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Histoires d'un héraut
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Politique : Un front de gauche est né
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Économie : Prix de l’ouverture

Histoires d'un héraut

Au théâtre Mohamed V
à Rabat, avec M'Hamed Boucetta
Découvrir Khalid Jamaï, c'est comme plonger dans un roman de Milan Kundera : la vie du personnage se révèle un miroir, où se dessinent en arrière-plan 60 ans de l'histoire nationale. Rencontre. Par Laetitia Grotti


L'homme, connu pour ses écrits journalistiques, ses coups de gueule légendaires, ses lettres ouvertes aux puissants de ce pays, se présente aujourd’hui au lecteur dans toute sa pudeur. Dans son récent ouvrage 1973, présumés coupables, il raconte son incarcération en traçant le récit de l’infâme, de l’ignominieux, de l’absurde. Kafka n’aurait d’ailleurs pas renié l’emploi de ce dernier adjectif, évoquant les raisons qui ont valu
à Khalid Jamaï cinq mois de détention. Cinq mois au cours lesquels vont se succéder dans sa cellule, droits communs et autres prisonniers politiques (PP pour les intimes). Galerie de portraits où l’on découvre que les années de plomb n’ont pas seulement été synonymes de répression d’une élite contestataire mais d’une machine à broyer le tout-venant. "La plupart des détenus des droits communs étaient issus des classes les plus déshéritées, ceux dont ne parle jamais la presse. Taillables et corvéables à loisir, pantins entre les mains des geôliers et de leurs chefs qui ont droit de vie et de mort sur eux". Et c’est bien parce qu’il estime que l’histoire, telle qu’on nous la raconte aujourd’hui, est partiellement vraie, qu’il a choisi de témoigner. "Il y a comme une mystification. Nous pensons que les années de plomb n’ont été subies que par les intellos. J’ai voulu dire 'non !'. Les droits communs comme les citoyens lambda ont vécu ce même enfer". Or, que signifie cet oubli ? "Que même pour cette élite, il est normal de torturer les droits communs. Pourquoi ? Parce qu’ils ont commis des délits, des crimes ? Mais je m’interroge. Cela ôte-t-il à leur souffrance ? La bouteille fait-elle moins mal aux droits communs qu’aux PP ?".
Et revoilà Khalid Jamaï, tel qu’en lui-même. L'enfant de Derb Soltane, qui a grandi à l'ombre de "la Montagne", son père Si Bouchta, membre fondateur du mouvement national aux côtés d'Allal El Fassi. Qui, toute sa vie, va côtoyer les méandres politiques, s'efforçant de résister aux sirènes du pouvoir. Celui qui aujourd'hui, se voudrait le héraut des "no vox". Qui s’emporte, encore et toujours, dans un langage savoureusement fleuri, devant les compromissions de la classe politique et le silence complice des intellectuels, devant les souffrances endurées par le "petit peuple". Au risque d’être souvent taxé de démagogue, voire de mégalo. Mais il s’en fout.
Qu’on l’aime ou qu'on le déteste, l’homme laisse rarement indifférent. Comme lorsque, d’un simple mot, "chkoun n'ta", jeté publiquement à la face de Driss Basri en 1996, il marque les esprits. Ou lorsque, jeune journaliste et responsable de la page culturelle à L’Opinion, il démissionne, comme il s’y était engagé auprès d’une femme, si ses supérieurs n’acceptaient pas de passer l’info qu’elle lui réclamait. La femme n’était autre que Jocelyne Laâbi, tentant de rendre publique les arrestations d'Abdellatif, son époux et celle d’Abraham Serfaty. "Lorsque j’avertis le directeur du journal, Abdelhamid Aouad, aujourd’hui chef du groupe parlementaire au Parlement, il refuse : 'Laâbi est un communiste et Serfaty un juif'". Ce sera donc niet. Un niet inacceptable pour Khalid qui, après sa démission, écrit à Allal El Fassi : "Je voudrais savoir si ce sont nos principes qui édictent nos positions ou si c’est la situation qui édicte nos principes ?". L’ancien alem de la Qaraouyine et père du nationalisme marocain, donne alors ordre de passer l’information. Non sans que M'hamed Douiri, l'un des "sages" de l’Istiqlal demande à notre jeune révolté de présenter ses excuses à A. Aouad. Au moins de faire semblant. Comme ce dernier fera semblant de les accepter. "Que m’importaient ces simagrées ? L’Opinion et Al Alam étaient alors les seuls journaux et je ne voulais pas louper un espace de combat pour satisfaire mon ego", explique-t-il, simplement. Comme il ne boude pas son plaisir lorsque celui qu’il considère comme le père de la presse indépendante dans ce pays, Jean-Louis Servan Schreiber, lui offre une chronique libre à La vie économique. K. Jamaï, qui a fourbi ses armes à une époque où les journalistes devaient jongler entre la censure du parti et celle de l’État, mesure le prix de cette liberté. Dans les années 70, "la direction veillait à ce que nos écrits soient conformes aux impératifs politiques du parti. Les lignes rouges étaient aussi mouvantes que celles dictées par le pouvoir car tributaires de la fluctuation des rapports entre le parti et le Palais". Mais, au-delà du couperet grossier de la censure, que chacun intègre finalement assez vite et bien (qui, dans l’espoir de passer une info sur cinq, qui, dans le souci d’assurer sa tranquillité), le vécu de Khalid Jamaï est également un témoignage des évolutions du métier.
Évolutions techniques, bien sûr. Pour les nouvelles générations, addicted à l’Internet, dialoguant avec le monde par écran interposé, celui décrit par K. Jamaï relève de la préhistoire. Ici, pas d’ordinateurs. Pas d’images satellites. Pas de fax… mais une rédaction, où les journalistes vont et viennent, écrivent à la main leur papier qu’ils balancent ensuite, nonchalamment, à la "fosse". Ce lieu mythique entre tous où se fabrique le journal. Où vivent en camp retranché, "les soldats de l’ombre" comme il se plaît à les appeler. Les linotypistes, typographes, metteurs en page, correcteurs… Où se manient le composteur, le marbre, le cicéro, la fondeuse, la fraiseuse, la titreuse… Un autre monde, où les odeurs et les bruits ont un sens. Où avec Mohamed Carreau, Abdessalam Fadel, Acila, François, Tolédano, Mohamed Essalah, des "maîtres en imprimerie", issus de l’école du Livre à Paris, Khalid s’initie au monde du journalisme, fait ses premières armes, apprend à porter le plomb, à faire un titre, à utiliser l’espace, bref il est à l'école. Une école d’humanité, aussi. Loin de la rédaction, de ses petites ou grandes bassesses, de ses combats de pouvoir, de ses alliances. Où des journalistes, en l'occurrence Najib Salmi et Sami el Jaï, se sont enchaînés à leurs bureaux pour… demander une fiche de paie qui leur avait été refusée. Résultat : un directeur appelant la PJ, des journalistes sortis menottes aux poignets et… condamnés. Malgré ce climat, certains se battent et grignotent, petit bout par petit bout, des espaces de créativité littéraire, artistique, théâtrale, de liberté de pensée, d’expression. Comme ce jour où le lecteur de L’Opinion découvre, sous la plume de Khalid Jamaï, que l’Amérique est devenue "l’AmériKKK". Et oui, notre homme achète avec délectation, chaque semaine, Charlie Hebdo et Actuel - qui se vendaient à Rabat en 1971 !. Aux côtés de ces fantaisies, le lecteur apprend aussi à décrypter les nuances sémantiques qui s’opèrent. Ainsi en est-il quand la révolte d’Abdelkrim Khattabi se mue en "Révolution rifaine" et dans son sillage, en République du Rif. Une hérésie ! Quand le mot Israël s’écrit, mais débarrassé de ses guillemets. Quand, après d’âpres batailles, Khalid arrive à faire supprimer le slogan inscrit au bas d’un encart de soutien à la Palestine : "Paie un dirham, tu tues un juif".
Palestine. Un mot synonyme de mythe. Mais d’engagement aussi, pour beaucoup de Marocains. Khalid n’y échappe pas. Il a grandi, bercé par les récits de la Révolution palestinienne. Son père fut le premier Marocain à être arrêté pour ses positions pro-palestiniennes. Cet environnement acquis à la cause ne va pas l’empêcher de déceler chez certains militants, une tentation aux "croisades" anti-juive et chrétienne. Cet antisémitisme le dérange, n’appartient pas à ses pensées. Alors, quand il milite, c'est pour le dialogue, à une époque où il n’était pas de bon ton de "frayer avec l’ennemi sioniste". C’est ainsi que journaliste, il donne la parole au général israélien, Mapei Pelet. Un héros de guerre, certes, mais qui plaidait pour la reconnaissance et l’existence de 2 États. Nous sommes en 1967. Ambiance. Mais encore une fois, il s’en fout. Son combat parle pour lui. Khalid a ses connections. Il est un ami des sœurs Bradley, Nadia et Ghita, emprisonnées plusieurs années en Israël avant de rejoindre le FLDP à Beyrouth. Lui-aussi travaille plus ou moins pour l’OLP, avec ses amis Balafrej, Bennani… Quoi qu’il en soit, lorsqu’il aura en charge une page hebdomadaire consacrée à la Palestine, il n’y publiera, hormis l’édito, que des écrits d’intellectuels israéliens.
Alors, l’écouter aujourd’hui, c’est un peu comme feuilleter un livre d’histoire mais avec en plus, la chaleur d’un homme profondément drôle et l’optimisme de celui à qui on ne la raconte pas. "Aujourd’hui, des individus créent l’événement, ce ne sont plus les institutions ou les partis politiques. Or, ces événements se rapprochent dans le temps et font émerger de nouveaux leaders, capables d’élargir l’imaginaire collectif à d’autres figures que les éternels Bouabid, El Fassi… et de porter les espoirs de la nouvelle génération". Il en veut pour preuve deux femmes, Hakima Himmich et Noufissa Benchemsi, universitaires, non affiliées à des partis politiques, qui, en 1998, n’ont pas hésité à aller dénoncer sur 2M les mensonges de Driss Basri dans l’affaire de la gamma-globuline. Il en veut pour preuve, aussi, Mohamed Hafid, qui pour la première fois dans l’histoire de la politique nationale, refuse le siège de député qu’il vient de remporter car "les élections sont truquées". Pour preuve encore, le jeune capitaine Adib, dénonçant la corruption dans l’armée… Un optimiste, je vous dis !

 
 
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