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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Bombes et mercurochrome

"À la télé, Ils ont dit qu'on
distribuait de la nourriture,
des couvertures, mais nous
n'avons rien vu de toute
cette aide d'urgence"
Les forces colossales qui ébranlent le ventre de la Terre se sont réveillées pour endeuiller Al Hoceima et le Maroc. Et nous n’en sommes pas encore au bilan définitif. Ça se passe comme aux premiers jours de toutes les catastrophes, dans tous les pays : dans la confusion. Mais normalement, la confusion laisse vite la place au professionnalisme des sauveteurs. Et les sauveteurs ne dorment pas, c’est pas dans leur nature. Encore faut-il qu’ils parviennent à tous les villages détruits.
Mais dans ces villages, les survivants restent assis sur le tas de cailloux qui leur servait de maison et refusent de décarrer de là tant qu’on ne leur donne pas de quoi reconstruire leurs gourbis. Dans la tristesse, le froid et la faim. Ils savent que s’ils n’obtiennent pas de quoi reconstruire leur maison maintenant,
ils mourront un jour avec la nuit étoilée pour toit.
Dans les villages "isolés", les survivants creusent à mains nues dans les décombres pour retrouver leurs enfants. Déjà mercredi 25, des sinistrés ont coupé Al Hoceima du reste du monde en bloquant la route parce qu’ils trouvaient le goût des promesses un peu saumâtre.
Un des bloqueurs de route a déclaré qu’à la télé : "Ils ont dit qu'on distribuait de la nourriture, des couvertures, mais nous n'avons rien vu de toute cette aide d'urgence". L’aide d’urgence est fatalement désordonnée, en retard car il y a une différence objective entre une catastrophe et une fête nationale, mais après, il faut cesser de travailler dans la chienlit.
Nous, on fait confiance aux sauveteurs. Par contre, on n’a pas le moindre respect pour la flopée de charognards qui ont endossé, pour l’occasion, l’habit du secouriste d’urgence et qui envoient indifféremment des pamplemousses, du pain d’épices et des casquettes de golf. Les pamplemousses, le pain d’épices et le sport ne doivent pas être du goût des sinistrés transis.
"Les épiceries sont fermées, alors nous ne pouvons même pas acheter de quoi manger", dit l’un. "Nous n'avons eu ni pain, ni lait, ni pommes de terre", a même dit un autre, certainement un ennemi idéologique du pain d’épices.
Et tout cela se passe dans les endroits auxquels les sauveteurs ont pu accéder. Mais il y a encore des villages que l’on n’est pas arrivé à joindre pour connaître l’étendue des pertes humaines et des dégâts matériels, trois jours après.
On ne savait pas qu’au Maroc il y avait encore des villages hors d’atteinte trois jours après une catastrophe à moins de 30 kilomètres d’une grande ville. Ils ont ni cheikh ni moqaddem ? Où sont passés ces irremplaçables serviteurs du peuple ? Ils ont remis une fenêtre d’aplomb, recloué trois planches et sont retournés à leur sieste. "Alors, t’es en congé ?", demande la femme au moqaddem. "Ta gueule grosse vache, je ne sais pas si tu le sais mais il vient d’arriver une catastrophe qui a tout désorganisé, tu veux quand même pas que je travaille dans ces conditions ?".
Selon Reuters, une femme voilée a déclaré : "Ma fille a les jambes fracturées. Elle n'est pas soignée. Et en plus, il a fallu que nous passions la nuit avec des hommes que nous ne connaissions pas". Petite mère, pense à ta fille, oublie les hommes que tu ne connais pas, c’est des Bouna Adam, comme toi, aussi terrorisés, ils ont perdu leur femme ou leurs enfants ou tous à la fois, ils n’ont pas vraiment la tête à dévisager les femmes sous leurs voiles et vous ne connaissiez pas non plus les hommes qui vous ont tirée des décombres.
Nous vivons dans un pays dont la tectonique est en pleine effervescence. Toutes les régions sont potentiellement dangereuses. Alors il faut vivre avec. Ça peut tomber n’importe où, même dans un endroit où il y a encore moins de routes qu’à Al Hoceima.
Les sauveteurs étrangers se sont vite mobilisés. Parmi les pays proches qui ont réagi : l’Algérie et l’Espagne.
Avec l’Algérie, on s’est spécialisés dans la collaboration tellurique et les inondations. Quand il y a eu la marée noire sur les côtes atlantiques espagnoles, le Maroc a envoyé des secours et autorisé des pêcheurs espagnols à jeter leurs filets à l’intérieur des eaux territoriales marocaines.
Mais passées les catastrophes, chacun s’en va de son côté, la foire aux peaux de banane recommence avec des chars, des avions et des machines qui provoquent mille séismes en une seule salve.

 
 
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