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Années noires : Réparation financière contre réparation morale
CAN 2004 : Les lendemains d'une coupe
Après la CAN : Gouvernement, en attendant le sport
Société : Maroc-Algerie, un couple tapageur
Politique : L'homme qui a rêvé d'un Polisario marocain
Phénomène : Ces femmes en noir
Palestine : Arafat corrompu ?
Manar l'Anar
Économie
Problématique économique
N° 115
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Après la CAN : Gouvernement, en attendant le sport

Terrain de sports à Sidi Moumen.
"La formation coûte beaucoup
d’argent. C’est un investissement
de longue haleine que beaucoup
de clubs conçoivent encore
comme un luxe"
Quel sport veut-on ? Un sport de masse qui favorise l’épanouissement de l’individu et réalise le bien-être social ? Ou un sport d’élite qui fabrique des stars servant l’image du pays à l’étranger ? Au lendemain de la formidable aventure africaine des Lions, les grandes questions ressurgissent… comme en 1986. Par Driss Bennani


"L e sport est l’opium du peuple". Adaptée au contexte d’aujourd’hui, la formule ne ferait peut-être pas se retourner Marx dans sa tombe. Pendant plus d’un mois (et ça continue),
le pays tout entier a vécu au rythme des exploits de sa jeune équipe lors de la CAN 2004. "Nous comprenons aujourd’hui pourquoi l’État s’est tant battu pour les droits de retransmission télévisée. Pendant un mois, il a eu la paix. Et avec le joli parcours de la sélection nationale, le pays baignera encore longtemps dans l’euphorie et l’enthousiasme d’une Coupe d’Afrique époustouflante", analyse un journaliste sportif marocain.
Les scènes de joie et de liesse populaire (spontanées) ont étonné plus d’un, staff et équipe compris. À tel point que Jawad Zairi a semblé avoir raison en lançant à sa montée d’avion à Agadir (où l’équipe venait d’être décorée par le roi) : "Comment, on a perdu une finale ?". Sur ce point, les analystes sont unanimes : "La rue avait besoin d’exprimer sa joie après une série de déceptions et un marasme ambiant à tous les niveaux".
Pour une fois, la classe politique a suivi. Le PJD voulait dépêcher une délégation officielle pour assister à la finale (Finalement, seul Ramid trouvera une place grâce à "ses interventions"). L’USFP et d’autres partis consacreront des paragraphes entiers dans leurs communiqués hebdomadaires pour saluer l’exploit de l’équipe nationale. Et certains ministres se feront gentiment filmer en train de sursauter devant des écrans de télévision au Maroc ou à l’étranger, où ils étaient en mission. Existe-t-il une cause qui mobiliserait spontanément autant de gens ? "C’est difficile, répond ce sociologue. Partout dans le monde, le foot a une capacité fédératrice inégalée. Au Maroc, il est encore plus dur de trouver une cause qui enthousiasmerait autant".
Question : l’État est-il conscient de ce pouvoir du foot ? Oui et non. Oui, parce que les rênes du ballon rond (et de quelques autres disciplines) ont toujours été tenues par de hauts dignitaires du régime. Aussi, (ce n’est qu’un exemple) parce que l’un des premiers projets qui a vu le jour à Sidi Moumen, au lendemain des attentats, a été l’aménagement d’un centre sportif et d’aires de jeux. Non, parce que, sur le terrain, rien ou presque n’est fait pour le développement d’un sport de masse, vecteur de bien-être social.

Cherche stratégie désespérément
Pire, le milieu sportif est encore régi par une loi obsolète votée en 1987 (au lendemain de l’exploit de l’autre grande équipe nationale à Mexico 86) et encore inappliquée. Et en attendant la nomination d’un haut commissaire, le département des sports au sein du ministère de la Jeunesse est directement rattaché à la Primature. Ce qui n’est pas sans créer, au passage, des frictions entres les différents intervenants. Dans ce contexte, le sport est géré par un système d’îlots que sont les clubs et les fédérations, chacune selon ses moyens, son pouvoir et sa propre vision. Même pas la peine d’évoquer le manque, et souvent l’inexistence, d’infrastructures sportives, tellement le constat est flagrant. Les clubs, qui déclarent forfait quand le déplacement coûte cher ou qui vivent de la vente de joueurs (les plus brillants), sont légion.
"En fait, résume ce responsable du Raja de Casablanca, il existe un réel problème de politique sportive dans le pays". On patauge sans savoir vers quel modèle on se dirige. Quel sport veut-on ? Un sport de masse où l’on recherche le bien-être d’une population, et si possible des performances ? Ou, à contrario, un sport d’élite où on fabrique des stars qui servent l’image du pays à l’étranger ? L’idéal serait bien évidemment qu’il y ait des passerelles entre les deux modèles. Le prétendre, dans un contexte comme le nôtre, relèverait de l’indécence.
Depuis quelque temps en fait, la campagne pour Maroc 2010 semble bien être la seule stratégie "sportive" (et, au passage, économique) que le pays ait élaboré. D’ailleurs, dans les couloirs des fédérations influentes du pays (foot et athlétisme), on chuchote que la nomination du haut commissaire aux sports dépendra (en grande partie) du résultat du vote de l’état-major de la FIFA, en mai prochain. Idem pour les installations sportives, les cycles de formation et les programmes de restructuration des organigrammes des instances dirigeantes. Tout attendra.

La formation qui fait défaut
Parler de stratégie sportive dans n’importe quel modèle (d’élite ou de masse) commence forcément par la formation. Aujourd’hui, à part quelques rares expériences, il n’existe pratiquement pas de formule sport-études. Difficile de l’avancer sans se faire taxer de trouble-fête, mais force est de constater que l’écrasante majorité des joueurs qui ont disputé la CAN 2004 évoluent, et ont été formés à l’étranger. Tant mieux pour eux, et heureusement pour le pays qu’ils gardent encore des attaches avec leur terre d’origine. Mais cela revient à faire constatation plutôt embarrassante. Seuls quatre joueurs (dont deux gardiens de but), sur les dizaines de milliers de licenciés que compte ce pays, ont pu convaincre Badou Zaki. C’est qu’entre le niveau de l’équipe nationale et celui du championnat local, il n'y a pratiquement pas photo. Selon ce responsable du Raja, "la formation coûte beaucoup d’argent. Il faut des encadreurs professionnels, des terrains. C’est un investissement de longue haleine que beaucoup de clubs conçoivent encore comme un luxe". Limités financièrement, de nombreux clubs se contentent de récupérer et encadrer de jeunes surdoués qu’ils repèrent ci et là. Depuis la disparition du sport-école, les équipes nationales ont été privées d’un important vivier de potentialités.
À ce niveau, une seule discipline s’en sort honorablement : l’athlétisme. C’est la discipline la plus primée dans le pays. Au classement mondial, le Maroc est sixième. C’est également la première discipline en terme de finalistes. Pas de miracle derrière ce succès, mais une stratégie claire et un processus presque industriel. Un processus qui commence par le repérage et la détection de jeunes partout dans le pays. Les plus performants intègrent ensuite l’Institut national d’athlétisme, s’entraînent avec les plus grands champions, sont pris en charge par de grands professionnels et concourent dans les pistes du monde entier. Si leurs exploits ne sont pas visibles ,comparés à ceux des El Guerrouj, Bidouane ou Boulami, c’est qu’ils jouent souvent les seconds rôles sur les pistes. L’essentiel étant, selon ce connaisseur, d’être systématiquement en finale des grandes courses.
Si l’athlétisme va aussi bien, c’est aussi parce que la fédération met souvent la main à la poche. Une question de gros sous, finalement. Dans une récente interview, Mohamed Maâzaoui, responsable à l’Institut national d’athlétisme, déclarait que "si la fédération a les moyens de sa stratégie aujourd’hui. C’est en grande partie grâce aux interventions de Haj Mediouri du temps où il en était responsable. C’est lui qui a ramené les sponsors pour la première fois. Depuis, un travail a été fait pour les garder".

Sport et pouvoir
Et c’est là le titre d’un autre chapitre dans l’épopée du sport dans ce pays. Depuis toujours, les victoires sportives ont été exploitées au plus haut niveau. Idem pour les dirigeants de clubs, souvent appartenant à la classe politique ou à la garde rapprochée du roi. Pour ce dirigeant sportif, "pendant longtemps, les équipes ont été financées par les offices publics grâce aux interventions de leurs dirigeants". La Comanav, qui parrainait le KACM de Marrakech (le comble pour une ville intérieure), club de l’ex-chef de la sécurité de Hassan II. La renaissance de Settat sponsorisée par la RAM, grâce au célebrissime Driss Basri. Et le nom moins prestigieux club du Raja, qui, à l’époque de Mohamed Semlali, avait contracté un parrainage avec l’ODEP. Aujourd’hui, cette époque est presque révolue. Le célèbre club rajaoui ne vit d’ailleurs plus, à croire l’un de ses dirigeants, que de la vente de ses joueurs talentueux. Et la publicité, le sponsoring ? Le Raja et le WAC ont bien cette chance de passer à la télévision un week-end sur deux et que cela intéresse, en termes d’impact et de public, les investisseurs qui les accompagnent. Sinon, pour les autres clubs, c’est le flou total. Très peu de structures se permettent d’investir au sein de clubs constitués en associations (c’est le cas de tous les clubs), où les joueurs et les entraîneurs sont payés au noir et qui n’attirent que très peu de supporters et d’adhérents. La solution ? Deux visions plutôt complémentaires se dégagent. D’une part, (surtout du côté des grands clubs) on demande le retrait de l’État au profit du privé. Que le rôle de l’État se limite à voter un code des investissements, par exemple, à encourager l’émulation d’un véritable marché du sport. La ferveur qui a suivi la victoire des Lions a de quoi rassurer ces investisseurs. Mais avant, répondent les plus petits, il faut mettre à niveau les infrastructures de base, réinstaller le sport-école et intégrer le sport parmi les priorités nationales. Ce qui ne fait pas vraiment avancer le débat. La balle est sur la touche.

 
 
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