"La poursuite contre Abdelmoughit Slimani et Abdelziz Laâfoura et compagnie a été signée par le ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubâa, et dépêchée à minuit à la Cour spéciale de justice", racontent les témoins de lintérieur de ce tribunal dexception. Les prévenus étaient en garde à vue à la cour même et pouvaient être, soit relaxés (çaurait été gros, vu les révélations du dossier), soit transférés à la Cour dappel (comme prévu par la loi annonçant la fermeture de la CSJ). Le ministre en a décidé autrement. Il a remis en marche la machine infernale de la CSJ, qui ne devrait normalement statuer que sur les dossiers en suspens (CIH, CNSS, CNCA, pour ne citer que les plus flagrants).
Cette décision, quoique techniquement insoutenable, est politiquement motivée. Elle laisse entendre que le procès des hommes de Basri (en attendant quil passe lui-même à la barre, se met-on à rêver) ne peut se tenir devant une juridiction "normale". Non que nos juges "normaux" soient exceptionnellement indépendants (ceci constitue toujours un défaut généralisé), mais à personnages exceptionnels, jugement exceptionnel. Voilà la seule explication valable |
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| que lon peut donner au transfert de ce nouveau gros dossier à la CSJ. Résultat, on est en droit de douter, malgré la loi votée, de la volonté de Bouzoubâa de fermer boutique. Dautant que le procès du réseau Basri, sil devait être entamé, est comme une boîte de Pandore, qui nen finira pas de révéler ses secrets. Alors, était-ce juste un recours visant à déstabiliser ces "gros bonnets" ou une relance en catimini dune cour que lon disait enterrée ? |

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"La volonté politique du gouvernement est intacte mais labolition nest quun projet de loi"
En soumettant laffaire Slimani et Laâfoura à la CSJ, et en faisant fi du projet de loi prévoyant que seules les affaires en cours (CIH, CNSS) y soient liquidés, M. Bouzoubâa suspend-il la décision de fermer ce tribunal dexception ?
Il faut quon discute dabord du principe. Pour le moment, il ne sagit que dun projet de loi qui na pas encore été transmis au Parlement. Autrement dit, la Cour spéciale de justice garde toutes ses compétences intactes. Donc, tout délit devant y être soumis ne peut être déféré à une autre juridiction. Il ny a donc pas lieu dy voir une intention de M. Bouzoubâa de retarder labolition de ce tribunal. Surtout, il ne faut pas loublier, cest cette loi, connue aujourdhui exclusivement du gouvernement, qui déterminera ce quil va
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advenir des dossiers brûlants que vous évoquez.
Le cas des juges poursuivis dans laffaire Erramach a démontré que les conditions dun jugement équitable ny sont pas réunies. Alors, pourquoi sentêter, politiquement, à y déférer des accusés ?
Pour ce qui est de laffaire Erramach, il sagit de juges et de hauts fonctionnaires accusés de corruption. Jusquà preuve du contraire, le seul tribunal ayant capacité à les juger est la CSJ. Certes, cest une cour exceptionnelle qui ne garantit pas les moyens de défense, où les jugements ne sont pas motivés. Et cest dailleurs pour cela que nous avons toujours demandé son abolition. Maintenant, la volonté politique du gouvernement est intacte. Surtout que nous sommes en phase de transition démocratique et il ny a plus de place pour cette juridiction.
Laffaire Slimani-Laâfoura peut être annonciatrice dun gros procès fait au système Basri. Nest-ce pas une manière de le banaliser que de lentamer à la CSJ ?
Non, il ny a aucun risque de banalisation. Tout le monde se plaint de cette cour. Mais la volonté affichée par le gouvernement dans cette affaire est dêtre sévère. Il ne veut pas attendre que cette cour, sans merci, soit abolie pour poursuivre ces gens. Il ne veut pas quils aient possibilité de recours ou dappel.
Quitte à ce quils aient droit à un procès plus politique que judiciaire ? Acceptez-vous cette injustice ?
Cest difficile de différencier entre jugement judiciaire et politique, lorsquil sagit de responsables gérant la chose publique.
Au-delà de cette affaire, cette hésitation relative à lenterrement de la CSJ ne met-elle pas en doute les intentions de réforme annonçant une indépendance de la justice, que lÉtat cherche à afficher ?
Dabord, je ne pense pas quil y ait eu hésitation. Si le ministre a tardé à soumettre le dossier Slimani-Laâfoura à la CSJ, cest justement pour ne pas prendre de décision hâtive. Par ailleurs, je reconnais que dans les affaires de lutte contre le terrorisme, par exemple, il y a des abus. Mais, il faut savoir quaujourdhui, les gens le disent et lécrivent et quen 1977, cétait vraiment pire. Il ny a pas lieu de revivre cela. Mais je trouve quen comparant, les choses avancent. Qui aurait cru, il y a dix ans, que la CSJ pourrait donner une liberté provisoire à des juges poursuivis, comme ce fut le cas dans laffaire Erramach ? Donc, lindépendance, tout le monde la souhaite. Même en France et en Italie, ils vivent les mêmes problèmes. Mais lévolution de ce type indépendance dépend de la dynamique de la société et de laffrontement des trois pouvoirs. |

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"Globalement il veut maintenir la mainmise de lÉtat sur le processus judiciaire"
En soumettant laffaire Slimani et Laâfoura à la Cour spéciale de justice, M. Bouzoubâa suspend-il la décision de fermer ce tribunal dexception ou profite-t-il dune période transitoire ?
Il faudrait dabord remarquer que M. Bouzoubâa a déjà affirmé, en public, que les accusés déférés à la CSJ ne bénéficient pas dun jugement équitable. Or, en décidant lui même de soumettre laffaire Slimani et Laâfoura à ce même tribunal dexception, il montre quil nest pas prêt à abandonner les prérogatives que lui confère la loi (le projet de loi édictant la suspension de la CSJ na pas encore été soumis au conseil des ministres pour validation) et veut garder la possibilité de recourir à cette juridiction à chaque
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fois quune affaire politique le nécessiterait.
Mais il ne sagit même pas d'une affaire politique. Et puis, si cétait le cas et si le but était daboutir à un procès du système Basri, nest-ce pas grossier de confier laffaire à un tribunal qui manque de crédibilité ?
Dabord, je ne pense pas que lÉtat veuille juger les années Basri. Si cétait le cas, les affaires CIH, BP et autres détournements de fonds publics nauraient pas été traités comme des incidents isolés. Et puis si on voulait faire le procès des années Basri, cela nécessiterait quon linterpelle personnellement sur les grosses affaires financières et qu'on appelle à la barre tous ceux qui se cachaient derrière lui pour se servir. Mais tout cela me semble hors de propos, faute de garanties de jugement équitable. Par contre, je nexclus pas que le fait de soumettre les dossiers de Slimani et Laâfoura à la CSJ soit voulu pour conférer à laffaire un caractère plus politique que judiciaire. Le message étant que lon touche à quelques protégés de Basri, faute de pouvoir sattaquer à lui. Les autorités attendent peut-être de lire ses mémoires avant de décider sil faudrait sattaquer à lui ou pas.
Autrement dit, lÉtat considère-t-il la CSJ toujours utile ?
Dun côté, tous les concernés, officiels, juristes et société civile sont daccord et motivés pour mettre fin à ce tribunal. LEtat, à travers la loi antiterroriste, dont les affaires sont soumises à la Cour dappel, a déjà montré sa volonté de suspendre la CSJ. Mais, paradoxalement, le fait que le ministre de la Justice profite de cette période où la décision nest pas encore prise pour confier à cette cour des affaires susceptibles davoir une suite interminable et compliquée, sexplique par sa volonté de garder la mainmise de lÉtat sur le processus judiciaire.
Au-delà de cette affaire, il y a une réforme judiciaire en cours. Pensez-vous quelle est hypothéquée ?
La vision politique est cohérente. Elle consiste globalement à maintenir le judiciaire sous le joug du politique. Parce que la réforme, menée par le ministre de la Justice, ne sattaque pas au fond du problème dindépendance de la justice. Tant que le ministre est toujours à la tête du Haut conseil de la magistrature, cette volonté serait remise en cause. Tant que les juges nont pas suffisamment de latitude pour refuser, voire sélever, contre toute pression ou intervention, la réforme serait boiteuse. Et puis, ne loublions pas, toutes les affaires du 16 mai et des groupes dits jihadistes ont été traitées par la Cour dappel, non pas la CSJ. Et pourtant, on y a enregistré les pires transgressions des droits de la défense et des principes de jugement équitable. |