Témoignage : Au quartier B des condamnés à mort
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Jour de douche à la prison de Kénitra
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Condamné à mort en 1985 dans laffaire de la "Chabiba Islamiya", Hakimi Belkacem(1) a passé 18 ans et demi en prison. Libéré le 7 janvier dernier, il nous décrit lenfer du quartier B de la prison de Kénitra. Par Yann Barte
"Quand je suis entré par cette petite porte, tout était humide, obscur, le plafond était très bas. Même si tu ne sais pas que tu es dans le quartier B - ce qui était mon cas - tu le devines : ça sent la mort partout ! La vie ici, cest lattente, les sursauts à chaque bruit de clé, à chaque changement de gardien
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la nuit. Chaque fois on se dit "ça y est, cest mon tour !" et tous les jours on meurt un peu plus. Il fallait nous faire sentir que nous étions différents.
Les histoires quon séchange tournent aussi autour de la mort. Les cellules ouvrent à 9h. On va dans la cour. Chaque jour la même chose. Les sorties ? Les douches le mardi soir, linfirmerie (fallait vraiment être K.O !) et en ce qui me concerne, le jeudi, une visite de cinq minutes de la famille avec toujours la présence dun ou deux membres de la DST qui écoutaient et prenaient des notes.
Au quartier B, les jeunes condamnés à mort de 18 à 20 ans servent de marchandise sexuelle. Les plus vieux détenus les choisissent dans la cour. Pour 300 DH, empochés par les gardiens, ils pourront les violer. Les jeunes peuvent toujours crier, appeler au secours, ça ne change rien. Ça sert aussi à ça lisolement ! Ces pratiques existent toujours...
Quelquefois on souhaite vraiment mourir. Jai vu plusieurs demandes officielles de détenus qui suppliaient quon les exécute : ils nen pouvaient plus. Beaucoup dailleurs tentent de se suicider. Waarab faisait un petit business avec les gardiens (cigarettes, nourriture
). Il voulait passer la nuit dans une autre cellule. Le gardien, Oukil Ahmed, quil payait régulièrement, refuse. Il lui crache même dessus en lui disant : "Si tas pas une corde pour te suicider, je te lachète !". Vers 3h15 du matin, Waarrab se pend sous mes yeux. Je ne peux rien faire quappeler les gardiens, arrivés trop tard. Il avait écrit sur son torse les raisons de son suicide que je nai pas pu lire. Cétait en 1990.
Si Abdelslam était un vieux quon respectait beaucoup. Lui, je nai jamais vraiment su comment il avait fait pour se pendre, entre le sol et le robinet qui était très bas. "Mjinina" (fou), cest ainsi quon lappelait, faisait peur aux autres détenus qui le trouvaient dangereux. Le chef de détention, Sofi Ahmed, nous a alors rassurés : "Nayez pas peur, ce mec, on va le tuer !". Le premier suicide de Mjinina avait échoué : il avait tenté de sasphyxier en brûlant son matelas de paille. Il a passé plus de quatre mois dans un cachot, mains attachés dans le dos à un anneau, sans lumière. Régulièrement, on venait jeter des seaux deau dans sa cellule pour la rendre plus humide. Lorsque jai prévenu un gardien de son second suicide, il ma répondu : "Cette fois, je vais le laisser crever !". Ce quil a fait. Il était alors 12h30. Le cachot na été ouvert quà 14h30 : Mjinina était pendu.
La prison rend fou aussi. Cest ce qui est arrivé à Maachi. Il était déjà là en 85 lorsque je suis arrivé. Il avait toujours en mémoire les putschistes de 73 quon avait traînés pour les mener à la mort. Depuis, il ne mangeait plus de viande. Chaque fois quon nous servait de la viande, il disait : "Vous mangez la chair de vos frères !".
Je me souviens aussi dun autre Abdeslam, complètement renfermé. Il ne se remettait pas davoir tué sa mère. Il était rejeté par les autres détenus, comme souvent à légard de ce genre de criminels. Je discutais avec lui. Petit à petit il est revenu à la vie, peut-être aussi en devenant homosexuel, une chose normale en prison. La plupart étaient là pour meurtre. Et chaque fois, ces condamnés se repassent les images, entendent les cris de leur victime. Ils hurlent. Les condamnés à mort ne peuvent jamais dormir.
La fonction de la prison devrait être la réinsertion. Au Maroc, ça a été de la vengeance pure ! La perpétuité même est inhumaine. 15 ans, cest amplement suffisant ! Aujourdhui, les choses prennent une autre tournure, mais la peur reste. On craint une aggravation de la situation. Les condamnés ont dailleurs vécu le 16 mai comme une véritable souffrance".
(1) Condamné à mort en 1985 pour atteinte à la sécurité intérieure de lÉtat (accusé de trafic darmes entre le Maroc et lAlgérie), Hakimi Belkacem a vu sa peine commuée en détention perpétuelle en 1994. Il fait partie des 33 graciés du 7 janvier 2004.
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