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Manar l'Anar
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N° 115
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Années noires : Réparation financière contre réparation morale

Thabo Mbeki (PADS)
L'Afrique du Sud a aussi sa commission "vérité et réconciliation". Son rapport final soulève plusieurs controverses. À méditer soigneusement… Par Laetitia Grotti


Après 7 ans de travail, 20.000 dépositions de victimes, dont 2000 sous forme de témoignages publics et 8000 demandes d'amnistie de criminels, l’archevêque anglican Desmond Tutu, ancien prix Nobel de la paix, a remis il y a deux semaines au président sud-africain Thabo Mbeki le rapport final de la Commission Vérité et réconciliation (Truth and Reconciliation Commission - TRC). Et là, stupeur ! Non seulement le fonds d'indemnisation prévu pour les victimes a été fixé à 85 millions de dollars, au lieu des 360 millions demandés par la commission, mais le président n'a pas hésité à désavouer cette dernière en refusant l'amnistie pour les auteurs de crimes passés.
Rappelons en effet qu’au départ, cette commission ne se situait
pas dans une logique pénale et réparatrice, mais dans la logique chrétienne du pardon. "Forgive but not forget" : le pardon sans l'oubli. Tel était l'objectif fixé par l'homme d'église, qui assimilait l'amnistie au pardon tandis qu'il jugeait la punition, à goût de revanche, barbare et irrespectueuse de la dignité humaine. Cependant, les critères mis en place par la commission pour accorder l’amnistie répondaient à des exigences drastiques et précises. Ce qui explique que près de 6000 auteurs de crimes sous l’apartheid auditionnés, se sont vus refuser la grâce. Mais beaucoup parmi les victimes reprochaient à la commission les refus de l’élite politique et militaire du régime blanc, notamment, de comparaître devant la TRC, à l’image de l’ancien président Pieter Botha.
L’archevêque Tutu plaidait que la TRC n’avait pas un simple objectif punitif, mais qu’elle était un délicat équilibre entre le besoin de réconcilier, de dédommager, d’éclaircir des pans du passé, en gardant à l’esprit que bien des ex-bourreaux étaient encore assez puissants en 1996-1997 (date d’entrée en fonction de la commission) pour déstabiliser la jeune démocratie.
Aujourd’hui, les puissants d’hier ne semblent plus devoir inquiéter la démocratie sud-africaine, qui fête ses dix ans, mais d’autres contraintes viennent diviser le président de la commission et l’exécutif.
En premier lieu, sur la question des réparations financières. Alors que Desmond Tutu avait demandé un fonds global de 360 millions de dollars, Thabo Mbeki a divisé cette somme par cinq. Ce qui signifie une compensation de 3900 dollars pour chacune des 22.000 victimes indemnisées. Somme dérisoire pour des milliers d’entre elles qui, soutenues par l’homme d’église, se sont tournées vers la justice américaine. En effet, en vertu de l’Alien Tort Claims Act, une loi américaine de compétence universelle datant de… 1789 - qui "permet de poursuivre des entreprises ayant des intérêts aux États-Unis pour des préjudices causés n'importe où dans le monde" , ces victimes poursuivent près d’une centaine de multinationales pour "complicité" avec le régime raciste de Prétoria pendant les années 80. Les plaignants leur reprochent d’avoir profité des injustices pour s’enrichir et d’être ainsi devenues des piliers du régime, responsables en partie des atrocités commises. Au total, les victimes réclament quelque 100 milliards de dollars de réparation. "Ce ne sont pas les grands noms du combat antiapartheid, leur histoire n’a pas fait la Une des journaux. Mais eux aussi, ils ont été violés, torturés et emprisonnés", expliquait il y a peu le Pretoria News. ExxonMobil, Citigroup, BP, Ford, Total, IBM... : les plus grands groupes du monde se retrouvent ainsi sur la sellette.
Or, outre qu’il estime que "personne ne peut donner une valeur monétaire à la vie et à la souffrance", Thabo Mbeki a écrit à deux reprises au magistrat américain chargé d’instruire le dossier pour se désolidariser des procédures engagées. Manifestement, le chef de l’exécutif redoute de faire fuir les entreprises et les investissements dont son pays a un besoin urgent.
Mais le vrai séisme concerne le refus du président d'accorder l'amnistie aux personnes ayant reconnu leurs crimes. Pour beaucoup, cette remise en cause intervient tardivement. Mais le premier magistrat du pays considère qu'on ne peut se soustraire au "principe de responsabilité". D'autant que toutes les victimes ne se sont pas faites connaître de la Commission. Thabo Mbeki craint, en effet, qu'une amnistie ne suscite un sentiment d'injustice dans la population. Première conséquence : l’arrestation de Gideon Nieuwoudt, un ancien policier qui s’est vu refuser l’amnistie. Accusé d’être responsable du meurtre de 3 activistes antiapartheid de Port Elizabeth en 1985, il risque d’ouvrir le bal de nouveaux procès. À suivre.
 
 
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