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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Aide aux sinistrés d'Al Hoceima : Les ONG ont-elles supplanté l'État ?

Les images de camions d'aide assiégés par des sinistrés du séisme qui a secoué Al Hoceima la semaine dernière, causant plus de 570 morts, sont passées en boucle sur toutes les télés (étrangères). Beaucoup de journaux, marocains comme étrangers, ont fait leurs gros titres sur les énormes cafouillages de la distribution de tentes et de vivres. Il n'en fallait pas plus pour qu'on crie à l'amateurisme et à la désorganisation des autorités. À la décharge de l'État, chaque couac organisationnel est amplifié mille fois par des médias qui tiennent un "sujet" intéressant. Mais, contrairement à ce qu'affirmait
le secrétaire d'État Mohamed El Gahs, cette semaine, sur les colonnes de Libération et d'Aujourd'hui le Maroc, ce n'est pas illégitime. En cas de catastrophe naturelle, on attend de l'État qu'il soit parfaitement organisé. Et s'il ne l'est pas, il est difficile de lui trouver des circonstances atténuantes. On peut, néanmoins, écouter les arguments des officiels. Le porte-parole du gouvernement affirme qu'on oublie un peu facilement la mobilisation de milliers d'hommes de différents corps d'État et le gros déploiement logistique qui a accompagné cette mobilisation. Sans nier les problèmes de distribution, il les explique notamment par l'affluence de demandeurs d'aides illégitimes. Des gens qui avaient toujours un toit, mais qui assiégeaient quand même des chargements de tentes et de couvertures. Une responsable associative locale nous a confirmé cette information. Sans excuser de tels comportements, elle les explique par la peur et le traumatisme. Des facteurs dont l'État aurait dû tenir compte, plutôt que de s'en plaindre et de justifier ainsi des cafouillages imputables à la bureaucratie et au clientélisme, dit-elle. Qui croire ? Fidèlement à l'esprit de cette rubrique, chaque camp défend ses arguments, à armes égales. À vous de trancher.



Zohra Koubia
Coordinatrice d'ONG locales
"La bureaucratie et le clientélisme ont gêné la redistribution. Les ONG ont été plus efficaces"


En tant que responsable associative au cœur des opérations d'aide,
diriez-vous que l'État a facilité le travail, ou qu'il l'a compliqué ?

Au départ, les intentions étaient bonnes. Les collectifs d'ONG ont été bien accueillis, on nous a promis soutien et assistance. Nous avons aussi été très bien accueillis par les grands responsables venus à Al Hoceima, notamment Zoulikha Nasri*. Mais les grandes orientations des hauts responsables ont toujours beaucoup de mal à être traduites en actions de terrain par les responsables locaux. Où que nous nous présentions, wilaya, caïdat, communes, on n'avait toujours rien à nous proposer. Nous avons dû nous débrouiller tout seuls. Finalement, les ONG ont été beaucoup
plus actives, plus présentes sur le terrain que les services de l'État. Les statistiques que nous avons recueillies sur les victimes, les décès, les sinistrés, les maisons détruites, les maisons qui menacent ruine, etc. sont beaucoup plus précises que les statistiques officielles puisque les responsables, contrairement à nous, se sont contentés de procéder à des recoupements à partir de témoignages. Nous, nous avons été sur le terrain, un peu partout.

Peut-on dire, dans ce cas, que la société civile a supplanté l'État ?
Oui. Il y a eu des carences dans la distribution des aides par les agents de l'État. Aujourd'hui encore (mercredi 3 mars), il y a des aides qui n'ont pas été distribuées. Et en même temps, certaines communes qui ont des besoins n'ont toujours rien reçu. De plus, chaque commune a pour priorité ses propres habitants. Les élus locaux redistribuent en fonction, souvent, de considérations électorales… Enfin, la bureaucratie a été un important facteur de blocage et de retards. Les ONG fonctionnent de manière beaucoup plus souple. Quand nous recevons les aides, nous les acheminons aussitôt. Nous n'avons pas de stocks, tout est distribué dès réception. Comme nous connaissons les habitants localité par localité, nous pouvons repérer très vite qui a vraiment besoin d'aide, et distribuer cette aide aussi vite.

Des responsables parlent de camions d'aide (notamment de tentes) assaillis par des gens qui n'étaient pas des sinistrés…
C'est parce que la majorité des tentes, comme de toutes les aides, a été distribuée à Al Hoceima, alors que dans la ville même, très peu de maisons ont été touchées. Il faut encourager les gens d'Al Hoceima à rentrer chez eux, pas leur poser sous le nez des tentes, des couvertures, des denrées alimentaires… et créer une nouvelle classe de gens, dépendants de l'assistance publique et vivant dans des camps au milieu de la ville. Il ne faut pas créer une nouvelle situation sur les ruines du séisme.

Pourquoi des gens dont les maisons sont debout dorment quand même dans la rue ?
Les gens ont peur de revenir chez eux, c'est difficile de les en blâmer. Il faut se mettre à leur place, quoiqu'on ne peut comprendre que si on a vécu le séisme. Ils ont du mal à retourner dormir dans cette même chambre qui a tremblé sous leurs pieds le soir du séisme. Ce sont tous des rescapés hantés par des souvenirs difficiles, qui ont vu des morts, qui ont perdu des membres de leur famille… C'est compréhensible qu'il soient choqués ou traumatisés. D'autant plus que des maisons continuent de tomber. L'autre soir encore (mardi 2 mars), des maisons qui n'étaient même pas fêlées se sont écroulées à Beni Bouayad et à Tiferouine. Personne n'est plus sûr de rien.

* conseillère royale et directrice de la fondation Mohammed V pour la solidarité




Nabil Benabdellah
porte-parole du gouvernement
"L'État a acheminé des tonnes d'aides, les ONG n'ont été que le dernier maillon de la chaîne"


Le désordre a dominé les 3 premiers jours qui ont suivi le tremblement de terre d'Al Hoceima. La distribution des aides n'est devenue rationnelle que quand les ONG s'en sont mêlées. Les ONG ont-elles supplanté l'État ?
Non, pas du tout. Il est bon de rappeler que dès les premières heures, il y a eu une arrivée massive des secours. L'État a déployé des moyens énormes : les forces armées royales dans toutes leurs composantes, la gendarmerie, le génie, les transmissions, les forces auxiliaires, la protection civile, les autorités locales…

Vous me listez des corps constitués, pas des aides.
Mais les aides ne se trouvaient pas sur place, il a bien fallu les acheminer - et ce sont tous ces corps constitués qui l'ont fait. C'est vrai, honnêtement, qu'il y a eu des erreurs et des insuffisances. Mais j'ai vu des agents de l'État de tous les niveaux ne pas dormir pendant des jours, ne lésiner sur aucun moyen, mobiliser des cargos, des avions des camions des quatre coins du royaume. Quand on lit après ça : "l'État démissionnaire", on ne peut que ressentir une grande injustice, comme si nous étions restés à Rabat à suivre les événements à la télé. Rien n'est plus faux !

Comment qualifieriez-vous l'apport de la société civile, dans ce cas ?
On peut dire que la société civile a été le dernier maillon de la chaîne. L'aide des ONG a été très appréciable ; elles sont surtout intervenues pour la répartition des aides matérielles. C'est normal : ce sont elles qui connaissent le mieux la population et la région, qui savaient repérer le plus vite les zones touchées. Les ONG ont permis de mieux cibler l'aide pour qu'elle arrive aux plus nécessiteux.

Mais cette aide, notamment en tentes, n'était pas suffisante.
Faux ! Environ 2500 maisons ont été détruites. Si on multiplie par 5, cela fait 12.500 sinistrés. Or, nous avons distribué 20.000 tentes. C'est tout de même un gros effort ! Dans aucun pays au monde, on ne dispose de 20.000 tentes stockées, prêtes à l'emploi. Nous en avons acheté partout où nous avons pu, par milliers… Ce qui a été très gênant, même extrêmement gênant, c'est l'énorme demande de la part de populations non sinistrées. Des gens dont les maisons étaient encore debout, mais qui ne voulaient tout de même pas rentrer chez eux de peur de nouvelles répliques. Quand un camion arrivait, sinistrés ou pas, tout le monde se servait. Certaines familles se sont retrouvées avec 3 ou 4 tentes. Tout le monde en voulait, par peur des répliques. Un peur irrationnelle, très difficile à raisonner. Cela a forcément posé des problèmes de stocks, et a créé une situation très difficile à gérer.

Quelles leçons le gouvernement tire-t-il de ce tremblement de terre ?
Ce que nous venons de vivre à Al Hoceima nous permet maintenant de savoir comment réagir. Il s'agit aujourd'hui, clairement, de mettre au point un plan national anti-catastrophes naturelles. C'est une instruction claire de Sa Majesté, et une réflexion est en cours au sein du gouvernement. Il est notamment question d'un centre national, qui sera probablement basé à Rabat, avec des antennes régionales. On pourra y stocker du matériel d'intervention et du matériel de premiers secours, déjà. Ensuite, l'engagement a été pris de reconstruire toutes les maisons détruites - sur instructions royales là aussi. Enfin, il faudra penser à un véritable plan de développement économique et social pour cette région. Un conseil des ministres devrait valider tout cela prochainement.

 
 
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