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N° 115
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Hajj, l'envers du décor : Regard indiscret sur le hajj

Une ville sainte américanisée, des pélerins à moitié touristes, des rites pas si rigides que cela… Le hajj tel qu'on ne vous l'a jamais raconté.
Dossier réalisé par Driss Ksikes et Maria Daïf


Les pèlerins ont toujours des récits plein la mémoire. Dès qu’ils reviennent de leur éprouvant périple spirituel, ils ont hâte de conter leurs aventures, leurs couacs, leurs surprises, leurs désillusions, etc. C’est la période. La saison du hajj étant à peine close, il suffit de leur évoquer la mort des 264 personnes
à Mina pour qu’ils vous content mille et une versions. Mais tout ce qu’ils peuvent rapporter est de l’ordre des impressions ressenties, au détour de discussions ou sur la base de rumeurs. Se fonder sur leurs paroles pour dépeindre un tableau fiable de la face cachée du hajj serait très réducteur. Aussi, avons-nous fait appel, essentiellement, à trois observateurs privilégiés (lire ci-contre), qui y ont été, plusieurs fois, non seulement pour vivre le rite mais pour le décrire. Leurs regards perçants, leur capacité à mettre des mots sur des réalités jusque-là secrètes ou indicibles, nous permettent de cerner un monde uniquement représenté par les médias officiels et mis en sourdine par les mégaphones de la propagande. Entre le gigantisme qui désacralise les lieux, l’individualisme qui frappe dans les comportements, la violence que subit la femme ou qu’elle suscite, le rapport flexible du musulman avec ses rites et le rapport débridé qu’entretiennent les pèlerins avec le commerce, le tableau dépeint est haut en couleurs. Entre chiffres inédits, analyses étayées sur le terrain, images saisies au vol sur place, ce dossier vous invite à découvrir l’envers du décor du hajj. Parce qu’un lecteur avisé en vaut deux. Surtout si c'est un haj potentiel.

D.K

Le lieu : Une sous-ville américanisée
La Mecque, une ville sans identité, encombrée, trop gardée, qui abrite la boussole de tous les musulmans.

"À La Mecque, il n’y a pas un seul vestige qui a échappé à l’ouragan wahhabite", note Slimane Zeghidour. Il n’y reste que peu de traces de "la vallée sans végétation", citée dans le Coran. Normal, en passant de 990.000 pèlerins en 1993 à 1.930.000 en 2003, la ville, fermée aux non musulmans, a dû s’agrandir. Certes, les Saoudiens ne lésinent pas en termes de moyens - 20 millions de rial (presque 46 MDH) ont été dépensés l’année dernière, juste pour réaménager les rues autour de la Kaâba. Mais cette urbanisation galopante a enfanté un lieu banal. "Une sous-ville américanisée où la seule chose qui rappelle la sainteté est la récitation coranique et la ferveur des musulmans, et rien qui me restitue une histoire", remarque Abdellah Hammoudi. Il y a, certes, cette image centrale de la Kaâba, "pivot du monde", espace abstrait (boussole musulmane) et réel, très contemplé de loin par les pèlerins. Mais "au-delà de cet espace mythique, note Mohamed Tozy, il y a juste une très forte présence du pouvoir. Puisque la Kaâba est surplombée par le palais royal et les hôtels". Puis, en deça, il y a "une ville très encombrée, polluée, dans laquelle je ne lis aucune forme de sacralité", explique Hammoudi. Avec un nombre de bus-navettes, passé de 10.800 en 2001 à 12.800 en 2003, les odeurs d’émanations de gaz vous étouffent. L’étroitesse des lieux est une constante. Et le ministère du Hajj cherche constamment à la contourner. Face aux incendies répétitifs qui menacent Mina (plaine à 8 km de La Mecque où seules des tentes abritent les pèlerins), une fatwa favorable émanant des grands ouléma a enfin autorisé qu’on construise des habitations en dur, au pied des monts avoisinants. Par contre, dans le lieu même de la lapidation (toujours à Mina), là où les musulmans chassent un Satan symbolique à coups de pierres réelles, en hommage à Abraham qui aurait fait de même autrefois, le problème reste entier. Les 264 morts enregistrés encore cette année sur les lieux le prouvent. Avec un site de 20 mètres de diamètre uniquement et malgré un étage de lapidation en sus, "il y a toujours des policiers et des pompiers qui reçoivent des pierres en pleine figure, quand ils veulent mettre de l’ordre", raconte un haj requérant l’anonymat. "Ils s’y prennent mal, commente ce haj, parce qu’ils ne prennent pas l’initiative d’organiser le flux de pèlerins et laissent les gens s’entasser au fil des heures". Côté désordre, ceci est une exception. À la Kaâba, ils sont 2000 employés et 2000 intérimaires à veiller au grain. Cela donne "une ville très surveillée, où les immeubles sont immatriculés et les visas confisqués", retient Hammoudi. Image d’un État trop administré qui gère le sacré.

Un haut-lieu de la spiritualité, défiguré
Pour cette photo de la Kaâba, j’ai pu faire une seule prise. De là où j’étais, à l’intérieur des remparts, il est formellement interdit de prendre des photos. Cela faisait trois jours que j’étais arrivé, et je ne voulais pas prendre de risque de me voir confisquer mon appareil… ou pire encore. Qu’inspire ce lieu ? Il est parfois difficile de mettre des mots sur des sentiments. Cela peut paraître évident pour certains, pour d’autres incompréhensible, mais c’est cela même que je retiens de mon séjour : la forte spiritualité du lieu. Comment se traduit-elle ? Difficile à dire. Par, peut-être, un certain apaisement… Il est certain que plusieurs éléments participent à créer ce sentiment : le mouvement de foule, ces milliers de pèlerins qui accomplissent le même rite au même moment et scandent les mêmes incantations depuis plusieurs siècles. Pourtant, peu de choses rappellent le passé à La Mecque. Tout a été construit autour de la Kaâba. Les sites les plus anciens ont tous été rénovés. Et je regrette, pour certains lieux, que leur état originel n’ait pas été conservé.


Les gens : Sacrée union !
Derrière l’image d’une communauté en blanc, des individus avancent dans l’indifférence et des minorités sont exclues.

"La Mecque est oratoire et dortoir. Les natifs ne s’y sentent pas chez eux et les immigrés n’ont point le droit de s’y enraciner", écrit Zeghidour. En décodé, c'est une ville polyglotte, où personne ne se sédentarise, mais où la précarité n’est pas exclue. En haute saison, le ministère du Hajj recense 2500 porteurs, d’origine nigériane et bengalie, qui ne mangent pas toujours à leur faim, une très large communauté yéménite qui survit un peu mieux, mais un monopole saoudien sur les sociétés de tourisme, qui remplacent les mutawif (les encadrants des pèlerins), et celles de promotion immobilière orientée vers les hôtels de plus en plus florissants (le nombre de pèlerins augmente de 200.000 d’une année à l’autre). Entre les autorités et les pèlerins, au-delà de la déclaration de bonne foi (vous êtes les invités de Dieu), "les Saoudiens ménagent les gens sans douceur", note subtilement Hammoudi. Le rapport avec les minorités musulmanes est encore plus tendu. À l’origine, il y a eu un certain Mohamed Al Qahtani qui s’est présenté, le 20 novembre 1979, comme "le Mahdi qui vient apporter la justice sur terre et nettoyer le royaume saoudien de la corruption". Dans la foulée, il a pris en otage 50.000 pèlerins par 200 hommes armés. Depuis, note Hammoudi, "les wahhabites veillent à séparer les chiites des autres et quadrillent le territoire avec suffisamment de rigueur pour qu’il n’y ait pas d’infiltrations". Entre pèlerins, la réalité est plus complexe qu’elle n’apparaît. Certes, cette image de tous ces musulmans vêtus en blanc, avançant comme une marée, donne une image d’union. Mais, "mise à part la fusion de la Kaâba, qui rend les différences vivables, cette image évoquant la Oumma est fausse", note Hammoudi. D’abord, parce qu’il y a "une grande dose d’individualisme", note Tozy. La place grandissante du secteur privé dans l’organisation renforce d’ailleurs cette tendance. Ensuite, parce que les groupes sont gérés administrativement selon leur nationalité. Certains, comme les Malaisiens et les Indonésiens (les plus nombreux car le quota actuel est de 1000 pèlerins pour 1 million d’habitants) renforcent leur singularité, parce qu’ils ont une école du hajj chez eux pour s’entraîner. Et puis, "d’autres groupes, comme les Afghans, ont un comportement violent, primaire", rapporte Tozy. Enfin, en dehors de l’image figée, stéréotypée, des hommes et femmes en blanc, les gens se distinguent par les costumes qu’ils mettent une fois débarrassés de l’Ihram. On est très loin de l’uniformisation intégriste de l’apparat. Les musulmans reviennent à leurs costumes locaux. Ils sont encore désunis, finalement.

Terre d’islam, un melting-pot
Il y a un tel mélange à La Mecque, de nationalités, de couleurs, de langues du monde entier qu’on ne peut aucunement y rester indifférent. C’est aussi à La Mecque que j’ai compris que le monde était frappé d’amnésie: l’islam est aujourd’hui considéré, partout, comme étant la religion des Arabes. À tort. À La Mecque, les pèlerins asiatiques sont majoritaires. Parce qu’ils sont majoritaires en islam. Autre idée reçue, celle qui veut que les musulmans vont à La Mecque, quand ils atteignent un âge avancé. Une fois de plus, pas du tout. On retrouve tous les âges, vieux, jeunes, femmes ou hommes. Des gens, avec lesquels j’ai eu plusieurs conversations. On parle alors des choses de la vie, de la mort et de l’au-delà. Ce que j’ai compris aussi, c’est que même en accomplissant les mêmes rites, les pèlerins ne venaient pas tous pour les mêmes raisons. On vient laver ses péchés, demander le pardon, rechercher une certaine spiritualité, aller sur les pas du prophète … D’autres comme moi, viennent y chercher des réponses ou des vérités.


Le corps : Harcèlement et retenue
Dans le hajj, l’espace est mixte. Mais les rapports sont asexués. Enfin, théoriquement…

"Vous savez pourquoi il y a souvent des morts au jet de pierres ? Au-delà des erreurs d’organisation, les pèlerins sont pressés, après ce rite ultime, de se débarrasser du ihram (tenue de pélerinage) définitivement et pouvoir enfin faire l’amour avec leur épouse". L’explication donnée par ce haj nous en dit long sur le pèlerinage comme parenthèse sexuelle. À vrai dire, explique Hammoudi, "on se sépare de toutes les croix du corps (sperme, ongles, sang, poils) mais durant le hajj, la transformation biologique continue". Durant ce laps de temps, sachant que l’espace est mixte et les relations théoriquement asexuées, les rapports hommes-femmes fluctuent. "Il y a une très grande violence visible envers la femme considérée, par principe, comme source de fitna (désordre)", rapporte Tozy. C’est une violence venant de co-religionnaires qui ne veulent pas que des femmes, censées prier à part, loin de leurs regards, se prosternent devant eux. Une femme revenue de La Mecque a récemment déploré, dans une interview à Al Jazeera, "la manière inhumaine avec laquelle des femmes ont été chassées de la Kaâba par des gardes méprisants". Il y a aussi une très grande pudeur, pendant les rituels, venant du fait que les hommes n’ont pas le droit de toucher les femmes. Il n’empêche, explique Tozy d’après son étude de terrain, "une main de voyou, non identifiable dans la foule, peut très bien être prise pour une main de Dieu". Et puis, "il y a des femmes se drapant avec des foulards Chanel, qui prennent des rendez vous et succombent au harcèlement", rapporte Hammoudi qui en a interrogé plusieurs. Mais ce ne sont peut-être là que des exceptions. Le gros lot semble plutôt vivre, durant ce mois rituel dans l’abstinence. Voire dans la prédisposition à la mort. "Lorsque le haj se prépare à saluer sa famille, avant son départ, il doit faire comme s’il leur disait adieu pour de bon", conseille Ahmed Raïssouni dans une revue saoudienne. Quand il y a eu des morts à Mina, cette année, le ministre du Hajj a eu son commentaire : "Ils ont eu la meilleure mort". Plusieurs pèlerins, par extrémisme ou par spiritualité, n’en demandent pas moins. D’ailleurs, les centaines de milliers de corps qui se côtoient sentent autant "la lutte acharnée pour la vie que l’odeur de la mort, vu que l’habit et le parfum du hajj sont une copie du linceul d’un cadavre", explique Tozy. Seule preuve qu’ils sont vivants, c’est qu’ils transpirent et qu’ils ne cessent de marcher.

Les femmes, ces corps voilés
Parfois, en photographie, le hasard fait bien les choses. Comme pour cette photo, où la femme dont on ne voit que le talon marche presque sur le cadre. C’est une photo très forte, sans que je l’aie moi-même prémédité. Tous les éléments d’une photo réussie étaient rassemblés sur cette esplanade, à l’extérieur de la Kaâba, lumière, contraste noir et blanc… Je me souviens que je l’ai prise quelques minutes avant la rupture du jeûne. Et c’est cette photo-là que j’ai choisie pour la couverture de mon livre Fenêtre sur La Mecque. Derrière cet habit noir, je ne vois pas de cloisonnement ou d’enfermement du corps de la femme. Il ne faut pas oublier qu’à La Mecque, tous les rites se font dans la mixité, à l’exception de la prière à la mosquée. Les hommes et les femmes se côtoient partout. Par ailleurs, toutes les femmes ne sont pas habillées de la sorte. Les Maghrébines, par exemple, se couvrent le corps, mais ont le visage dévoilé. Pour moi, cette femme n’est que mystère et sensualité. Rien n’est montré de ce corps fin et élancé, mais tout est suggéré.


Les rites : Marchandage avec Dieu
Rapport avec Dieu, Satan, la mort et soi-même. Tout y passe.

Avant la Mecque, les musulmans priaient en direction de Jérusalem. Mais bien avant la brouille entre juifs et musulmans, en 632 précisément, le repère spirituel a changé. Le centre d’attraction est la Kaâba. La pierre noire, qui gît en son sein, dont les pèlerins tentent rituellement de s’approcher, est l’unique idole maintenue en place par le prophète Mohamed, en guise de concession ou d’appât - allez savoir - aux polythéistes de la tribu de Qoraïch. Lors des différents tawafs - tours de Kaâba - (d’arrivée, de retour de Mina, de départ), les pèlerins ont toujours du mal à rentrer ou à sortir du circuit. "C’est un mouvement circulaire rentrant et on a l’impression que les gens disparaissent dans un trou noir", note Tozy. Par contraste, remarque Hammoudi, "c’est le seul moment où Dieu est juste lumière, et non puissance". Mis à part ce côté mystique, le hajj se présente aujourd’hui comme un lieu où tout se négocie, où "l’on peut marchander avec Dieu", selon l’expression de Tozy. "Il y a trois menus (hajj hard, dit Ifrad, hajj et omra avec options dit Qiran, ou hajj soft, dit Tamattu’). Chacun en a pour sa bourse et son endurance", estime-t-il. La négociation intervient, même dans des rites obligatoires, comme lorsqu’un vieux décide de faire le tawaf assis sur le shibria (siège en bois), moyennant 500 DH, ou sur un engin plus confortable, à 1000 DH. D’autres rites, comme le jet de pierres, sont facultatifs et peuvent être faits par procuration ou compensés par une aumône. Mais là, bizarrement, les pèlerins, même les plus affaiblis, s’entêtent à y aller. "Les gens veulent s’identifier avec Abraham et, sachant que Satan ne meurt jamais, reviennent à la charge. Mais cela a moins un rapport avec Satan qu’avec les personnes qui s’acharnent sur elles-mêmes", explique Hammoudi. Une fois devant l’espace désert et imposant du mont Arafa, rituel-clé, indispensable pour sceller son pèlerinage, les gens s’excitent. "Certains accourent vers l’unique mosquée au monde qui n’ouvre qu’une fois par an, d’autres tentent d’escalader le mont malgré les escarpements de rochers dangereux, puis d’autres discutent de religion et de mort", raconte ce septuagénaire plusieurs fois haj. Une fois tous réunis, en attendant le crépuscule, note Hammoudi, "Arafa devient une mise en scène de la résurrection. Le sacrifice intervient le jour d’après. Et il n’est donc pas interdit de penser au jour du salut". Mais le sacrifice, là, est symbolique. La viande sert à donner à l’Arabie saoudite, une fois par an, bonne conscience. Une partie a atterri, cette année, sur la table de 30.000 Palestiniens, par exemple. Comme quoi, le sacrifice mène à tout. Même à nourrir la mendicité inter-islamique.

Entre religion et tourisme
À La Mecque, j’ai fait tout le rituel de la omra. J’ai fait le tawaf, j’ai été à Arafa… C’est ainsi que j’ai pu me mêler à la foule, en étant habillé comme eux, en faisant tout comme eux, même si je ne connais pas la symbolique de chaque rite. Une des étapes qui m’a le plus impressionné, c’était le wouqouf à Arafa. Là, les pèlerins prient au pied de cette stèle blanche qui est sur la photo - symbolisant le lieu où le premier verset du Coran a été révélé au prophète - mais surtout y inscrivent leurs vœux, leurs prénoms ou ceux d’êtres aimés. Figurent alors des inscriptions dans toutes les langues : russe, français, anglais, italien, arabe… Cela m’a fait penser aux inscriptions qu’on retrouverait ailleurs, dans d’autres lieux, sur les arbres. Gravées à jamais. Un autre rite m’a semblé intéressant, celui où, toujours à Arafa, les pèlerins font des tours de chameaux. Comme le prophète, qui, à dos de chamelle est allé jusqu’à Médine. Un rite qui ne figure pas parmi ceux qui sont obligatoires, qui a probablement été inventé, et qui est presque devenu une attraction touristique.


Le commerce : Mecque des consommateurs
Le passage de la prière aux boutiques s’y fait sans transition. Comme une seconde nature.

Lorsque Zeghidour traite La Mecque de "ville pieuse et mercantile", il rappelle que c’est quasiment un statut éternel. Elle a toujours été temple de Dieu et des marchands. Et si Mohamed n’a pas chassé les vendeurs du Temple, c’est parce qu’il faisait partie de la même classe. Résultat, aujourd’hui, "le passage de la prière au commerce se fait sans transition", selon Tozy. Cela est vrai autant pour les vendeurs sur place que pour les visiteurs-pèlerins. Les autochtones baignent dans une culture mi-mecquoise, mi-yéménite de marchandage, mais aussi dans une ambiance post-moderne où la camelote glanée dans toutes les zones franches ou frelatées est surplombée par des centres commerciaux et des enseignes de luxe. Ils vivent dans une ville close où tout est traité comme une marchandise. Les compagnies touristiques ont aujourd’hui droit à 3000 visas par agent étranger. Les surenchères sur les terrains devant être exploités pour construire de nouveaux centres commerciaux battent leur plein. "Au début, raconte Hammoudi, j’ai été frappé par cette débauche commerciale mais j’ai réalisé, après coup, qu’au marché comme à la mosquée, les tensions sont pacifiées par l’échange (tantôt avec Dieu tantôt avec le commerçant)". Le mode de vie, fermé, dans le hajj, favorise ce rapport de vases communicants. Les Saoudiens mettent de plus en plus d’eau dans leur vin pour attirer des clients. Dernière action en date, l’ouverture, pour la première fois, de l’aéroport de Médine aux vols étrangers. Bilan de 2003, 300.000 pèlerins y ont atterri. Volontairement ou involontairement, "les gens vont en pèlerinage dans le pays le moins producteur et le plus consommateur au monde", note Hammoudi. La Mecque du circuit capitaliste mondial est bizarrement la même Mecque spirituelle du monde musulman. Une fois sur place, les gens vivent un double mouvement. "Dans les boutiques, leurs désirs sont débridés mais quelque temps plus tard, le rituel les bride", explique Hammoudi. Ce dernier refuse de croire qu’il y a toujours une sorte de compensation entre les deux. Parce qu’il y a aussi "le don comme finalité pieuse de l’achat". Mais en gros, ce microcosme est une copie réduite de la réalité saoudienne, laquelle, paradoxalement, se déploie dans les casinos de Monaco et de Las Vegas et s’emploie à la défense d’un islam rigoriste, fondamentaliste et épuré. En gros, à La Mecque, se côtoient, l’âge d’or, sous le label wahhabite, et l’âge d’argent, sous des dehors clinquants.

La Mecque, un grand marché
Cette photo, je l’ai prise dans un bazar, où l’on vend un peu de tout. Le vendeur ambulant ici, vend des poupées blondes, comme celle qu’arbore la femme au centre de la photo. Il ne fallait pas que je rate cette scène où les Iraniens se ruent pour acheter ces poupées à leurs filles, interdites à la vente en Iran après une fatwa contre les Barbie. Ce qui est intéressant à La Mecque, c’est qu’il y a en parallèle à la dimension spirituelle et religieuse du lieu, un foisonnement de commerce en tous genres. Surtout à Arafa. C’est là où je suis tombé sur un studio photo ambulant, où les gens viennent poser devant un tapis représentant la Kaâba et avoir ainsi des photos souvenirs. Ce qui relève plus du tourisme. D’ailleurs, toujours à Arafa, on croise des vendeurs d’objets-souvenirs en tous genres : bagues, foulards, montres, chapelets… Les vendeurs sont en général des étrangers, qui viennent initialement pour un pèlerinage et qui finissent par rester pour faire du commerce. À mon sens, il n’est pas contradictoire que le spirituel et le commerce fassent partie intégrante du quotidien à La Mecque.


Regard d’artiste sur La Mecque

Prendre des photos à La Mecque n’est pas chose aisée. Chérif Benyoucef trouvera pourtant l’astuce qui lui permettra de le faire, en toute discrétion. Cela donnera "Fenêtre sur La Mecque", une série de photos
en noir et blanc révélatrices d’un autre visage du temple de l’islam.



Oui, il existe bien des photos de La Mecque. Photos de la
Kaâba, du tawaf, de chefs d’États devant la pierre noire. Photos de prière dans des mosquées. Photos d’esplanades en sang, le jour du grand sacrifice. Photos faites par des journalistes, des reporters, au regard froid et curieux à la fois. Photos sans âme. Chérif Benyoucef a voulu aller plus loin. Porter un autre regard sur La Mecque et sur les pèlerins. Différent parce que plus profond. Différent parce que soucieux de chercher, de capter puis de montrer le beau. D’où le noir et le blanc. Plus artistiques. Fenêtre sur La Mecque, tel est le titre de son livre qui réunit tous ses clichés du temple de l’islam. Fenêtre sur La Mecque et fenêtre sur un autre islam. Car, le séjour de Chérif Benyoucef , avant d’être artistique, a d’abord été une véritable quête.
C’est en 1996, alors qu’il était engagé dans un autre projet, que Chérif Benyoucef décide d’accompagner son père à La Mecque, pour une omra. L’autre projet - le premier - entamé quelques années plus tôt, n’est autre qu’un "récit photographique" de l’Algérie d’après 1991. Photos d’une Algérie meurtrie, déchirée par une guerre civile, au nom d’Allah et de l’islam. Un islam violent. Sanglant : "Aller à La Mecque, au cœur même de l’islam, allait me permettre de comprendre, de répondre à des questions, de montrer un autre visage de cette religion, un visage plus serein". Chérif Benyoucef le sait, il n’est pas aisé de prendre des photos là-bas : "Ce qui est contradictoire, puisque pendant la période du hajj, toutes les télés passent des images de La Mecque, avec l’aval des autorités saoudiennes". Lui, les autorisations, il s’en passera et glissera dans ses bagages, un appareil photo. Petit et discret.
Chérif Benyoucef se fond dans la foule, drapé de blanc. En pèlerin. Il scrute les visages, observe les adorateurs d’Allah : "Selon leur façon de s’habiller et de porter les voiles et les drapés, on reconnaît le Pakistanais, l’Indonésien, le Nord-Africain…". "Mamnouâa, mamnouâa (c’est interdit !)", lui jetaient-ils à chaque fois qu’il sortait son appareil photo. Il a fallu alors trouver le stratagème qui allait lui permettre de prendre des photos, discrètement. Le hasard, dira-t-il, a voulu qu’il trouve, dans un bazar, ce cadre dont il a ôté le verre et l’image : "J’ai alors levé ce cadre devant moi, bras tendus, pour le regarder. Je regardais ainsi le monde à travers cette fenêtre… Par réflexe, j’ai saisi mon appareil et j’ai pris une photo en plaçant ce cadre vide dans le champ de l’objectif… Personne ne me réprimandait. Je rentrais alors dans la transparence". Pendant deux semaines, Chérif Benyoucef pourra ainsi photographier des hommes, des femmes, Arafa, la Kaâba, le tombeau de Hamza, et au fur à mesure, essayer de répondre à ses questions. Sur ses photos, exposés à la Sqala - jusqu’au 13 mars - "le cadre dans le cadre" étonne d’abord, gêne parfois quand on ne connaît pas son histoire, mais surtout force le regard à s’attarder encore plus sur la photo. Et devient alors une sorte de loupe, qui permet, enfin, un autre regard.


L'artiste
Chérif Benyoucef est Algérien d’origine. Photographe depuis vingt ans, il a d’abord été correspondant de l’agence de presse Sygma, puis de Gamma. Ses photos sont parues dans de nombreux magazines internationaux comme Time Magazine, Newsweek, Le point, Géo et ont fait la couverture de, entre autres, Paris-Match ou Courrier international. Il a publié en 2003 deux ouvrages réunissant ses photos : Algérie, une saison en enfer, relatant en photos 10 ans d’événements en Algérie et Fenêtre sur La Mecque.



Récits de voyage : Les ancêtres du genre

Si les Marocains se contentent aujourd’hui d’évoquer leur pèlerinage oralement, il faut savoir que leurs ancêtres étaient prolixes à l’écrit. Mohamed El Hajoui, Ibn Battouta, Mohamed Mohkhtar El Ouallati, pour ne citer que les plus illustres auteurs de Adab Rihla (littérature de voyages), ont longuement décrit leurs périples. Mais l’une des raisons qui les incitait à s’étaler là-dessus est le long chemin qu’ils devaient parcourir, à dos de chameau ou à bord d’un bateau. Aussi, leurs récits ne comportaient pas uniquement des détails croustillants sur le hajj - même très peu - mais aussi sur les étapes intermédiaires. Le modèle a fait des émules. Il a été repris à son compte par Abdelkébir Khatibi dans son dernier roman, Pèlerinage d’un artiste amoureux.
 
 
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