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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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8 mars Journée internationale de la femme : Sur la route du progrès

Du Maghreb au Machrek, le Deuxième sexe s’affirme. Certes, l’intensité des changements varie selon la région et le poids des traditions. Il n’empêche, la roue tourne. Inexorablement. Par Laetitia Grotti


2003restera une année historique pour les Marocaines comme pour leurs coreligionnaires du Maghreb et du Machrek. Le même jour, le prix Nobel de la Paix est décerné à l’avocate iranienne Shirin Ebadi et Mohammed VI annonce la réforme du code du statut personnel, demandée depuis plusieurs années par les associations féminines.
Majeurs, ces deux événements le sont par leur portée ; ils interpellent non seulement les citoyens de ces deux pays mais
plus encore, touchent l’avenir de la communauté musulmane dans son ensemble. En effet, comment ne pas voir dans la question de la condition féminine, le point de cristallisation entre modernistes et islamistes radicaux ? S’il est difficile de prévoir l’impact du prix Nobel de Shirin Ebadi sur l’avenir de l’Iran, cette distinction a certainement redonné espoir aux partisans du changement. Quant au nouveau code de la famille marocain - entré en vigueur au début du mois - il constitue dorénavant, aux côtés de son aîné tunisien, une exception.
D’où son retentissement dans les autres pays ! Notamment chez nos voisins algériens, où les femmes appellent, à la veille des élections présidentielles, à l’abrogation du code de la famille, baptisé "code de l’infamie". Mais aussi dans les autres pays arabes, où des ouvertures aussi brusques se heurteraient à de fortes résistances. La plupart d’entre eux ont fait de la Charia l’unique source du droit et entendent l’appliquer à la lettre en matière d’autorité, de tutelle, de mariage, de divorce et d’héritage. Quand elle ne sert de prétexte au maintien de pratiques barbares comme l’excision ou les crimes d’honneur. Certes, l’Égypte ou le Liban ne sont pas la Jordanie ou la Syrie, mais partout les militantes se battent contre des codes également rétrogrades. Si leurs avancées n’ont pas l’éclat de la Moudawana "new look", elles n’en constituent pas moins les premiers jalons d’une affirmation citoyenne. Et partout, leur présence se fait plus visible. Dans les facs, les entreprises, aux postes gouvernementaux. Le Qatar a fait un pas en ce sens, en mai, en conférant aux femmes le droit de vote et celui de travailler. Accentuant ainsi le caractère arriéré des lois en vigueur au Koweït et aux Émirats Arabes Unis, où les femmes n’ont ni le droit de vote ni celui de briguer un mandat de député. Plus à l’Ouest, les Égyptiennes se battent pour le divorce ou le code de la nationalité. L’été dernier, le président Moubarak lâchait du lest, en votant le décret d’application d’une loi de 1975, qui devrait octroyer à la mère le droit de donner sa nationalité à ses enfants issus d’un mariage mixte. En Syrie, il existe à ce jour, au sein du corpus de lois sur le statut personnel, la nationalité et le code pénal, plus de 300 articles au désavantage des femmes. Les Jordaniennes ne sont guère mieux loties mais commencent, sous l’impulsion discrète de la reine Rania, à manifester leur ras-le-bol. Elles étaient ainsi des centaines à manifester l’été dernier à Amman, devant le Parlement, contre le rejet de deux décrets de lois : l’un portant sur le droit de la femme à demander le divorce, l’autre sur les crimes d’honneur. Mais c’est assurément dans les pays de la péninsule arabique, les régimes les plus durs de la région, que cette question - nouvelle - de l’émancipation des femmes est la plus sensible. Pourtant, là aussi les femmes s’affirment. À l’instar de cette pétition, signée par plus de 300 Saoudiennes, réclamant au Prince Abdulaziz la réforme de leur statut personnel. Une révolution ! Tout comme la conduite de Lubna Olayan, jugée "illicite" par les tenants d’une doctrine ségrégationniste des sexes. Le mois dernier, cette businesswoman, - la plus en vue du royaume wahhabite - avait osé s’exprimer au Forum économique de Djeddah, devant une assemblée mixte et… sans porter le traditionnel voile noir. Victimes d’un même carcan coercitif, les Iraniennes ont su profiter des espaces qui leur étaient dévolus, comme l’école (même "islamisée" ou "protégée"), pour happer des marges de liberté. Car il y a des "avantages" pratiques ou symboliques dans les études : sortir de la maison, éviter un mariage précoce, fréquenter des amis, jouir d’une autonomie plus importante, se faire entendre dans le milieu familial, se faire respecter par l’entourage… Mais plus encore, les jeunes Iraniennes l’envisagent comme un défi à une idéologie sexiste et à une société patriarcale. Depuis 5 ans, leur taux de réussite aux concours d’entrée des universités dépasse largement celui des garçons (62%), au point d’être devenu un véritable phénomène de société inquiétant la frange conservatrice du pouvoir. On le voit, contrairement à ce que proclame la quasi-totalité des constitutions des pays cités, tous leurs citoyens ne sont pas égaux en droit. Pour rétablir l’équilibre, les femmes n’ont d’autre choix que de lutter. Leur victoire symbolisera, à coup sûr, une modernité retrouvée.


Maroc : Ce qu'il reste à faire

La réforme de la Moudawana
a été adoptée à l'unanimité
le 10 décembre 2003 (Photo AFP)
Révolution d'entre les révolutions, la réforme de la Moudawana a été adoptée à l'unanimité des deux chambres du Parlement. Ce nouveau code de la famille, qui rétablit la femme comme une personne majeure, membre à part entière de la société, instaure une large égalité de droits entre les hommes et les femmes de ce pays. La fin de la tutelle mâle le prouve comme la suppression du devoir d'obéissance, l'instauration de la responsabilité mutuelle, le divorce judiciaire… Pour autant, tous les objets de lutte n'ont pas disparu, loin s'en faut. En effet, même cadrées par des mesures draconiennes, la polygamie et la répudiation sont maintenues dans le corpus légal. Tout
comme les injustices criantes en matière d'héritage, qui nous obligent à parler de "quasi-égalité" entre les sexes. En effet, comment rester cohérents quand des filles doivent partager la succession de leur père avec des collatéraux mâles ? Générant ainsi de véritables drames sociaux. De même, tant que l'usufruit du domicile conjugal ne sera pas accordé à la veuve, la question de son statut restera posé.
Alors que le chantier concernant la réforme du code de la nationalité devrait être ouvert en avril, de nombreuses Marocaines espèrent obtenir l'abrogation ou l'amendement dans un sens positif de son article 6. À savoir, qu'une mère puisse transmettre automatiquement sa nationalité à ses enfants issus d'un couple mixte. Par ailleurs, les Marocaines insistent aujourd'hui sur de nouvelles révisions du code pénal. Elles ont déjà obtenu certaines avancées notamment en matière d'adultère ou de violence conjugale. Reste d'autres questions comme celles liées au viol.
Quoi qu'il en soit, conscientes des acquis importants qu'elles viennent d'obtenir, nos militantes souhaitent avant tout ne pas en perdre le bénéfice. Soyons clairs : aujourd'hui, ce sont 8 à 10 ministères qui travaillent sur la question de la femme (éducation, santé, justice, finances, formation professionnelle…), chacun œuvrant dans son coin. Il serait peut-être temps de définir un plan d'action précis avec des objectifs clairs et chiffrés, histoire d'assurer un suivi cohérent au dossier.


Tunisie : L'héritage pour dernier combat

Habib Bourguiba, père d’une
législation très libérale,
proclamée dès 1956 (Photo AFP)
Connue pour ses atteintes aux droits de l’homme, la Tunisie peut se targuer de bons résultats concernant les femmes. Elles sont aujourd'hui plus nombreuses que les hommes dans certaines disciplines universitaires et occupent des postes de responsabilité: enseignantes, avocates, magistrats, PDG, voire ministres. 98% des filles sont scolarisées, elles représentent 34% des médecins, 64% des pharmaciens et 25% des juges sont des femmes. Il faut dire que la Tunisie fait depuis longtemps exception au Maghreb, avec une législation très libérale, proclamée dès 1956 par l’ex-président Habib Bourguiba. À l’époque, le président de la toute jeune Tunisie indépendante choisissait de moderniser et de laïciser le droit
familial. Mesures les plus symboliques et les plus évidentes : l’abolition de la polygamie et de la répudiation. Mais en parallèle, il ouvre les écoles sans discrimination. Et met en place une politique de planning familial volontariste. Quelques décennies plus tard, toutes ces lois ont fini par restructurer radicalement la famille tunisienne traditionnelle. D’autant que les Tunisiennes ont obtenu d’autres révisions du code de statut personnel, en faveur de la femme, de la mère et de l'épouse. Ainsi, en 1993, la tutelle dans le mariage est abolie, tandis que le devoir d’obéissance de l’épouse envers son mari est supprimé au profit du partage des responsabilités entre conjoints. La même année, un fonds de pension garantissant le versement de la pension alimentaire au profit de la femme divorcée ayant la garde des enfants est également créé. Trois ans plus tard, c’est l’octroi d’allocations familiales à la mère ayant la garde des enfants qui est institué et qui, de fait, est devenu automatique. Mieux, selon le code des obligations et des contrats, la femme a le plein droit de passer des contrats, d’acheter, de vendre et de disposer de ses biens, le mariage ne pouvant modifier aucun de ses acquis. Seule inégalité flagrante et qui reste objet de lutte des associations féminines : l’héritage respecte toujours la règle coranique qui veut que le garçon hérite du double de la part de la fille.


Algérie : Vers une abrogation prochaine du "code de l’infamie" ?

Khalida Toumi, actuelle ministre
de la Culture et de l'Information,
et présidente de l’Association
indépendante pour le triomphe
des droits des femmes
(AITDF) (Photo AFP)
Le premier homme politique à avoir relancé le débat sur le statut de la femme en Algérie n’est autre que le président de la république. "Au lendemain du discours de Mohammed VI devant le Parlement, Abdelaziz Bouteflika annonçait la création d’une commission chargée de revoir le code de la famille algérien", confie en souriant cette militante féministe. Effectivement, une commission interministérielle, installée par le ministre de la Justice, a été chargée de revoir "dans le sens de l’amélioration" les articles du code de la famille les plus discriminatoires à l’égard des femmes. En clair, se mettre au niveau des voisins marocain et tunisien. Depuis, la commission a rendu son rapport et s’il est clair qu’une abrogation pure et simple est inenvisageable, les dispositions les plus décriées devraient être
amendées, dans une approche assez similaire à celle de la nouvelle Moudawana. Il serait ainsi question de supprimer la tutelle dans le mariage, de rendre la polygamie, - toujours légale comme au Maroc - quasi-impossible, d’accorder l’autorité parentale conjointe, de créer un fonds de garantie pour les pensions alimentaires… Mais déjà le thème semble séduire les candidats aux présidentielles d’avril. Ainsi en est-il de l’ex-Premier ministre Ali Benflis, qui fait lui aussi de cette réforme l’un des thèmes forts de sa campagne. Et c’est bien ce qui inquiètent certaines militantes, comme Ouardia Harhad, de l’Association indépendante pour le triomphe des droits des femmes (AITDF). Que la condition féminine ne soit utilisée qu’à des fins électoralistes avant d’être jetée aux oubliettes. Mais aujourd’hui, le ras-le-bol des Algériennes - et des Algériens - est à l’origine d’une mue qui s’opère, même au sein du mouvement féministe algérien. Cette mue est particulièrement visible à travers le collectif "20 ans, baraka". Les militantes des 6 associations de défense des droits des femmes qui le constituent se battent aujourd’hui pour que l’abrogation du code de la famille se transforme "d’un combat de militantes à un combat de citoyens". Il est plus que temps : le 19 avril prochain, ce code adopté par le parti unique du FLN en 1984, aura 20 ans. "La Tunisie a déjà un statut personnel égalitaire sauf en ce qui concerne l’héritage ; le Maroc remet en question ses lois inégalitaires entre femmes et hommes ; pourquoi l’Algérie resterait-elle à la traîne ?", s’interroge ainsi une enseignante.
 
 
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