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Education, L’art à l’école : Du bricolage

"Cette année, le collège a daigné
faire un effort : on m’a
aimablement donné des pots
de peinture… murale !"
Sensibiliser les élèves aux arts plastiques et développer leur créativité, c’est le but fixé par le ministère de l’Éducation nationale aux cours d’éducation plastique. Assister à l’un de ces cours permet de le comprendre : leur contenu et leur forme sont bien loin des nobles objectifs qu’ils sont censés atteindre. Par Maria Daïf


Casablanca, Hay Hassani. Il est 14h30 et les élèves de l’un des plus grands lycées du quartier s’apprêtent à entrer en cours. Saïd est déjà dans sa classe et accomplit le rituel de tout
professeur digne de ce nom : effacer le tableau noir et jeter un dernier coup d’œil sur les notes de préparation du cours du jour. Aujourd’hui, c’est la classe de 8e année de l’enseignement fondamental qu’il reçoit. Pas tous, puisque pour le bon déroulement de son cours, Saïd a préféré les partager en deux groupes : "Je ne peux pas contrôler une classe de 32 élèves. Je ne peux pas non plus faire passer les messages correctement ni prendre le temps nécessaire pour leur faire faire des exercices". Saïd, depuis huit ans, est professeur de tarbya tachkilia. C’est le titre arabe que porte sa spécialité : l’éducation plastique. Au CPR, c’est ce qu’il a étudié. Essentiellement parce qu’il est lui-même artiste-peintre et qu’il lui manquait les outils pédagogiques. Et puis, l’objectif fixé par le ministère de l’Éducation nationale à l’enseignement de cette matière, introduite dans le programme depuis une quinzaine d’années, ne pouvait que le séduire : sensibiliser les élèves aux arts plastiques et développer leur créativité. Un simple coup d’œil jeté dans la classe de Saïd suffit pour se rappeler qu’avoir un bel objectif est une chose et que l’atteindre en est une autre.
La classe de Saïd est exigüe. On y enseigne l’éducation plastique comme on pourrait y enseigner l’éducation civique ou islamique. Difficile de faire plus académique : des pupitres alignés en deux rangs et un tableau noir. Des murs blancs, et rien qui indique qu’ici, on enseigne une matière artistique. Du côté du bureau du professeur, quelques affiches publicitaires, la photo de Mohamed Kacimi et des photos de peintures classiques : "Ce sont mes affaires personnelles. En arrivant dans ce collège il y a sept ans, j’ai même installé une chaîne stéréo, pour créer une ambiance, permettre aux élèves d’être confrontés à deux formes d’art. Au bout de quelques mois, la chaîne a disparu".
Les élèves entrent en classe. Au programme aujourd’hui : la signalétique et l’utilisation des formes et des couleurs dans la vie quotidienne. Les élèves sont dynamiques, répondent aux questions et chahutent : "Comment voulez-vous, avec des élèves aussi motivés et intéressés, vous contenter d’une heure de cours par semaine, heure attribuée à cette matière dans les programmes. J’ai dû ajouter une heure supplémentaire, mais c’est une initiative personnelle". Autre initiative personnelle de Saïd, l’achat du matériel nécessaire à son travail : pinceaux, peintures, papiers, livres d’art, affiches, etc. : "Le collège n’a jamais alloué de budget pour le fonctionnement de ces classes qui nécessitent de la pratique. Pendant six ans, je n’ai jamais rien eu. Cette année, le collège a daigné faire un effort : on m’a aimablement donné des pots de peinture… murale ! C’est à la fois drôle et dramatique. Certains de mes collègues s’en sont servis pour repeindre les murs de leurs classes. C’est ce que je finirai par faire, puisqu’à part cela, cette peinture ne peut servir à rien". Saïd est presque désespéré. Travailler dans de bonnes conditions, il n’a jamais su ce que c’était. Ni à Taza pour sa première année en tant que professeur, ni à Casablanca depuis sept ans. Et pourtant, ce n’est pas par manque de volonté : "Regardez cette classe. Je ne peux même pas placer les pupitres en cercle et mettre une table au milieu pour y poser des modèles. Pas de place. Ce schéma classique n’est pas du tout valable pour l’éducation plastique. Je ne devrais pas être dans une classe mais dans un atelier". Des misères, Saïd en a à raconter par dizaines : "Personne ne veille au bon fonctionnement de ces classes d’éducation plastique, pour la simple raison qu’il n’y a pas de compétences. J’ai dû recevoir une ou deux fois un inspecteur, qui n’a absolument connaissance d’aucune forme d’art". Jetons un coup d’œil sur le programme auquel Saïd doit se tenir, programme qui tient sur trois feuilles volantes. Le même, suivi dans tout le Maroc. Voilà en gros ce qui doit être enseigné en classe d’éducation plastique : dessin d’observation, décoration, expression plastique (utilisation des couleurs, des formes, différence entre les couleurs chaudes et froides…) et arts graphiques : "Tout cela paraît très intéressant. Mais quand je suis censé apprendre aux élèves à faire la différence entre une peinture à l'eau et une peinture à l'huile et que je ne dispose ni de l’une ni de l’autre, cela ne rime à rien. Idem pour la gravure sur bois ou sur marbre : si les élèves ne passent pas à la pratique, cela ne sert à rien". Est-ce le plus grave ? Loin s’en faut. Incontestablement, il est difficile de sensibiliser des élèves à l’art et aux arts plastiques sans leur faire visiter des expositions, des galeries ou des musées. Pourtant, rien dans ce sens n’est mentionné sur le programme : "À part inciter les élèves d’y aller eux-mêmes ou avec leurs parents, je ne peux rien faire à titre personnel. Je ne peux pas prendre cette responsabilité sans l’autorisation de la direction et même avec son aval, il faut un budget pour le transport, que la direction n’a pas", se plaint Saïd. En attendant, Saïd improvise, achète lui-même des livres d’art et des magazines spécialisés qu’il fait passer à ses élèves. Sans trop s’éloigner du programme, qu’il est payé pour suivre à la lettre, quel qu’il soit.



Pédagogie : Une vraie pagaille

"Il doit y avoir autour de deux mille professeurs d’éducation plastique couvrant tout le territoire". C’est ce que nous dit Fouad Bellamine, artiste-peintre et enseignant d’histoire de l’art et d’expression plurielle au CPR (Centre pédagogique régional). Impossible de vérifier ces chiffres auprès du ministère de l’Éducation nationale, qui a été dans l’incapacité de nous fournir des statistiques concernant l’enseignement de cette matière dans les collèges au Maroc. Ce qui est certain, par ailleurs, c’est que l’éducation plastique n’est pas encore généralisée à tous les collèges au Maroc, les enseignants étant affectés ici et là… un peu au hasard. Du coup, la plupart sont concentrés dans les grandes villes, dans certains quartiers et pas dans d’autres. Selon Fouad Bellamine, cette situation ne durera pas longtemps et l’éducation artistique (qui sera élargie, d’après la même source, au cinéma et au théâtre) sera dorénavant prise au sérieux. Qui y veillera ? Le comité permanent des programmes, dont l’artiste-peintre fait partie, comité chargé de revoir les programmes et de les adapter à la nouvelle charte : "Le contenu de l’éducation plastique n’a pas été réformé depuis des années, depuis le temps où la matière s’appelait "dessin". Le but est que soient créées des classes spécialisées et que les méthodes pédagogiques spécifiques privilégient le développement de la créativité des élèves et leur sensibilité à différentes matières, couleurs... D'autre part, les manuels scolaires comporteront des images d’œuvres d’art d’artistes marocains et internationaux. Le but sera, en fait, de doter les élèves d’une culture plastique… Mais, tout cela ne se fera pas tout de suite". Hélas, comme tout le reste.

 
 
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