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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Commerces : L’épicier du coin va-t-il disparaître ?

L’étude du ministère le prouve :
les Marocains occupent de plus
en plus leur temps à sillonner
les grandes surfaces le dimanche
après-midi
On dénombre aujourd’hui au Maroc près de 60 grandes surfaces, 150 réseaux de franchise et plus de 350 centres commerciaux. Est-ce la fin du petit commerce ? Par Adil Hmaïty


La phobie des hypermarchés gagnera-t-elle le Maroc ? Il est vrai que le phénomène reste encore cloîtré dans les grandes villes, mais sa progression rapide fait craindre le pire au commerce dit de proximité. Le 11 février, le ministère du Commerce, de l’Industrie et des Télécommunications, associations de consommateurs et opérateurs économiques en ont longuement débattu. Qu’est-ce qui justifie l’importance donnée au
phénomène ? Une étude du ministère du Commerce relève plusieurs facteurs. Il y a "la place importante qu’occupe le secteur du commerce dans l’économie nationale". En 2002, l’activité commerciale a apporté près de 13% du produit intérieur brut du Maroc. Le secteur employait 1.190.000 personnes dont 965.000 en milieu urbain, "soit 21% de la population active dans les agglomérations". Et il participe, depuis une dizaine d’années, à la création de 15 à 20% du total des emplois créés au Maroc. Ce n’est pas tout. D’un point de vue patronal, le commerce représente quelque 721.000 points de vente et chaque année, l’Office marocain de la propriété industrielle inscrit dans ses registres obligatoires plus de 30.000 créations. Les chiffres, ainsi passés en revue, prouvent, si besoin est, l’importance du secteur. "Tout changement non maîtrisé pourrait engendrer des conséquences graves", commente Mohamed Ouhssine, le coordinateur du réseau national des associations de consommateurs (CAC). Or des changements, le ministère en a relevé à la pelle dans son étude. Autrement dit, le mal est profond.

De nouveaux modes de distribution
Le premier changement que relève l’étude du ministère concerne l’évolution du niveau de vie. Les ménages ont consommé en valeur 6,8% de plus en 2002 qu’en 2001, le taux précédent étant de 2,3%. Explication logique : "Bon comportement du marché de travail, bonne année agricole et un PIB par habitant légèrement en hausse". La mutation économique appelle naturellement une évolution des mœurs sociales. La population urbaine représente désormais près de 57% de la population marocaine contre 54,5% en 1999. Il y a donc plus de personnes qui occupent leur temps à traquer la promotion du matériel électroménager ou encore à sillonner les magasins en voiture un dimanche après-midi, car ni Madame, ni Monsieur n’ont plus le temps de faire le marché. Par conséquent, les petits commerces répondent de moins en moins aux besoins des chefs de familles, qui se tournent vers les nouveaux modes de commerce. Comme indice de succès, les franchises (150 réseaux en 2003), les centres commerciaux (350 en 2003) et la grande distribution affichent des performances économiques remarquables. Impensable en 1988, les hypermarchés ont vu leur nombre croître de 6 en 1993 à 17 actuellement dans les périphéries des villes. Quant aux supermarchés, ils affichent aujourd’hui 36 magasins de quartier. D’un point de vue financier, la grande distribution est promue à un avenir proche glorieux. L’ONA, le premier holding industriel du Maroc, place la filière parmi celles qui lui rapportent les meilleures plus-values.
La croissance des nouveaux mode de consommation se fait aux dépens du commerce de proximité. C’est en tout cas l’intime conviction de CAC-Maroc. La mutation forcée des habitudes de consommation conduit "à la déperdition du commerce de détail et des marchés hebdomadaires qui remplissent une fonction sociale en sus de leur rôle économique", note M. Ouhssine. On va au souk pour faire des achats et pour rencontrer sa famille. Cela se perd-il ? Pour le responsable associatif, cela ne fait aucun doute, mais il se garde de donner des chiffres. "Aujourd’hui, personne ne nous dit quel est le nombre d’emplois créés par les grandes surfaces et combien d’emplois ont disparu ailleurs", rétorque-t-il. En tout cas, d’un point de vue social, les caissières et les conseillers commerciaux ne remplacent pas l’exploitant agricole dont le produit de la terre, vendu au souk, profite à toute la famille.

L’artisanat résiste
Dans le cercle urbain, le CAC met sur le dos de la grande distribution, "la désertification commerciale de certains quartiers des villes et la désagrégation du commerce de centre-ville". Pour autant, le commerce de proximité a-t-il jeté l’éponge ? Apparemment non. L’étude du ministère du Commerce relève un fait important. Le petit commerce s’adapte et se modernise. Ainsi, les centres commerciaux ne sont autres qu’une variante des anciennes kissariate (galeries marchandes) de quartier, lit-on dans l’étude. Les boutiques s’y concentrent, modernisent leur aspect mais gardent leurs pratiques d’antan. "Les détenteurs de commerce y font toujours crédit", relève avec humour un expert présent à la journée d’études. Autre fait notable, les statistiques de l’OMPIC montrent une prépondérance du petit commerce (24.000 certificats négatifs de personnes physiques en 2002) sur le commerce moderne (7000 certificats négatifs en 2003). Le commerce de proximité n’a donc pas baissé les bras comme le laisserait entendre le discours alarmiste du CAC. "Mais il y a pire", insiste M. Ouhssine. Cette fois, il met en cause la logique expansionniste des réseaux. "Basés sur l’asservissement de l’amont et le conditionnement du consommateur, les réseaux peuvent aboutir à des oligopoles qui contrôlent autant les fournisseurs, donc les agriculteurs, que le consommateur". Comment ? En imposant les formes de culture intensives et des politiques de marketing destinées à booster les ventes aux dépens de l’intérêt du consommateur. La France a découvert ce débat en 1998. Son commerce n’a pas fait pour autant l’objet d’une invasion de la grande distribution. On a même trouvé aux deux modes de distribution des points complémentaires. L’étude du ministère du Commerce conclut d’ailleurs sur cette complémentarité tant vantée par les politiques français.



Invasion : Les armes de distribution massive

La grande distribution comprend trois formes de commerces :

Les réseaux de franchise. Il en existe près de 150 au Maroc, d’après un recensement du ministère de l’Industrie, du Commerce et des Télécommunications. Ces réseaux accaparent plus de 600 points de vente et concernent plusieurs secteurs d’activité. La restauration et l’habillement arrivent en tête de liste de ces réseaux.
La majeure partie des réseaux de franchisés sont originaires de France et des États-Unis. Mais preuve que les habitudes changent, le ministère du Commerce relève dans ses statistiques que le concept marocain connaît une forte percée : 21 réseaux se sont implantés.

Les centres commerciaux. Par définition, les centres commerciaux sont "des entités regroupant des magasins généralement de détail, auxquels sont associés diverses entreprises de services". Cette définition demeure cependant moins claire que celle qui les décrit comme "la variante moderne des kissariate traditionnelles". Le ministère du Commerce a recensé en 2000 plus de 351 unités dont 71% sont implantées dans des rues commerçantes des anciennes médinas ou des quartiers populaires. L’enquête du ministère montre que la wilaya de Casablanca abrite le plus grand nombre d’unités (31 % de l’ensemble des centres).

Les grandes surfaces. La progression fulgurante de ce type de commerce fait craindre le pire pour les défenseurs des épiceries de quartier. Par définition, le générique "grande surface" comprend les hypermarchés (superficie supérieure à 2500 m2) et les supermarchés (superficie comprise entre 400 et 2500 m2). Le nombre des premiers est passé de 6 unités en 1993 à 17 actuellement. Fin 2003, les supermarchés dépassaient le nombre de 36 unités dans les registres du ministère du Commerce.
 
 
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