Et s'il parlait ? : Basri Ce n'est pas fini
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Et s'il parlait ? : Basri Ce n'est pas fini

L'incarcération de son beau frère et d'un de ses plus proches lieutenants l'a replacé aux devants de l'actualité. Mais où est Driss Basri ? Et que prépare-t-il ? Une enquête de Karim Boukhari et Driss Ksikes


Basri est un homme du passé. Certains de ses obligés sont aujourd’hui appelés à la barre. La justice ne suivant pas forcément son cours au Maroc, il n’est pas dit que Basri, lui-même, aille à la cour également. Pourquoi ? Parce que même si le système dont il a été le manœuvrier a vécu, celui qui lui a succédé n’est pas plus rationnel. Ce n’est pas encore la
bureaucratie impersonnelle de l’État qui sévit, mais les relations clientélistes du pouvoir qui priment. En attendant que Basri parle de ce Maroc corrompu qu’il a cultivé et couvé (s'il en parle un jour), nous avons pris les devants, et enquêté. Actualité oblige, nous sommes allés sonder les questions obsessionnelles suscitées par le procès de ses ex-protégés et ses mémoires toujours en suspens. Pour mieux comprendre, nous avons redécouvert, faits à l’appui, la méthode et les réseaux qui ont permis à cet homme de devenir omnipotent. Et puis, la biographie étant toujours la clé de tous les desseins, nous avons reconstitué les phases d’ascension de cet homme épris de pouvoir, qui s’accommode mal de sa mort politique et négocie, tant bien que mal, le maintien de son impunité.

Où est-il actuellement ?

"Je suis libre de voyager où je veux, quand je veux", répétait Driss Basri à ses interlocuteurs, qui le harcelaient de questions depuis son éviction en novembre 1999. Depuis, et malgré les fausses informations sur son éventuelle interdiction de quitter le territoire, il a effectivement séjourné, au moins à deux reprises, hors du Maroc. Chaque déplacement a donné lieu à d’interminables conjectures : "Et s’il partait à jamais ? Et s’il changeait de nationalité ?". Actuellement à Paris, depuis plus de 3 semaines, Basri a eu le temps d’effectuer un aller-retour à Madrid. "Je suis là pour mes affaires personnelles (NDLR : Basri possède des biens en France et en Espagne)", lâchait-il aux curieux. Une année après avoir tenté, en vain, d’obtenir la nationalité française (alors qu’il s’était rendu à Paris pour "raisons de santé"), l’ex-ministre de l’Intérieur est revenu à la charge, cette fois auprès des autorités espagnoles. Ses fameux mémoires, qui suscitent tant de remous et de spéculations, font-ils partie des "affaires personnelles" qui ont motivé ce voyage ? Basri entretient le suspense sur la question : le manuscrit existe bel et bien. Il est quasiment près depuis plusieurs mois, mais sa publication, hier encore tenue pour acquise, est désormais incertaine. "Je parlerai le moment venu", se contente de répondre Basri à tous ceux qui l’ont approché. Il n’est pas dit que Basri est actuellement maître de son destin. Son entourage le décrit comme "un homme aux abois".

Est-il concerné par le procès Laâfoura-Slimani ?

Techniquement, non. L’objet des poursuites retenues contre les vingt inculpés ne le concerne qu’en tant qu’actionnaire de l’ombre de l’hôtel Tivoli à Agadir, au profit duquel ont été détournés les travaux théoriquement destinés aux projets Fouarat, Oulad Ziane et de la commune d'Aïn Sebaâ. C’est uniquement à ce titre qu’il est évoqué dans la plainte enregistrée par l’homme d’affaires suisse, Jean-Victor Lovat. En plus, les enquêteurs, comme le prouvent les procès verbaux, coupent court à toutes les pistes pouvant mener éventuellement vers l’ancien homme fort du régime. Aussi, lorsque Abderrahim Qanir, réputé pour avoir servi de prête-nom à Basri, nie avoir versé de l’argent à ce dernier, l’officier en charge du dossier préfère en rester là. Comme s’il y avait une volonté politique de circonscrire l’affaire. Le fait même de la soumettre à la CSJ, qui ne permet même pas de révéler des éléments d’enquête, abonde dans ce sens. Certains milieux soutiennent, de leur côté, qu’il y aurait un chemin plus court pour égratigner Basri : Bouznika Bay et d’autres affaires montées par Hicham Basri …
Concrètement, Basri est concerné au plus haut point par le procès en cours. Il est de notoriété publique qu’aussi bien A. Slimani, Boujemaâ Yousfi et Qanir sont à la tête de sociétés écran qui masquaient les intérêts économiques de Basri. Quant à Laâfoura, il obéissait au doigt et à l'œil de son bienfaiteur et protecteur, Basri. Exemple, lors de la tristement célèbre campagne d’assainissement, Basri a pris le soin d’écarter Hammouda El Qaïd de son poste de wali de Casablanca pour accorder les pleins pouvoirs à son dauphin, Laâfoura. Pour le procès en cours, ce dernier menace de "livrer tous les noms des bénéficiaires de l’argent détourné".
De Paris, où il suit les péripéties de ce procès, Basri rappelle à qui veut l’entendre que depuis son éviction, plusieurs de ses "fidèles", Slimani et Laâfoura en tête, lui ont tourné le dos, notamment sur les affaires privées qui les lient. Sur un autre plan, il n’est pas exclu d’envisager ce procès comme le relent d’un épisode vieux de 12 ans : Laâfoura, alors chargé des élections au cabinet de Basri, a eu l’indélicatesse de mettre hors course Fouad Ali El Himma et d'autres proches du prince héritier de l’époque.

À quoi joue-t-il ?

Après deux années d’hibernation, Basri ouvre ses portes aux médias à la veille des élections législatives de septembre 2002. "Je ne suis pas un homme fini. J’ai encore un rôle politique à jouer et je compte me présenter aux élections". C’est en ces termes qu’il a "vendu" son retour sur scène. Se disant inquiet "pour l’avenir du pays", il s’est même vu candidat USFP, le parti qu’il avait réussi à dompter ! Mais dans les faits, sa candidature-boutade n’a jamais obtenu le feu vert du Palais. Pire, dans l’entourage du roi, le geste a été pris pour une défiance voire une rupture d’un contrat de non-belligérance. Pour sauver la face, Basri dira, après coup, que cette tentative n’avait pour ambition que de tâter le terrain. Malgré cet échec, il a tenu à prouver qu’il n’était pas mort politiquement et déclarait qu’il continuait de recevoir les hommes politiques chez lui. À vrai dire, il n’était plus aussi sollicité qu’auparavant. Il meublait l’essentiel de son temps en allant au green et en griffonnant des notes personnelles. "Ce que vous voyez là, disait-il en désignant une liasse de documents censée représenter ses mémoires, je le fais pour mes petits-enfants". Devoir de mémoire d’un grand-père au soir de sa vie ou arme de défense d’un politicien déchu qui en sait trop ? "En tout cas, explique-t-on dans son entourage, Si Driss ne peut pas s’accommoder d’une retraite forcée".

Le pouvoir l’a-t-il enrichi ?

"Vous pouvez tout me reprocher sauf le fait de m’être enrichi par l’exercice du pouvoir". Tous ceux qui l’ont connu de près ont du entendre, un jour ou l’autre, cette affirmation. Mais tous ne la prennent pas pour argent comptant. Faisons une distinction : Basri est riche mais non opulent. Il n’a pas non plus des manières de riches. "Il a toujours reçu les gens chez lui avec l’humilité propre aux gens du terroir", disent tous ses visiteurs. Alors qu’il était dans les années 70 pas plus riche que n’importe quel haut fonctionnaire, il a commencé à afficher une identité d’homme d’affaires dans les si fructueuses années 80, porteuses de toutes les réformes : re-découpage administratif, réforme fiscale, revalorisation des collectivités locales, etc. Basri a investi, directement ou via les membres de sa famille mais aussi le premier cercle de ses obligés, dans de nombreux domaines, allant du foncier aux carrières de sables, en passant par l’hôtellerie (d’où le Tivoli). Cette fortune, faute d’être enregistrée en son nom propre, reste difficile à évaluer. Mais Basri est un homme riche !

Risque-t-il de tout déballer ?

"Je veux témoigner de mon œuvre et de celle de Hassan II, de ce Maroc qu’on a mis sur les rails", dit-il fièrement, soulignant le rôle joué par son maître. C’est d’ailleurs cette insistance sur l’apport
de Hassan II qui indispose les tenants du pouvoir autour de Mohammed VI. Des proches de l’ancien ministre se veulent, toutefois, rassurants quant à la teneur de son ouvrage en chantier. "Il ne peut être qu’un livre institutionnel, sur la construction démocratique". Une manière de solder les dérives de la gestion du passé.
Les mauvaises langues vont jusqu’à prévenir contre un brûlot venant d’un homme aigri, forcément revanchard. Cette éventualité demeure peu probable. Basri, le premier, aurait tout à y perdre. Hormis son fils, Hicham, "mal-aimé en haut lieu", tous les autres enfants Basri (2 garçons et 2 filles) sont toujours au Maroc. Mieux, son fils cadet, Toufiq, qui a fait ses classes au collège royal et sur les bancs de l’université, aux côtés de Moulay Rachid, a gardé ses entrées au Palais. Basri, lui même, affirme "n’aspirer qu’à vivre tranquillement au Maroc". Dans l’absolu, et comme le rappellent sans cesse ses détracteurs, il est clair que l’ancien homme fort de Hassan II reste le dépositaire de tous les secrets, petits et grands, de la monarchie. C’est assez lourd à porter. Surtout pour un homme dont les relations avec le monarque actuel n’ont jamais été au beau fixe.


Et s'il parlait ? : La méthode Basri

Avec Thami Khyari,
le SG d'un parti "ami"
Il a constitué un réseau d’intellectuels obligés, tissé une toile de partisans rapprochés, mis la main sur la manne des communes, voulu mettre les hommes d’affaires sous sa botte et s’est positionné comme le "pare-choc" de Hassan II, avant de devenir l’homme-clé de tout un système. Enquête et analyse, par Driss Ksikes


Élites et partis


S'il y a un fait sur lequel s’accordent autant ses irréductibles
fidèles que ses inconsolables ennemis, c’est bien qu’il était "un homme d’écoute(s)". Depuis qu’il a été promu directeur des affaires politiques au ministère de l’Intérieur et de manière concomitante directeur de la DST, en 1973, "il était le premier homme d’État à inviter des intellectuels, généralement non dogmatiques, pour discuter chez lui, plus ou moins librement", raconte l’un des conviés. Ce vivier universitaire, il l’a utilisé à multiples desseins. Il l’a investi pour noyauter l’UNEM. Son éléve puis subalterne, Abdelaziz Laâfoura, actuellement en examen, s’occupait d’Ilal Amam. Avec le temps, Basri a tellement disséminé ses hommes qu’une poignée de gauchistes ont choisi, à leur sortie de prison au milieu des années 80, de regagner ses services. Il a réussi à faire de la faculté de droit une sorte de "cabinet de l’ombre" dans lequel il puisait pour recruter des collaborateurs de l’ombre, dont le plus connu, Jalal Essaïd, est devenu président du Parlement, alors que d’autres, plus discrets, venaient même de l’USFP. Le premier à avoir rejoint le cercle du grand vizir sans pour autant s’y compromettre est feu Habib Sinaceur. Depuis, il a fait des émules, qui n’avaient pas forcément les mêmes scrupules, ni la sagesse de leur chef, Abderrahim Bouabid, qui l’utilisait car "il rapportait tout textuellement à son maître". Mais dans les faits, "chacun s’intégrait dans son système à son rythme. Certains s’asseyaient avec lui pour l’informer, d’autres juste pour échanger les points de vue et d’autres encore pour l’aider à établir sa stratégie", explique cet ex-ministre. Quant à lui, note un de ses assistants, "il ne voulait pas se contenter des fiches froides qu’il recevait. Il voulait avoir une idée sur l’état d’esprit qui régnait au sein des partis". Le deal était alléchant : plus ces militants, hier encore marginalisés, se rapprochaient du grand vizir, plus ils pouvaient avoir des clés en main pour régler des affaires cruciales et gravir les échelons à l’intérieur de leurs structures politiques. Cette élite clientéliste a été cultivée au fil des élections… truquées. Au Parlement, l’œil de Big Brother veillait au grain. Les histoires secrètes ne manquent pas. Au début des années 80, il est arrivé à feu Ali Yata (PPS) de s’en prendre frontalement à la monarchie, mais face au tollé qu’il a soulevé auprès d’élus, plus obséquieux que patriotes, il s’est ravisé et a déclaré : "Je m’excuse, ce fut un lapsus (zallatou lissan)". Dix minutes plus tard, Basri sermonnait son bras droit sur place, Mohamed Ziadi, pour son manque de vigilance. Une dizaine d’années plus tard, les élus s’apprêtaient à voter une motion de censure. Sur ordre de son chef, un commissaire à Rabat a dépêché une unité d’écoute sur place. Mais le président de la séance a répliqué : "Si le roi veut écouter, la régie du Parlement est équipée pour cela". Des politiciens qui tiennent ainsi tête aux sécuritaires de l’époque ont de plus en plus fait défaut. "Tous les autres y trouvaient leur compte. Basri les a attirés, tantôt par la répression, tantôt par la séduction, et parfois par l’instrumentalisation", explique ce proche de l’ex-super ministre. Certains jouaient double jeu. Tonitruant au perchoir, Fathallah Oualalou reconnaît avoir été voir en 1993 "un homme de l’État (Basri, précise un de ses collègues) pour le prévenir que Youssoufi s’apprêtait à partir à Cannes en guise de protestation". D’autres, plus fanfarons et orgueilleux, mais très proches du ministre de l’Intérieur, comme Thami Khyari, ont eu droit à créer un parti (FFD) "par complicité et amitié", note un autre ministre qui connaît les deux. Certes, tout le monde ne tapait pas à la porte de Basri. Certains préféraient transiter, incognito, par le service de contre-espionnage, la DGED, dirigé par le général Ahmed Kadiri. D’autres politiciens, ayant une légitimité historique, avaient, à un moment donné, accès au Palais, via les conseillers, Ahmed Réda Guédira et Driss Slaoui. Mais, plus le roi Hassan II approchait de sa tombe, plus son grand vizir gagnait en force d’attrait. Mais pour ne jamais se prendre pour le prince, il ne cessait de répéter : "Je suis juste un essuie-glace". Comprenez qu’il évite au roi d’être éclaboussé. Au bout du compte, sa maîtrise du champ politique était devenue quasi totale et la production intellectuelle stérile à force de consensus.

L'argent et le pouvoir

"Vous allez lui donner, en plus de sa puissance politique, un pouvoir financier incontrôlable que vous allez regretter". C’est un autre courtisan, Abdellatif Jouahri, argentier du pays en 1983, qui ne cessait de répéter la même litanie dans les couloirs du Parlement. Il prévenait les politiciens, Abdelouahed Radi (USFP) en tête, contre les 30% de la TVA devant être versés aux communes et que Basri voulait avoir sous la main, sans passer par les lourdeurs du ministère des Finances. Suite à un arbitrage royal, dans les coulisses, le ministre de l’Intérieur a eu gain de cause. Ce fut là le péché originel. Depuis, le nombre des communes est passé de 800 à 1500 pour justifier cette manne. Mais même si le contrôle interne prévu est compliqué, "il était mené de manière inégale, selon le degré de proximité que vous aviez du grand vizir. Cela nous rendait à la merci du ministère", raconte ce président de commune. Si l’on s’en tient à la déclaration faite par Basri lui-même devant le Parlement en 1994, le bilan est lourd : "Nous avons 400 communes où des irrégularités ont été relevées et que nous allons soumettre à la justice". Chantage déguisé ? Déclaration-alibi ? Les temps étaient durs. Un rapport accablant de la Banque mondiale, censé évaluer le PAS, pointait du doigt "la corruption qui gangrène, la contrebande qui se développe" et des jeunes fils de protégés du régime, dont Hicham Basri, qui ont eu une ascension financière fulgurante. Une campagne d’assainissement était alors annoncée en trombe. Dans le sérail, trois scénarios se disputaient l’agrément du roi. Le premier, soutenu par Mohamed Kabbaj et Driss Slaoui, suggère de "se limiter au Nord", pour lutter contre la contrebande et le trafic de drogue. Le second, défendu par Abdelhadi Boutaleb, Mohamed Mikou et André Azoulay préfère "ne pas fragiliser l’économie", et le dernier avancé par Basri, avec l’aval royal, préconise de "ne pas toucher aux petits dealers pour préserver l’ordre social et s’en prendre à la grande bourgeoisie qui menace le pouvoir". En disant qu’il n’y a "jamais eu de famille qui ait fait fortune au Maroc d’une dynastie à l’autre", Hassan II a sonné le tocsin. Sur le terrain, l’opération allait tourner au règlement de comptes. "Basri arrivait à la wilaya de Casa -où son dauphin Laâfoura assurait un très long interim- pour annoncer qu’il avait 4200 dossiers de personnes à poursuivre", raconte un haut gradé. Du côté des douanes, il y eut au début une fin de non recevoir, faute de pièces justificatives. Soumis à la loi de son maître Basri, le ministre de la Justice à l’époque, Abderrahmane Amalou (dernièrement mis à l’écart par l’UC), se pourléchait les babines. Les amendes exigées par les tribunaux atteignaient les 600 millions de dirhams. Au passage, témoigne cette victime, "Laâfoura menaçait des familles d’hommes d’affaires de persécutions". Entre temps, la CGEM, et des personnalités influentes, comme l’actuel Premier ministre, Driss Jettou, montaient au créneau. "La politique a alors changé et, au lieu de s’en prendre aux gros, ils commençaient à poursuivre indûment des hommes d’affaires de calibre moyen", raconte un dirigeant politique étroitement lié au processus. Dans l’une des affaires les plus en vue à l’époque (concernant Tahiri, Bentaleb et le directeur des douanes), le juge de la Cour d’appel, Jalal Taher, un des rares à avoir résisté à la pression de Basri et de ses hommes, a déclaré se retirer pour la délibération mais, empêché de reconnaître l’erreur judiciaire par le procureur du roi, n’en est jamais ressorti. Il est allé à La Mecque. Il n’était pas le seul à fuir, faute de mieux. Moulay Mehdi Alaoui, alors directeur des affaires économiques au ministère de l’Intérieur, a également opté pour le pèlerinage. Basri tentera plus tard de le rendre responsable de ces dépassements. Mais en vain. L’un de ses amis le reconnaît, "il a une tendance à incriminer l’autre. C’est son côté versatile". Il ne croyait qu’en un seul clan, le sien. Celui de l’abus de pouvoir.


Et s'il parlait ? : Un destin marocain

Driss Basri à 15 ans (cercle),
au collège musulman de Settat.
Parmi ses camarades de classe, on
reconnaît Ahmed Moutiî (croix), wali
de Casablanca dans les années 80
De l'écolier pauvre de Settat au tout puissant ministre de l'Intérieur et bras droit de Hassan II, l'ascension en flèche de Basri ne doit rien au hasard. Karim Boukhari restitue les clés d'un long "règne".


Rassurez-vous, Driss Basri n’a pas toujours été flic. Dans le Maroc trouble des années 50, il est un jeune écolier comme les autres, qui fréquente assidûment les bancs du collège musulman de Settat, alias "Zettat" pour les autochtones. L’un de ses enseignants raconte : "Le petit Driss était un élève
calme, studieux, et même doux. Bon partout, surtout à l’écrit, sauf en arabe". Enfant pauvre (son père est gardien de prison), moyennement doué, Basri, né en 1938, est du genre à passer inaperçu. Jusqu’à ce jour de juin 1957, où il impressionne tout le monde, à commencer par son maître d’école. "C’était le Ramadan, se rappelle l’enseignant, nous étions en classe quand, soudain, des bruits de dispute nous sont parvenus des fenêtres. Dehors, un homme, probablement coupable d’avoir rompu le jeûne en public, était en train de se faire lapider par la foule. La scène était terrible. Tous mes élèves se sont précipités vers les fenêtres, ou sont sortis dans la rue pour voir les choses de plus près. Tous, sauf un : le petit Basri, resté imperturbablement sage dans son coin. J’ai croisé son regard. Il avait parfaitement compris mon désarroi, mais il n’a pas pipé mot, se contentant de me faire passer une sorte de message par son seul regard perçant : non, tu ne peux rien faire, me disait-il des yeux, essayons simplement de rester tranquilles et d’attendre que ça passe". C’est officiellement en 1958 que le jeune Basri, alors en classe de deuxième, est "happé" par la Sûreté nationale, qui recrute à tour de bras. Comme il le dira aux amis qui lui recommandent de terminer ses études, "c’est la police qui est venue me chercher, pas le contraire". Basri est ainsi recruté en tant qu’officier de police adjoint, affecté à la sécurité publique.
Dans les années 60, la vie du jeune policier prend peu à peu une dimension plus importante. Dans le privé, Basri se lie à la famille Slimani (où il prend épouse), elle-même liée à la famille Haddaoui dont le père est directeur de cabinet d’Oufkir à la DGSN. Le père Haddaoui repère Basri et en fait son protégé (Basri renverra l’ascenseur des décennies plus tard en aidant à la nomination de deux des fils Haddaoui, Rafik et Rachid, respectivement à la tête de la CNSS et de la CNCA). Le jeune officier est promu commissaire. Il se distingue au département des renseignements généraux (RG) où il s’occupe entre autres du service politique, devenu son terrain de prédilection. Parallèlement à ses activités professionnelles, Basri prépare sa capacité de droit, moyen très intelligent pour accéder à l’université sans avoir le bac en poche, avant d’aspirer à une licence et plus tard à un doctorat en droit. L’étudiant est à l’image de l’écolier : bosseur et appliqué. À la faculté de droit de Rabat, Basri accède au savoir mais aussi au renseignement. L’université sert en effet de pépinière pour la classe politique, dominée à l’époque par une gauche subversive. Basri infiltre tous les réseaux, en s’appuyant sur d’autres étudiants triés sur le volet et gagnés à la cause du renseignement. Le fruit de ses investigations très poussées fait aussi, au passage, le bonheur du CAB 1 chargé de museler les opposants de la monarchie. En 1963, Basri gagne en notoriété grâce au rôle qu’on lui prête dans le complot avorté de l’UNFP. Cet épisode, qui se solde par onze peines de mort prononcées à l’encontre des leaders de l’UNFP, lance définitivement la carrière de Basri. Le policier s’est fait un nom. Et l’homme, qui passe désormais pour un bon vivant, a pris de la hauteur. Une anecdote : un soir de 1964, Basri est secoué par des agents à la sortie d’un cabaret très à la mode à Kénitra. Il n’a tout simplement pas été reconnu par les maîtres du lieu. Quelques jours plus tard, le gérant du cabaret, un homme pourtant au carnet d’adresses étoffé, "disparaît" de longs mois durant, dans l’un des centres de détention secret (les fameux PF ou points fixes) à la disposition de la police parallèle en cette période…
Fin connaisseur des milieux estudiantins, de la classe politique existante et de la société marocaine en général, Basri excelle dans le renseignement. Tant et si bien qu’il finit par grimper, logiquement, à la tête des RG. Dans le privé, Basri fréquente du beau monde. Il se lie d’amitié avec l’un des frères Benhima, famille très puissante à l’époque puisque deux de ses fils sont ministres. Comme avec les Haddaoui quelques années plus tôt, Basri met à profit sa proximité et tape dans l’œil des Benhima. Résultat : quand, au lendemain du coup d’État de Skhirat en 1971, le Dr Mohamed Benhima est propulsé à la tête du ministère de l’Intérieur en remplacement d'Oufkir "glissé" à la Défense, Basri saute tout naturellement au cabinet de l’Intérieur. C’est la consécration. En quelques mois, Basri, en homme de terrain, fait montre d’une formidable capacité d’organisation. Et il allonge considérablement l’étendue de son pouvoir. C’est lui, en effet, qui dirige alors le ministère de l’Intérieur, tapi dans l’ombre du Dr Benhima. Basri confirme. Pas assez pour prévenir le coup d’État suivant, celui de 1972, mais suffisamment pour récupérer l’année d’après, en 1973, un nouveau-né : la DST, venue combler le vide laissé, six années durant, par la dissolution du CAB 1 dans les suites de l’affaire Ben Barka. L’ancien pensionnaire du collège musulman de "Zettat" devient pratiquement le numéro trois du pays, après le monarque et Ahmed Dlimi. C’est lui qui mène l’appareil répressif du pays avec, dès 1973, un fait d’armes notoire : le dénouement des "événements de Moulay Bouazza", énième traquenard pour les derniers des opposants armés. En 1974, le déclenchement du conflit du Sahara éloigne Dlimi de Rabat. Basri, dans le même temps, devient secrétaire d’État à l’Intérieur après un passage à la D.A.G (Direction des affaires générales), machine à fabriquer les gouverneurs et les agents d’autorité. Déjà puissant, l’homme devient incontournable. Même pour celui qu’il appelle, le plus solennellement, "Sidna (notre seigneur)" : Hassan II. Désormais mêlé à toutes les décisions stratégiques du pays, Basri devient officiellement ministre de l’Intérieur en 1979. C’est lui qui met un terme aux dernières émeutes populaires (celles du pain en 1981), manœuvre pour négocier la paix sociale avec les syndicats, fabrique le concept des collectivités locales, le redécoupage du pays en régions, la mode des walis-gouverneurs, etc. La disparition de Dlimi, en 1983, fait tomber le Sahara "politique" dans son escarcelle. Il négocie avec tout le monde, les édiles locaux comme les voisins algériens ou les multiples émissaires de l’ONU, manquant de devenir une sorte de Premier ministre et de ministre des Affaires étrangères bis. Il gagne aussi, dans la foulée, un portefeuille supplémentaire : celui de l’information, pour finir de contrôler tout ce qui bouge. Il est de tous les gouvernements et, sous son égide, plus de la moitié des partis politiques lui doivent directement leur existence. "J’ai ainsi agi, confie Basri à ses collaborateurs, pour servir le projet de Hassan II : bâtir un État sur des bases propres après avoir balayé le terrain". Comme il le confiera plus tard, non sans humour, beaucoup de projets et de décisions capitales sont prises, en concertation avec Hassan, "entre deux parties de golf, sur le green, dans les vestiaires ou, tout simplement, en marchant".
En homme avisé, Basri a bâti son royaume sur la base d’une DST entièrement sous sa coupe. 23 ans durant, Si Driss a veillé sur le temple du renseignement intérieur, se contentant de nommer des directeurs adjoints recrutés parmi ses fidèles. Ce n’est donc pas un hasard si, peu après la mort de Hassan II et avant même son éviction du ministère de l’Intérieur, Basri se savait fini dès l’été 1999 où, pour la première fois, la DST a eu un nouveau directeur, nommé par dahir…
 
 
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