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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Sahara, Peut-on donner la parole aux indépendantistes ?

Ali Salem Tamek
La situation est inédite : laisser en liberté, au Maroc, un défenseur déclaré de l'indépendance du Sahara - qui, de surcroît, le clame haut et fort sans se repentir une seconde… La nationalité du personnage complique encore plus la donne : Tamek est Marocain. Même s'il dit ne pas se reconnaître dans cette nationalité, il est tout de même enregistré ainsi, administrativement. Que faire d'un tel homme ?
À peine deux semaines après sa libération, une véritable campagne de presse a été déclenchée contre lui. L'interview qu'il a accordée à Maroc Hebdo (ce n'était pas la première) n'était clairement qu'un prétexte, puisque ses opinions, bien
avant, n'étaient un mystère pour personne. Il est allé encore plus loin quelques jours plus tard, en déclarant à la presse espagnole que le Sahara était "occupé" par des "colons" marocains. Voilà qui a la mérite d'être clair. Et de soulever la question : a-t-on le droit de tout dire ? Les défenseurs des droits humains répondent "oui" sans hésiter. Une réponse courte, mais massive. Toutes les considérations annexes sont évacuées au profit d'un grand principe, unique et intangible : celui de la liberté d'expression. Et la posture de ceux qui l'agitent consiste à le marteler encore et encore, inlassablement. L'inconvénient d'une telle démarche est qu'à force, elle peut sembler butée. En face, l'opposition aux idées de Tamek est d'ordre politique. Non, un Marocain ne peut pas tout dire. Et notamment pas des choses qui relèvent de la haute trahison, puisque déclarer le Sahara non Marocain consiste à galvauder, d'un même élan, une opinion nationale unanime et de lourds sacrifices consentis au terme d'une guerre qui a duré 15 ans. Et qui, juridiquement, n'est toujours pas terminée faute d'accords de paix. Cela se défend, mais le talon d'Achille de ce raisonnement est… sa finalité : que faire de Tamek ? Le rejuger pour le même motif en vertu duquel il avait été condamné, puis gracié ? Difficile à envisager. L'expulser ? On n'expulse pas un Marocain du Maroc. Encore un dilemme de la nouvelle ère…



Abdelhamid Amine
Président de l'AMDH
"C'est une opinion, et chacun devrait pouvoir exprimer ses opinions librement"


Des médias marocains peuvent-ils donner la parole à des défenseurs de l'indépendance du Sahara ?
Évidemment. Le seul fait de poser cette question montre qu'il y a un véritable déficit démocratique dans notre pays. Il va de soi que tout être humain a le droit d'exprimer librement ses opinions, par tous les moyens possibles.

Même quand un Ali Salem Tamek défend le Polisario, entité ennemie du royaume ?
Je me répète peut-être, mais pour moi, la liberté d'expression est absolue.

Techniquement, nous sommes toujours en état de guerre, la paix
n'a pas été décrétée. Or, Tamek déclare une sympathie ouverte pour le Polisario et les thèses indépendantistes. L'État considère que des déclarations favorables à l'ennemi, en temps de guerre, sont passibles de condamnation pour haute trahison…
L'État peut considérer ce qu'il veut. Nous, défenseurs des droits de l'homme, considérons que tout citoyen a le droit de s'exprimer pacifiquement sans tomber sous le coup de la loi. D'ailleurs, l'État lui-même a accepté officiellement l'option de l'autodétermination par référendum. Il est difficile, sans tomber dans la contradiction, de juger quelqu'un pour haute trahison alors qu'il dit la même chose que l'État.

Il dit plus. Tamek défend clairement l'indépendance…
C'est son opinion et il a le droit de l'exprimer.

Si un procès en haute trahison était ouvert contre lui, vous vous y opposeriez ?
Absolument. Si un tel procès s'ouvre contre n'importe qui parce qu'il exprime des idées, j'estimerai qu'il s'agit d'une violation des droits humains.

C'est clair. Vu tous les sacrifices humains qui ont été consentis, que répondez-vous à la très grande majorité des Marocains (et notamment aux militaires) qui se sentent heurtés par une telle position, émanant de surcroît d'un Marocain ?
Que c'est le prix à payer pour la liberté d'expression. Ça ne s'applique pas seulement à ce sujet, d'ailleurs. Quand quelqu'un défend le principe de laïcité ou celui de la liberté de religion, cela heurte aussi les sentiments profonds de la très grande majorité des Marocains. Mais encore une fois, chacun a le droit de dire ce qu'il pense sur toutes les questions importantes qui déterminent l'avenir du pays…

L'État semble regretter d'avoir libéré Tamek. Depuis la campagne de presse déclenchée contre lui après ses premières déclarations, c'est comme s'il y avait un recul sur la décision de le laisser libre…
Je ne pourrai parler de recul que si on l'incarcère à nouveau. Pour l'instant, les autorités gouvernementales sont plus sages que certains journalistes qui voudraient bien que Tamek soit réexpédié en prison. Il a été libéré parce qu'on a estimé qu'on avait fait une erreur. On a compris qu'en le privant de sa liberté, on servait beaucoup plus les thèses indépendantistes qu'on ne les combattait. Le pouvoir a fini par se rendre compte que la répression des indépendantistes ou des défenseurs de l'autodétermination ne servait pas le point de vue officiel sur le Sahara. Et que le respect des droits était préférable.

Il n'y a pas un angle politique dont il faut tenir compte, aussi ?
En tout cas, cela ne me concerne pas. En tant que président de l'Association marocaine des droits humains, je ne peux voir cette question que sous l'angle du respect des droits humains. Et cet angle ignore beaucoup de considérations politiques. J'ai mes propres opinions politiques, mais outre qu'elles seraient hors-sujet dans cet interview, il n'est pas question pour moi de les faire primer sur des considérations de droits de l'homme.



Jamal Berraoui
Journaliste et chroniqueur
"Et Tamek devrait être expulsé vers Tindouf, à défaut d'être jugé pour haute trahison"


Les médias marocains peuvent-ils donner la parole à des indépendantistes sahraouis ?
Non. D'abord, en tant que journaliste, je ne vois pas l'intérêt de donner la parole à des séparatistes ; leurs thèses sont connues depuis 30 ans. Ensuite, concernant le Sahara, nous avons toujours eu des problèmes diplomatiques qui n'ont été compensés que par un camp intérieur très puissant, avec un consensus très large. Hormis quelques dizaines de gauchistes, tous les Marocains sont unanimes depuis le début sur la marocanité de ce territoire.

Donc, les médias ont un impératif de patriotisme…
Oui, comme tous les Marocains.

Le principe de liberté d'expression permet à n'importe qui d'exprimer n'importe quelle opinion, à condition que ce ne soit pas un appel au meurtre ou à la haine raciale. Tamek n'entre dans aucune de ces catégories…
Je ne suis pas de l'école anglo-saxonne, je me réfère à des démocraties plus proches de nous. Voyez l'Espagne… Il n'y existe pas un seul média qui donnerait la parole à un militant de l'ETA pour développer ses thèses. Je vous défie de trouver une ligne défendant l'indépendance du pays basque dans un journal espagnol, qu'il soit d'extrême droite ou d'extrême gauche.

Pourtant, en Espagne, l'ETA a eu son aile politique qui s'est exprimée librement dans ses propres organes. Idem pour l'IRA en Grande-Bretagne. Pourquoi ça ne marcherait pas pour les indépendantistes sahraouis ?
Mais il n'y a pas d'indépendantistes sahraouis ! Il n'y a qu'une camarilla de mercenaires…

C'est une question de point de vue…
Non, c'est un fait. On oublie la bataille d'Amgala II, où on a arrêté 2000 soldats algériens sur le sol marocain. Où sont les indépendantistes ? Ce sont tous des agents d'Alger ! Le débat sur l'indépendance, en soi, peut être ouvert. Mais à condition que les gens n'avancent pas masqués.

Que voulez-vous dire ?
Ce qui me dérange, ce sont les Marocains du Maroc, disons "incontestable", qui parlent et laissent parler d'indépendance du Sahara au nom d'un "droit de l'hommisme" très douteux… alors que ceux qui ont considéré Tamek comme un détenu d'opinion sont des anciens d'Ilal Amam, qui continuent toujours de penser que le Sahara doit revenir aux Sahraouis et qui gardent du Polisario une vision à la Che Guevara. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une histoire de chameaux et de gros sous. S'ils veulent ouvrir le débat, qu'ils le fassent sans se cacher. Que chacun développe, de manière claire et directe, ses convictions sur le Sahara. Je ne prétends pas être la conscience de la nation, mais que ces gens disent vraiment ce qu'ils pensent et nous verrons comment les Marocains réagiront, s'ils continueront à leur donner la parole, à les laisser passer à 2M… Les anciens d'Ilal Amam font aujourd'hui du chantage à l'État par le biais de ligues de droits de l'homme.

Et Tamek, que doit-on en faire ?
Il y a un point de droit qui n'a jamais été évoqué jusqu'à présent : le Maroc est toujours en guerre. Une guerre n'est pas annulée par un cessez-le-feu, mais par des accords de paix. Il n'y en a pas eu jusqu'à présent. Or en temps de guerre, un agent de l'ennemi n'a droit à aucune garantie judiciaire. Il n'a même pas droit à un avocat. Il passe devant la cour martiale, et généralement, ça se termine devant un peloton d'exécution.

C'est ce que vous préconisez pour Tamek ?
Non, il ne le mérite même pas, vu son petit calibre. Tamek ne mériterait que d'être expulsé à Tindouf. Il se déclare non Marocain, ils l'accueilleraient certainement très bien. Et peu m'importe comment il serait accueilli, d'ailleurs. Je n'ai aucune forme de compassion pour cet homme.

 
 
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