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Profession : Guide de montagne

Profession : Guide de montagne

Les guides de montagne marocains ont deux amours. Les montagnes, justement, et leur profession : guide. Presque en secret, ils défendent un métier tourné vers l’avenir et pourtant à l’abandon. Regard vers ces autres lions de l’Atlas, loin des écrans, mais près des étoiles. Par Cerise Maréchaud


Il est des ambassadeurs en leur propre pays, quand des contrées en demeurent méconnues. Et des gardiens qui, pour mieux défendre le temple, en ouvrent les portes. Les 435 professionnels que compte l’Association nationale des guides et accompagnateurs en montagne au Maroc (ANGAMM) mènent les aventuriers d’altitude quin depuis quelques annéesn font de l’Atlas marocain une destination privilégiée du trek et du ski de
randonnée. Si leur domaine est la montagne en général, les guides marocains se concentrent essentiellement dans l’Atlas central et oriental, entre la vallée des Aït Bougemez et celle d’Aït Mizan où culmine le Toubkal.
Les guides le disent clairement : la montagne est leur oxygène. Mais ils sont eux-mêmes les piliers d’un tourisme "vert", vital pour une région encore paralysée par son sous-développement. Particuliers ou bien clients d’agences de tourisme spécialisées, les nouveaux visiteurs, souvent européens, ne peuvent se passer de ces "défricheurs" dont la parfaite maîtrise du terrain permet l’accès en toute sécurité à des coins pour la plupart non balisés. S’ils ne sont pas tous des Berbères ayant grandi au cœur de l’Atlas (la plupart d’entre eux, tout de même), les guides de montagne sont toujours le lien indispensable avec des populations locales très isolées et participent autant au dévoilement qu’au désenclavement des régions qu’ils sillonnent comme des bergers.
Idéalement, le travail du guide se situe là : au creux de cet échange nécessaire entre la mise en valeur d’un patrimoine rare et l’amélioration des conditions d’existence de sa population. Mais l’heure est aux cris d’alarme au nom d’un métier menacé, malgré l’indéniable succès des reliefs marocains. Tous ceux rencontrés martèlent leur frustration face à l’abandon dans lequel des institutions indifférentes laissent le tourisme de montagne et leur profession. "Au ministère, on ne veut pas entendre parler de la montagne. Ça ne compte pas à côté du tourisme de masse". Dans son bureau de Marrakech, le président de l’ANGAMM, Mourad Sahih, déplore l’anarchie régnante et le silence qui entoure le tourisme de montagne, "alors qu’il fait vivre toute une classe de Marocains, guides, cuisiniers, muletiers, aubergistes…". Aujourd’hui, les guides de montagne marocains n’en sont plus à une revendication près pour porter à bout de bras un potentiel au bord du gaspillage. Ils sont les premiers à rappeler le caractère indispensable d’un tourisme national pour une moindre dépendance extérieure et la préservation des marchés locaux. S’appuyant sur un rapport du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) et de l’Office mondial du tourisme expérimenté à Chefchaouen, Mourad rappelle que cette stratégie de développement est possible, si l’on y consacre les moyens. "Quand on veut 10 millions de touristes, on doit aider les structures qui tentent de se développer".
Premiers, les guides le sont aussi pour défendre un corps de métier dont les compétences se dégradent à vitesse grand V, faute d’une formation prise au sérieux. D’autant qu’il n’en fut pas toujours ainsi, comme en témoigne la "belle époque" de la coopération franco-marocaine, de 1983 à 1994. Volet "pédagogique" du plan de désenclavement régional "Haut Atlas central", impulsé par les pionniers André Fougerolles et André Chalumeau, le Centre de formation des guides de Tabant (CFAMM) était devenu le cadre d’une transmission de savoir-faire efficace, des professeurs et spécialistes de l’alpinisme français venant former les guides accompagnateurs marocains. Au terme de la coopération, la relève fut mal assurée et des problèmes financiers laissèrent l’école en proie à une dégradation galopante des compétences transmises : rigidités du ministère de l’Intérieur dont dépend toujours le centre, vieillissement des matériels, manque de rigueur d’un recrutement gangrené par un bakchich avoisinant jusqu’à 30.000 DH le diplôme, comme le lâchent certains guides écœurés par la dérive d’un système qui commençait pourtant à faire ses preuves. "Il faut renouveler un partenariat, ramener des guides de l’étranger pour donner un coup de pouce. Pas seulement former les candidats, mais aussi les formateurs", clame ce diplômé qui déplore "le manque de pédagogie " et la présence de gens "qui n’ont rien à voir avec la montagne". Aujourd’hui, les espoirs portés par le projet pilote sont bien loin et l’école des pionniers hypothèque l’avenir même du métier au Maroc.
L’état de ruine qui guette actuellement les trois refuges de montagne marocains d’Izourar, Tessaout et Assemsouk en disent également long sur les perspectives accordées à la randonnée de montagne par certains responsables peu soucieux d’une sécurité de base, pouvant s’avérer vitale dans des conditions extrêmes. Même la loi bafoue noir sur blanc l’esprit du Projet Haut Atlas central. Diplômé en 2001, Hamid ne mâche pas ses mots envers une loi 30-96 qui "impose le niveau Bac à des candidats montagnards de souche, des agriculteurs qui le plus souvent n’ont pas eu accès à l’éducation". La même loi voudrait également enraciner les guides de montagne dans leur région comme les guides de ville, alors que leur mobilité est précieuse face à une clientèle encore trop rare.
Mais en dépit de ces barrières et insuffisances venues d’en haut, bien qu’ils n’aient de couverture ni médicale ni sociale, les guides marocains continuent de répondre présent, par amour pour leur pays, parfois ; par fierté pour leur peuple, souvent ; par passion pour ce qu’ils font, toujours. "Ce que je préfère dans ce métier ? Tout. C’est ma raison de vivre. Mais c’est comme une maladie rare : il n’y a pas de traitement, car personne ne cherche de remède", déplore Hamid. "Un siècle sépare les gens de la ville et ceux de la montagne. Il faudrait déjà que les Marocains s’y intéressent. C’est un monde, un métier auxquels ont croit et qu’on voudrait faire aimer", s’anime Hafida H’Doubane, première femme guide du pays qui a dû elle-même faire tomber quelques barrières pour vivre sa passion. Malgré les problèmes, l’accident sur le terrain est très rare, grâce à des équipes formées de gens compétents, aussi bien muletiers, cuisiniers que guides accompagnateurs, dont la solidarité est une preuve parmi d’autres de leur professionnalisme.
Face à tant d’inertie et d’incompréhension, chacun a sa méthode. "Avec la patience, tu auras le ciel", philosophe tranquillement ce guide de Taddart. En attendant le ciel, Mourad Sahih, lui, se bouge beaucoup et rêve, un peu : "Nous voulons un jour envoyer nos guides pour en former d’autres en Europe. Nous voulons qu’ils plantent leur drapeau sur l’Everest". Un rêve sans doute réalisable. Reste une montagne à franchir.



Hafida H’Doubane : L’Atlas, au féminin

Lorsqu’elle décroche son diplôme en 1993, Hafida H’Doubane bouscule les mœurs en devenant première femme guide du Maroc. À 36 ans (qu’elle ne fait pas), cette Berbère "pure souche" au franc-parler a déjà bien du métier derrière elle, même si elle reconnaît être tombée dedans par hasard, BTS de tourisme en poche, auprès d’une agence où elle commença comme assistante cuisinière. Un bas de l’échelle qui ne l’a pas arrêtée. Phénomène d’énergie et de détermination, elle s’est battue pour s’imposer dans un milieu que même des hommes reconnaissent "macho", a fortiori au sein d’une société où "une femme moderne, ça fait peur, c’est étonnant". Après les barrages rencontrés pour valider son stage de formation, Hafida reconnaît la difficulté de trouver du travail dans ce milieu. Aujourd’hui encore, les femmes guides se comptent sur les doigts d’une main, et des poussières. Ce que cette pionnière retient du chemin parcouru : "Des femmes que je rencontraisdans les montagnes se disaient heureuses de me revoir. J’étais leur espoir, leur fierté".

 
 
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