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Islam : La religion, c'est relatif
Pour les musulmans, la Mecque est au cur du monde, la Kaâba est au cur de La Mecque et la pierre noire (al hajar al aswad), au cur de la Kaâba. Nous sommes donc au cur du cur du cur du sacré. Pourtant, ce morceau de météorite autour duquel 1 milliard de musulmans gravitent est historiquement
une concession aux idolâtres. Comme tout chef politique, en effet, le prophète Mohammed avait du céder quelques petites choses à ses adversaires, pour mieux leur imposer l'islam. Il est remarquable qu'une concession faite aux païens se retrouve à l'épicentre du sacré
Des petites vérités comme celle-là, il suffit d'arpenter La Mecque en période de pèlerinage (hajj) pour en débusquer treize à la douzaine (notre dossier de couverture de cette semaine). Sans contester l'authenticité du message divin, elles démontrent que la religion est aussi, largement, une affaire humaine. C'est valable au centre de l'islam comme dans sa périphérie.
Voyons
en Amérique. Il y a là-bas des gens qu'on appelle "black muslims" auxquels les journaux islamistes de par le monde (et au Maroc) consacrent régulièrement des articles, pour montrer que la foi n'a pas de frontière. Saviez-vous que chez les black muslims, le prophète
n'est pas Mohammed ?! Si, si ! Il s'agirait d'un certain Walace Ford, dit Fard, ayant vécu à Detroit dans les années 30 et doté dantécédents judiciaires peu glorieux
La littérature des Black muslims ne mentionne Fard que discrètement, tout de même, car un autre homme lui dispute la prophétie : son successeur et disciple Elijah Mohammad, fondateur de la Nation of islam, organisation fédérant les black muslims. Comme le démontre l'islamologue bien connu Gilles Kepel (1), lislam des black muslims américains a une origine largement fantasmée, et recèle dans sa doctrine un nombre impressionnant de pratiques peu orthodoxes au regard de lislam que vous et moi connaissons. Citons-en une : parmi les interdits alimentaires islamiques figure
le poisson-chat ! Cela vous fait rire ? Vous ne devriez pas. Ériger en interdit religieux le plat préféré des sudistes esclavagistes de naguère n'est pas plus drôle qu'interdire le porc parce que l'Arabie manque d'eau et que la viande salée du sanglier donne affreusement soif. Ou que, seconde interprétation généralement admise, le porc est un animal qui se vautre dans la fange et développe des microbes mauvais pour l'homme (depuis, il y a eu quelques progrès dans le contrôle d'hygiène). Autrement dit, en matière de religion, tout dépend du contexte.
Le Maroc et l'Indonésie sont aux deux antipodes de la terre d'islam. Après les avoir longuement étudiés, le grand anthropologue Clifford Geertz a mis en opposition l'islam marocain "maraboutique" et l'islam indonésien "illuministe" (2). On l'appelle ainsi parce qu'il s'est greffé, au XVIe siècle, sur une société pétrie de bouddhisme et d'hindouisme. D'où plusieurs curiosités doctrinaires qui vous paraîtraient méchamment décalées. Au Maroc, neuf siècles plus tôt, les premiers missionnaires islamiques avaient trouvé des populations violentes et polythéistes qui ne voulaient pas renoncer (et ne renonceront en fait jamais) à révérer des figures de légendes érigées en saints. Ce sont nos peu orthodoxes marabouts actuels.
On pourrait citer d'autres chercheurs qui "recontextualisent" l'islam, et au moins un musulman parmi eux : Khalil Abdelkarim, auteur du remarqué Le texte fondateur et sa société. Tous tendent à démontrer, comme dit Geertz, que "la religion n'est pas à définir, mais à trouver". Autrement dit, il y a pratiquement autant d'islams que de sociétés islamiques, voire, en poussant un peu
que de musulmans !
Et alors ? Et alors puisque manifestement, la religion est une chose relative, il relève du simple bon sens de demander qu'elle passe à la sphère privée. La laïcité n'a rien d'idéologique, quand on y pense. C'est juste une conclusion logique.
(1) Gilles Kepel, À lOuest dAllah, éd. du Seuil, 1994
(2) Clifford Geertz, Islam observed, éd. La Découverte, 1992, rééd.
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