Et s'il parlait ? : Basri Ce n'est pas fini
L'incarcération de son beau frère et d'un de ses plus proches lieutenants l'a replacé aux devants de l'actualité. Mais où est Driss Basri ? Et que prépare-t-il ? Une enquête de Karim Boukhari et Driss Ksikes
Basri est un homme du passé. Certains de ses obligés sont aujourdhui appelés à la barre. La justice ne suivant pas forcément son cours au Maroc, il nest pas dit que Basri, lui-même, aille à la cour également. Pourquoi ? Parce que même si le système dont il a été le manuvrier a vécu, celui qui lui a succédé nest pas plus rationnel. Ce nest pas encore la |
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bureaucratie impersonnelle de lÉtat qui sévit, mais les relations clientélistes du pouvoir qui priment. En attendant que Basri parle de ce Maroc corrompu quil a cultivé et couvé (s'il en parle un jour), nous avons pris les devants, et enquêté. Actualité oblige, nous sommes allés sonder les questions obsessionnelles suscitées par le procès de ses ex-protégés et ses mémoires toujours en suspens. Pour mieux comprendre, nous avons redécouvert, faits à lappui, la méthode et les réseaux qui ont permis à cet homme de devenir omnipotent. Et puis, la biographie étant toujours la clé de tous les desseins, nous avons reconstitué les phases dascension de cet homme épris de pouvoir, qui saccommode mal de sa mort politique et négocie, tant bien que mal, le maintien de son impunité.
Où est-il actuellement ?
"Je suis libre de voyager où je veux, quand je veux", répétait Driss Basri à ses interlocuteurs, qui le harcelaient de questions depuis son éviction en novembre 1999. Depuis, et malgré les fausses informations sur son éventuelle interdiction de quitter le territoire, il a effectivement séjourné, au moins à deux reprises, hors du Maroc. Chaque déplacement a donné lieu à dinterminables conjectures : "Et sil partait à jamais ? Et sil changeait de nationalité ?". Actuellement à Paris, depuis plus de 3 semaines, Basri a eu le temps deffectuer un aller-retour à Madrid. "Je suis là pour mes affaires personnelles (NDLR : Basri possède des biens en France et en Espagne)", lâchait-il aux curieux. Une année après avoir tenté, en vain, dobtenir la nationalité française (alors quil sétait rendu à Paris pour "raisons de santé"), lex-ministre de lIntérieur est revenu à la charge, cette fois auprès des autorités espagnoles. Ses fameux mémoires, qui suscitent tant de remous et de spéculations, font-ils partie des "affaires personnelles" qui ont motivé ce voyage ? Basri entretient le suspense sur la question : le manuscrit existe bel et bien. Il est quasiment près depuis plusieurs mois, mais sa publication, hier encore tenue pour acquise, est désormais incertaine. "Je parlerai le moment venu", se contente de répondre Basri à tous ceux qui lont approché. Il nest pas dit que Basri est actuellement maître de son destin. Son entourage le décrit comme "un homme aux abois".
Est-il concerné par le procès Laâfoura-Slimani ?
Techniquement, non. Lobjet des poursuites retenues contre les vingt inculpés ne le concerne quen tant quactionnaire de lombre de lhôtel Tivoli à Agadir, au profit duquel ont été détournés les travaux théoriquement destinés aux projets Fouarat, Oulad Ziane et de la commune d'Aïn Sebaâ. Cest uniquement à ce titre quil est évoqué dans la plainte enregistrée par lhomme daffaires suisse, Jean-Victor Lovat. En plus, les enquêteurs, comme le prouvent les procès verbaux, coupent court à toutes les pistes pouvant mener éventuellement vers lancien homme fort du régime. Aussi, lorsque Abderrahim Qanir, réputé pour avoir servi de prête-nom à Basri, nie avoir versé de largent à ce dernier, lofficier en charge du dossier préfère en rester là. Comme sil y avait une volonté politique de circonscrire laffaire. Le fait même de la soumettre à la CSJ, qui ne permet même pas de révéler des éléments denquête, abonde dans ce sens. Certains milieux soutiennent, de leur côté, quil y aurait un chemin plus court pour égratigner Basri : Bouznika Bay et dautres affaires montées par Hicham Basri
Concrètement, Basri est concerné au plus haut point par le procès en cours. Il est de notoriété publique quaussi bien A. Slimani, Boujemaâ Yousfi et Qanir sont à la tête de sociétés écran qui masquaient les intérêts économiques de Basri. Quant à Laâfoura, il obéissait au doigt et à l'il de son bienfaiteur et protecteur, Basri. Exemple, lors de la tristement célèbre campagne dassainissement, Basri a pris le soin décarter Hammouda El Qaïd de son poste de wali de Casablanca pour accorder les pleins pouvoirs à son dauphin, Laâfoura. Pour le procès en cours, ce dernier menace de "livrer tous les noms des bénéficiaires de largent détourné".
De Paris, où il suit les péripéties de ce procès, Basri rappelle à qui veut lentendre que depuis son éviction, plusieurs de ses "fidèles", Slimani et Laâfoura en tête, lui ont tourné le dos, notamment sur les affaires privées qui les lient. Sur un autre plan, il nest pas exclu denvisager ce procès comme le relent dun épisode vieux de 12 ans : Laâfoura, alors chargé des élections au cabinet de Basri, a eu lindélicatesse de mettre hors course Fouad Ali El Himma et d'autres proches du prince héritier de lépoque.
À quoi joue-t-il ?
Après deux années dhibernation, Basri ouvre ses portes aux médias à la veille des élections législatives de septembre 2002. "Je ne suis pas un homme fini. Jai encore un rôle politique à jouer et je compte me présenter aux élections". Cest en ces termes quil a "vendu" son retour sur scène. Se disant inquiet "pour lavenir du pays", il sest même vu candidat USFP, le parti quil avait réussi à dompter ! Mais dans les faits, sa candidature-boutade na jamais obtenu le feu vert du Palais. Pire, dans lentourage du roi, le geste a été pris pour une défiance voire une rupture dun contrat de non-belligérance. Pour sauver la face, Basri dira, après coup, que cette tentative navait pour ambition que de tâter le terrain. Malgré cet échec, il a tenu à prouver quil nétait pas mort politiquement et déclarait quil continuait de recevoir les hommes politiques chez lui. À vrai dire, il nétait plus aussi sollicité quauparavant. Il meublait lessentiel de son temps en allant au green et en griffonnant des notes personnelles. "Ce que vous voyez là, disait-il en désignant une liasse de documents censée représenter ses mémoires, je le fais pour mes petits-enfants". Devoir de mémoire dun grand-père au soir de sa vie ou arme de défense dun politicien déchu qui en sait trop ? "En tout cas, explique-t-on dans son entourage, Si Driss ne peut pas saccommoder dune retraite forcée".
Le pouvoir la-t-il enrichi ?
"Vous pouvez tout me reprocher sauf le fait de mêtre enrichi par lexercice du pouvoir". Tous ceux qui lont connu de près ont du entendre, un jour ou lautre, cette affirmation. Mais tous ne la prennent pas pour argent comptant. Faisons une distinction : Basri est riche mais non opulent. Il na pas non plus des manières de riches. "Il a toujours reçu les gens chez lui avec lhumilité propre aux gens du terroir", disent tous ses visiteurs. Alors quil était dans les années 70 pas plus riche que nimporte quel haut fonctionnaire, il a commencé à afficher une identité dhomme daffaires dans les si fructueuses années 80, porteuses de toutes les réformes : re-découpage administratif, réforme fiscale, revalorisation des collectivités locales, etc. Basri a investi, directement ou via les membres de sa famille mais aussi le premier cercle de ses obligés, dans de nombreux domaines, allant du foncier aux carrières de sables, en passant par lhôtellerie (doù le Tivoli). Cette fortune, faute dêtre enregistrée en son nom propre, reste difficile à évaluer. Mais Basri est un homme riche !
Risque-t-il de tout déballer ?
"Je veux témoigner de mon uvre et de celle de Hassan II, de ce Maroc quon a mis sur les rails", dit-il fièrement, soulignant le rôle joué par son maître. Cest dailleurs cette insistance sur lapport
de Hassan II qui indispose les tenants du pouvoir autour de Mohammed VI. Des proches de lancien ministre se veulent, toutefois, rassurants quant à la teneur de son ouvrage en chantier. "Il ne peut être quun livre institutionnel, sur la construction démocratique". Une manière de solder les dérives de la gestion du passé.
Les mauvaises langues vont jusquà prévenir contre un brûlot venant dun homme aigri, forcément revanchard. Cette éventualité demeure peu probable. Basri, le premier, aurait tout à y perdre. Hormis son fils, Hicham, "mal-aimé en haut lieu", tous les autres enfants Basri (2 garçons et 2 filles) sont toujours au Maroc. Mieux, son fils cadet, Toufiq, qui a fait ses classes au collège royal et sur les bancs de luniversité, aux côtés de Moulay Rachid, a gardé ses entrées au Palais. Basri, lui même, affirme "naspirer quà vivre tranquillement au Maroc". Dans labsolu, et comme le rappellent sans cesse ses détracteurs, il est clair que lancien homme fort de Hassan II reste le dépositaire de tous les secrets, petits et grands, de la monarchie. Cest assez lourd à porter. Surtout pour un homme dont les relations avec le monarque actuel nont jamais été au beau fixe. |
Et s'il parlait ? : La méthode Basri
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Avec Thami Khyari,
le SG d'un parti "ami"
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Il a constitué un réseau dintellectuels obligés, tissé une toile de partisans rapprochés, mis la main sur la manne des communes, voulu mettre les hommes daffaires sous sa botte et sest positionné comme le "pare-choc" de Hassan II, avant de devenir lhomme-clé de tout un système. Enquête et analyse, par Driss Ksikes
Élites et partis
S'il y a un fait sur lequel saccordent autant ses irréductibles |
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fidèles que ses inconsolables ennemis, cest bien quil était "un homme découte(s)". Depuis quil a été promu directeur des affaires politiques au ministère de lIntérieur et de manière concomitante directeur de la DST, en 1973, "il était le premier homme dÉtat à inviter des intellectuels, généralement non dogmatiques, pour discuter chez lui, plus ou moins librement", raconte lun des conviés. Ce vivier universitaire, il la utilisé à multiples desseins. Il la investi pour noyauter lUNEM. Son éléve puis subalterne, Abdelaziz Laâfoura, actuellement en examen, soccupait dIlal Amam. Avec le temps, Basri a tellement disséminé ses hommes quune poignée de gauchistes ont choisi, à leur sortie de prison au milieu des années 80, de regagner ses services. Il a réussi à faire de la faculté de droit une sorte de "cabinet de lombre" dans lequel il puisait pour recruter des collaborateurs de lombre, dont le plus connu, Jalal Essaïd, est devenu président du Parlement, alors que dautres, plus discrets, venaient même de lUSFP. Le premier à avoir rejoint le cercle du grand vizir sans pour autant sy compromettre est feu Habib Sinaceur. Depuis, il a fait des émules, qui navaient pas forcément les mêmes scrupules, ni la sagesse de leur chef, Abderrahim Bouabid, qui lutilisait car "il rapportait tout textuellement à son maître". Mais dans les faits, "chacun sintégrait dans son système à son rythme. Certains sasseyaient avec lui pour linformer, dautres juste pour échanger les points de vue et dautres encore pour laider à établir sa stratégie", explique cet ex-ministre. Quant à lui, note un de ses assistants, "il ne voulait pas se contenter des fiches froides quil recevait. Il voulait avoir une idée sur létat desprit qui régnait au sein des partis". Le deal était alléchant : plus ces militants, hier encore marginalisés, se rapprochaient du grand vizir, plus ils pouvaient avoir des clés en main pour régler des affaires cruciales et gravir les échelons à lintérieur de leurs structures politiques. Cette élite clientéliste a été cultivée au fil des élections
truquées. Au Parlement, lil de Big Brother veillait au grain. Les histoires secrètes ne manquent pas. Au début des années 80, il est arrivé à feu Ali Yata (PPS) de sen prendre frontalement à la monarchie, mais face au tollé quil a soulevé auprès délus, plus obséquieux que patriotes, il sest ravisé et a déclaré : "Je mexcuse, ce fut un lapsus (zallatou lissan)". Dix minutes plus tard, Basri sermonnait son bras droit sur place, Mohamed Ziadi, pour son manque de vigilance. Une dizaine dannées plus tard, les élus sapprêtaient à voter une motion de censure. Sur ordre de son chef, un commissaire à Rabat a dépêché une unité découte sur place. Mais le président de la séance a répliqué : "Si le roi veut écouter, la régie du Parlement est équipée pour cela". Des politiciens qui tiennent ainsi tête aux sécuritaires de lépoque ont de plus en plus fait défaut. "Tous les autres y trouvaient leur compte. Basri les a attirés, tantôt par la répression, tantôt par la séduction, et parfois par linstrumentalisation", explique ce proche de lex-super ministre. Certains jouaient double jeu. Tonitruant au perchoir, Fathallah Oualalou reconnaît avoir été voir en 1993 "un homme de lÉtat (Basri, précise un de ses collègues) pour le prévenir que Youssoufi sapprêtait à partir à Cannes en guise de protestation". Dautres, plus fanfarons et orgueilleux, mais très proches du ministre de lIntérieur, comme Thami Khyari, ont eu droit à créer un parti (FFD) "par complicité et amitié", note un autre ministre qui connaît les deux. Certes, tout le monde ne tapait pas à la porte de Basri. Certains préféraient transiter, incognito, par le service de contre-espionnage, la DGED, dirigé par le général Ahmed Kadiri. Dautres politiciens, ayant une légitimité historique, avaient, à un moment donné, accès au Palais, via les conseillers, Ahmed Réda Guédira et Driss Slaoui. Mais, plus le roi Hassan II approchait de sa tombe, plus son grand vizir gagnait en force dattrait. Mais pour ne jamais se prendre pour le prince, il ne cessait de répéter : "Je suis juste un essuie-glace". Comprenez quil évite au roi dêtre éclaboussé. Au bout du compte, sa maîtrise du champ politique était devenue quasi totale et la production intellectuelle stérile à force de consensus.
L'argent et le pouvoir
"Vous allez lui donner, en plus de sa puissance politique, un pouvoir financier incontrôlable que vous allez regretter". Cest un autre courtisan, Abdellatif Jouahri, argentier du pays en 1983, qui ne cessait de répéter la même litanie dans les couloirs du Parlement. Il prévenait les politiciens, Abdelouahed Radi (USFP) en tête, contre les 30% de la TVA devant être versés aux communes et que Basri voulait avoir sous la main, sans passer par les lourdeurs du ministère des Finances. Suite à un arbitrage royal, dans les coulisses, le ministre de lIntérieur a eu gain de cause. Ce fut là le péché originel. Depuis, le nombre des communes est passé de 800 à 1500 pour justifier cette manne. Mais même si le contrôle interne prévu est compliqué, "il était mené de manière inégale, selon le degré de proximité que vous aviez du grand vizir. Cela nous rendait à la merci du ministère", raconte ce président de commune. Si lon sen tient à la déclaration faite par Basri lui-même devant le Parlement en 1994, le bilan est lourd : "Nous avons 400 communes où des irrégularités ont été relevées et que nous allons soumettre à la justice". Chantage déguisé ? Déclaration-alibi ? Les temps étaient durs. Un rapport accablant de la Banque mondiale, censé évaluer le PAS, pointait du doigt "la corruption qui gangrène, la contrebande qui se développe" et des jeunes fils de protégés du régime, dont Hicham Basri, qui ont eu une ascension financière fulgurante. Une campagne dassainissement était alors annoncée en trombe. Dans le sérail, trois scénarios se disputaient lagrément du roi. Le premier, soutenu par Mohamed Kabbaj et Driss Slaoui, suggère de "se limiter au Nord", pour lutter contre la contrebande et le trafic de drogue. Le second, défendu par Abdelhadi Boutaleb, Mohamed Mikou et André Azoulay préfère "ne pas fragiliser léconomie", et le dernier avancé par Basri, avec laval royal, préconise de "ne pas toucher aux petits dealers pour préserver lordre social et sen prendre à la grande bourgeoisie qui menace le pouvoir". En disant quil ny a "jamais eu de famille qui ait fait fortune au Maroc dune dynastie à lautre", Hassan II a sonné le tocsin. Sur le terrain, lopération allait tourner au règlement de comptes. "Basri arrivait à la wilaya de Casa -où son dauphin Laâfoura assurait un très long interim- pour annoncer quil avait 4200 dossiers de personnes à poursuivre", raconte un haut gradé. Du côté des douanes, il y eut au début une fin de non recevoir, faute de pièces justificatives. Soumis à la loi de son maître Basri, le ministre de la Justice à lépoque, Abderrahmane Amalou (dernièrement mis à lécart par lUC), se pourléchait les babines. Les amendes exigées par les tribunaux atteignaient les 600 millions de dirhams. Au passage, témoigne cette victime, "Laâfoura menaçait des familles dhommes daffaires de persécutions". Entre temps, la CGEM, et des personnalités influentes, comme lactuel Premier ministre, Driss Jettou, montaient au créneau. "La politique a alors changé et, au lieu de sen prendre aux gros, ils commençaient à poursuivre indûment des hommes daffaires de calibre moyen", raconte un dirigeant politique étroitement lié au processus. Dans lune des affaires les plus en vue à lépoque (concernant Tahiri, Bentaleb et le directeur des douanes), le juge de la Cour dappel, Jalal Taher, un des rares à avoir résisté à la pression de Basri et de ses hommes, a déclaré se retirer pour la délibération mais, empêché de reconnaître lerreur judiciaire par le procureur du roi, nen est jamais ressorti. Il est allé à La Mecque. Il nétait pas le seul à fuir, faute de mieux. Moulay Mehdi Alaoui, alors directeur des affaires économiques au ministère de lIntérieur, a également opté pour le pèlerinage. Basri tentera plus tard de le rendre responsable de ces dépassements. Mais en vain. Lun de ses amis le reconnaît, "il a une tendance à incriminer lautre. Cest son côté versatile". Il ne croyait quen un seul clan, le sien. Celui de labus de pouvoir. |
Et s'il parlait ? : Un destin marocain
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Driss Basri à 15 ans (cercle),
au collège musulman de Settat.
Parmi ses camarades de classe, on
reconnaît Ahmed Moutiî (croix), wali
de Casablanca dans les années 80
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De l'écolier pauvre de Settat au tout puissant ministre de l'Intérieur et bras droit de Hassan II, l'ascension en flèche de Basri ne doit rien au hasard. Karim Boukhari restitue les clés d'un long "règne".
Rassurez-vous, Driss Basri na pas toujours été flic. Dans le Maroc trouble des années 50, il est un jeune écolier comme les autres, qui fréquente assidûment les bancs du collège musulman de Settat, alias "Zettat" pour les autochtones. Lun de ses enseignants raconte : "Le petit Driss était un élève |
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calme, studieux, et même doux. Bon partout, surtout à lécrit, sauf en arabe". Enfant pauvre (son père est gardien de prison), moyennement doué, Basri, né en 1938, est du genre à passer inaperçu. Jusquà ce jour de juin 1957, où il impressionne tout le monde, à commencer par son maître décole. "Cétait le Ramadan, se rappelle lenseignant, nous étions en classe quand, soudain, des bruits de dispute nous sont parvenus des fenêtres. Dehors, un homme, probablement coupable davoir rompu le jeûne en public, était en train de se faire lapider par la foule. La scène était terrible. Tous mes élèves se sont précipités vers les fenêtres, ou sont sortis dans la rue pour voir les choses de plus près. Tous, sauf un : le petit Basri, resté imperturbablement sage dans son coin. Jai croisé son regard. Il avait parfaitement compris mon désarroi, mais il na pas pipé mot, se contentant de me faire passer une sorte de message par son seul regard perçant : non, tu ne peux rien faire, me disait-il des yeux, essayons simplement de rester tranquilles et dattendre que ça passe". Cest officiellement en 1958 que le jeune Basri, alors en classe de deuxième, est "happé" par la Sûreté nationale, qui recrute à tour de bras. Comme il le dira aux amis qui lui recommandent de terminer ses études, "cest la police qui est venue me chercher, pas le contraire". Basri est ainsi recruté en tant quofficier de police adjoint, affecté à la sécurité publique.
Dans les années 60, la vie du jeune policier prend peu à peu une dimension plus importante. Dans le privé, Basri se lie à la famille Slimani (où il prend épouse), elle-même liée à la famille Haddaoui dont le père est directeur de cabinet dOufkir à la DGSN. Le père Haddaoui repère Basri et en fait son protégé (Basri renverra lascenseur des décennies plus tard en aidant à la nomination de deux des fils Haddaoui, Rafik et Rachid, respectivement à la tête de la CNSS et de la CNCA). Le jeune officier est promu commissaire. Il se distingue au département des renseignements généraux (RG) où il soccupe entre autres du service politique, devenu son terrain de prédilection. Parallèlement à ses activités professionnelles, Basri prépare sa capacité de droit, moyen très intelligent pour accéder à luniversité sans avoir le bac en poche, avant daspirer à une licence et plus tard à un doctorat en droit. Létudiant est à limage de lécolier : bosseur et appliqué. À la faculté de droit de Rabat, Basri accède au savoir mais aussi au renseignement. Luniversité sert en effet de pépinière pour la classe politique, dominée à lépoque par une gauche subversive. Basri infiltre tous les réseaux, en sappuyant sur dautres étudiants triés sur le volet et gagnés à la cause du renseignement. Le fruit de ses investigations très poussées fait aussi, au passage, le bonheur du CAB 1 chargé de museler les opposants de la monarchie. En 1963, Basri gagne en notoriété grâce au rôle quon lui prête dans le complot avorté de lUNFP. Cet épisode, qui se solde par onze peines de mort prononcées à lencontre des leaders de lUNFP, lance définitivement la carrière de Basri. Le policier sest fait un nom. Et lhomme, qui passe désormais pour un bon vivant, a pris de la hauteur. Une anecdote : un soir de 1964, Basri est secoué par des agents à la sortie dun cabaret très à la mode à Kénitra. Il na tout simplement pas été reconnu par les maîtres du lieu. Quelques jours plus tard, le gérant du cabaret, un homme pourtant au carnet dadresses étoffé, "disparaît" de longs mois durant, dans lun des centres de détention secret (les fameux PF ou points fixes) à la disposition de la police parallèle en cette période
Fin connaisseur des milieux estudiantins, de la classe politique existante et de la société marocaine en général, Basri excelle dans le renseignement. Tant et si bien quil finit par grimper, logiquement, à la tête des RG. Dans le privé, Basri fréquente du beau monde. Il se lie damitié avec lun des frères Benhima, famille très puissante à lépoque puisque deux de ses fils sont ministres. Comme avec les Haddaoui quelques années plus tôt, Basri met à profit sa proximité et tape dans lil des Benhima. Résultat : quand, au lendemain du coup dÉtat de Skhirat en 1971, le Dr Mohamed Benhima est propulsé à la tête du ministère de lIntérieur en remplacement d'Oufkir "glissé" à la Défense, Basri saute tout naturellement au cabinet de lIntérieur. Cest la consécration. En quelques mois, Basri, en homme de terrain, fait montre dune formidable capacité dorganisation. Et il allonge considérablement létendue de son pouvoir. Cest lui, en effet, qui dirige alors le ministère de lIntérieur, tapi dans lombre du Dr Benhima. Basri confirme. Pas assez pour prévenir le coup dÉtat suivant, celui de 1972, mais suffisamment pour récupérer lannée daprès, en 1973, un nouveau-né : la DST, venue combler le vide laissé, six années durant, par la dissolution du CAB 1 dans les suites de laffaire Ben Barka. Lancien pensionnaire du collège musulman de "Zettat" devient pratiquement le numéro trois du pays, après le monarque et Ahmed Dlimi. Cest lui qui mène lappareil répressif du pays avec, dès 1973, un fait darmes notoire : le dénouement des "événements de Moulay Bouazza", énième traquenard pour les derniers des opposants armés. En 1974, le déclenchement du conflit du Sahara éloigne Dlimi de Rabat. Basri, dans le même temps, devient secrétaire dÉtat à lIntérieur après un passage à la D.A.G (Direction des affaires générales), machine à fabriquer les gouverneurs et les agents dautorité. Déjà puissant, lhomme devient incontournable. Même pour celui quil appelle, le plus solennellement, "Sidna (notre seigneur)" : Hassan II. Désormais mêlé à toutes les décisions stratégiques du pays, Basri devient officiellement ministre de lIntérieur en 1979. Cest lui qui met un terme aux dernières émeutes populaires (celles du pain en 1981), manuvre pour négocier la paix sociale avec les syndicats, fabrique le concept des collectivités locales, le redécoupage du pays en régions, la mode des walis-gouverneurs, etc. La disparition de Dlimi, en 1983, fait tomber le Sahara "politique" dans son escarcelle. Il négocie avec tout le monde, les édiles locaux comme les voisins algériens ou les multiples émissaires de lONU, manquant de devenir une sorte de Premier ministre et de ministre des Affaires étrangères bis. Il gagne aussi, dans la foulée, un portefeuille supplémentaire : celui de linformation, pour finir de contrôler tout ce qui bouge. Il est de tous les gouvernements et, sous son égide, plus de la moitié des partis politiques lui doivent directement leur existence. "Jai ainsi agi, confie Basri à ses collaborateurs, pour servir le projet de Hassan II : bâtir un État sur des bases propres après avoir balayé le terrain". Comme il le confiera plus tard, non sans humour, beaucoup de projets et de décisions capitales sont prises, en concertation avec Hassan, "entre deux parties de golf, sur le green, dans les vestiaires ou, tout simplement, en marchant".
En homme avisé, Basri a bâti son royaume sur la base dune DST entièrement sous sa coupe. 23 ans durant, Si Driss a veillé sur le temple du renseignement intérieur, se contentant de nommer des directeurs adjoints recrutés parmi ses fidèles. Ce nest donc pas un hasard si, peu après la mort de Hassan II et avant même son éviction du ministère de lIntérieur, Basri se savait fini dès lété 1999 où, pour la première fois, la DST a eu un nouveau directeur, nommé par dahir
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