeurs. "Ce qui nous intéresse surtout, c’est l’agriculture", disait un négociateur américain. En quoi cela les intéresse-t-il autant ? "Le marché d’importation des céréales est saturé et le Maroc est un marché de consommateurs très rare", explique Saad Belghazi, qui a pris part à l’étude préliminaire des ALE. Au Mexique, le même processus a poussé 1 million d’agriculteurs au chômage. Côté médicaments, l’OMC nous donne le droit de recourir aux génériques. "Cela permettrait à l’État de faire 17,6 millions de dirhams d’économie pour soigner 800 personnes, mais il préfère continuer à faire le bon élève pour ne pas s’attirer les foudres des multinationales américaines", note Othmane Mellouk, de l’ALCS. Autrement dit, le Maroc se fait piéger par les contraintes d’un accord bilatéral, alors que le cadre multilatéral permet de le protéger. Le même piège risque de se refermer, côté culture. Préparant une convention pour protéger la diversité culturelle à partir de 2005, l’UNESCO se demande si "les pays pourront persister dans leur refus de prendre des engagements touchant la culture dans le cadre des négociations commerciales". C’est ce que le Canada, Israël et l’Australie ont réussi à faire. Le Maroc n’a même pas laissé les militants qui s’inquiètent pour l’avenir le dire haut et fort.

Europe : Une désillusion économique
Tautologie, certes, mais toujours bonne à rappeler, surtout quand elle vient d'un expert de la commission européenne en poste à Rabat. "Les accords d'association Maroc-UE sont des accords de coopération économique et non d'aide au développement. Or, nous avons le sentiment que ce glissement conceptuel est aujourd'hui partagé par nombre d'opérateurs, tant économiques que politiques". Un glissement conceptuel qui risque d'aboutir à une véritable désillusion économique en 2010, pour ne pas dire une véritable catastrophe sociale.
Car, tandis que des lignes de crédit ont été débloquées pour permettre la mise à niveau d'un certain nombre de secteurs, comme les accords multi-fibres dans le textile, rien ou très peu a été réalisé par les opérateurs économiques pour répondre à l'ouverture et contrer le démantèlement douanier. Alors qu'en 4 ans, près de 40.000 personnes ont déjà été licenciées, gonflant la cohorte des nouveaux miséreux, le coût social, et partant économique, risque de s'aggraver au cours des prochaines années. Les experts les plus optimistes tablant, pour l'agriculture et le textile - qui, rappelons-le, sont les deux secteurs les plus pourvoyeurs d'emplois - sur la mort d'un tiers des entreprises d'ici le terme des accords. Si la partie marocaine est en cause pour son atonie, la partie européenne n'est pas exempte de reproche. En effet, certains observateurs associatifs participant au Processus de Barcelone (qui fixe le cadre politique des accords économiques) estiment que les lignes de crédit et les priorités sociales favorisées par l'UE ne sont pas efficaces, pour la simple raison qu'ils ont omis de mettre en place une économie assistée, susceptible de servir de filet social. Certes, côté européen, on avance le développement et l'appui apporté au micro-crédit, mais pour quels
résultats ? Quel poids économique représente les coopératives créées, si elles ne se regroupent pas pour s'imposer ? Or, comme le confie un expert de la commission européenne, "le coût des accords risque de peser essentiellement sur la classe moyenne émergente, ce qui risque de grever un peu plus le développement économique d'un pays".
Autre désillusion des accords, du côté de la société civile, cette fois. Le processus de Barcelone, initié en 1995, avait suscité de nombreux espoirs, puisqu'il était question d'impliquer la société civile dans tout le processus de réforme politique. En clair, lui permettre de jouer les forces de contrôle, de suivi… Or, sur la question des droits de l'homme par exemple, dont - ne l'oublions pas - le respect conditionne théoriquement les accords, le Maroc n'est plus une priorité. Au départ, avait été mis en place un programme baptisé MEDA-démocratie, puis supprimé en 1999 et remplacé par Meda 1 et Meda 2, dont les actions portent sur des programmes régionaux (Algérie, Tunisie, Maroc). Or, en matière de droits humains, les Européens préfèrent aujourd'hui concentrer leurs efforts sur la Tunisie ou l'Algérie, les avancées du Maroc en ce domaine étant considérées comme irréversibles. Si l'Europe le dit !

Banque mondiale Une fragilité politique
Avec 725 millions dollars , le Maroc est le plus gros client arabe de la Banque mondiale depuis 1996. Pas de quoi être fier, parce que plus vous êtes pauvre, plus la banque vous soutient. Ce n’est, certes, pas suffisant. "Le dialogue avec le Maroc a été relancé grâce à l’alternance politique, l’ouverture du paysage médiatique et l’explosion de la société civile", explique le représentant de la Banque à Rabat, Farid Belhaj. Diplomate, il ne dira jamais que le Maroc répondait à leurs paramètres, mais reconnaîtra que la BM "s’y installe confortablement". Cette présence se traduit par des prêts, accompagnant aujourd’hui la réforme de trois secteurs clés (manuels scolaires en matière d’éducation, formation et informatisation de la justice et révision des salaires de l’administration, avec devoir de résultats). Est-ce la Banque qui en dicte les orientations ? "Nous ne venons jamais avec des solutions clé en main", précise Belhaj. Cela ne l’empêche pas de "profiter de l’éparpillement des centres de décision et de l’absence d’une politique gouvernementale de développement", reconnaît un ministre requérant l’anonymat. Difficile d’en déduire que la Banque fait de l’ingérence, puisque la demande provient des ministères en question. Mais le soutien de la Banque est fort demandé. Ayant un rôle reconnu de chef de file des financiers internationaux, il suffit d’avoir son aval sur un projet pour que d’autres bailleurs de fonds suivent sur des dizaines d’autres. Cela peut limiter l’autonomie de décision, mais renforce surtout le désengagement de l’État et l’option ultralibérale que bénit le principal actionnaire de la banque, les États-Unis. Certes, l’actuel président, James Wolfenson, a une culture nordique socialisante, mais le fait que le Maroc consomme trop d’études de la Banque mondiale - la dernière en cours concerne les poches de pauvreté - le rend tributaire des diagnostics d’experts internationaux, qui viennent avec leurs grilles de lecture et orientent, in fine, le sens des réformes engagées. Certes, la BM est moins brutale que le FMI, coupable du très drastique PAS de 1984, mais "sans institutions démocratiques plus cohérentes, l’apport de la Banque ne saurait être canalisé par un gouvernement souverain", déplore ce ministre. Et beaucoup de priorités de développement sont pointées avec le cabinet royal ou dans les cabinets de ministres isolés.

 
 
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