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Recharge, flashage, décodage, cryptage, etc. Cette terminologie de pirate fait partie de notre quotidien, puisque nous recevons chez nous des chaînes satellitaires illégalement. Comment fonctionne le "business". Par Driss Bennani


Sur les marchés informels de Rabat et de Casablanca, la dernière innovation high-tech du moment s’appelle le Prog DVB. Sous cette appellation faussement scientifique (et qui ne veut apparemment rien dire) se cache en fait le dernier-né des logiciels de décodage (lisez piratage) de chaînes satellitaires. Ceci dit, même s’il décrypte la majorité des bouquets satellitaires (Kiosque compris, c’est une petite révolution), le Prog DVB reste l’apanage de quelques rares privilégiés. Pour l’utiliser, puisque c’est d’un logiciel informatique qu’il s’agit, il faut disposer d’un ordinateur, équipé d’une carte de connexion satellite et de préférence, une connexion Internet pour la mise à jour des codes de décryptage. Grâce à cela, le consommateur
devient en quelque sorte son propre technicien pour moins de 120 DH.
"Ce n’est donc pas encore un produit grand public mais il ouvre la voie pour pouvoir, bientôt, débloquer les cartes à puces directement utilisées sur les récepteurs numériques normaux", affirme, rassurant, Saïd, commerçant à Rabat, qui se frotte déjà les mains à l’idée de pouvoir provoquer un véritable rush vers sa petite échoppe.
Car, même s’il ne tarit presque jamais, le commerce du satellite se nourrit de rumeurs et reste très dépendant des nouveautés mises sur le marché. Il a suffi que Canal + et TPS annoncent le changement de leurs codes de cryptage ces derniers jours pour que des milliers de Marocains se pressent qui pour recharger sa carte, qui pour flasher son chariot ou changer sa puce. Résultat des assauts, Canal a tenu le coup, TPS a cédé, plutôt facilement.

Décryptage à la source
Au départ, il y a les chaînes de télévision, cryptées. Le système de codage s’appelle Cut and Rotate. Sommairement, cela consiste à inverser deux par deux les 256 lignes qui constituent l’image télévisée. Pour pouvoir regarder cette image, il faudra utiliser une clé de décryptage (contenue dans la carte à puce) pour rétablir l’ordre des lignes. Il faudra ensuite disposer du récepteur adéquat, et généralement, renouveler son abonnement selon la formule choisie. Grâce à cela, le fournisseur contrôle votre accès.
Ça, c’est pour la théorie. Dans les faits maintenant, les systèmes de contrôle ne sont, à quelques rares exceptions près, pas infaillibles. Sur Internet, les clés de décryptage et les logiciels d’émulation pullulent. Au Maroc, plusieurs bouquets sont même accessibles sur une seule carte. Et encore, la recharge n’est pas systématique puisque cela dépend du changement des codes de cryptage à la source.
Chez nous, la révolution du petit commerce du satellite tient à deux phénomènes. Internet, comme partout dans le monde et l’arrivée de récepteurs numériques libres. En vente jusque dans les grandes surfaces, ces récepteurs supportent tous les types de cartes et de chariots d’accès. Provenant généralement de pays asiatiques ou d’Europe de l’Est, il sont modifiables à souhait. Puis, il y a les cartes à puce. Un véritable petit trafic les achemine depuis l’Italie, l’Espagne ou la Turquie. En fait, les techniciens locaux ont juste besoin d’une puce électronique programmable. Une carte qui puisse mémoriser les codes qu’ils gardent jalousement sur leurs terminaux. En règle générale, ce sont des cartes devenues invalides dans leurs pays d’origine. Ce qui explique le nombre impressionnant de cartes, toutes différentes, qui circulent sur le marché local. Jusque-là donc, rien de bien excitant. Un trafic de contrebande presque aussi risqué que celui de la mortadelle espagnole ou des espadrilles de second choix.

Au temple de la débrouille
Derrière leurs comptoirs improvisés, les petits commerçants gardent généralement leur matériel loin des regards. L’accès au "coin ordinateur" est presque défendu. À raison, puisqu’une fois passé de l’autre côté, on rit un bon coup de sa propre naïveté. En tout (c’est de toute façon le minimum requis), un ordinateur valable relié à un récepteur numérique et à un petit boîtier blanc : l’mastera. Le reste relève presque du jeu d’enfant. "La Mastera" en question est en fait un boîtier avec une entrée pour carte à puce (y compris celle du téléphone), disponible chez plusieurs revendeurs de matériel électronique pour moins de 1500 DH. Programmable grâce à un simple logiciel (moins de 900 DH, installation et programmation comprise), elle garde en mémoire les codes des principaux bouquets demandés. Pour recharger votre carte, le "petit génie" auquel vous croyez avoir affaire introduit la carte dans la Mastera, choisit d’un clic le ou les bouquets souhaités, vous entretient la conversation pendant quelques minutes, et fait de vous un homme (ou une femme) heureux(se) de retrouver ses chaînes préférées.
En fait, les vrais petits génies sont ailleurs, dans les entreprises ou dans les écoles de génie informatique. A.M en a fait un véritable métier. Banquier (et informaticien) à Rabat, il a maintenant son propre réseau de techniciens et de petits commerçants qu’il fournit régulièrement en codes de décryptage. Parfois au prix fort, puisqu’un code (une série de chiffres et de symboles) peut coûter jusqu’à 500 DH. Pour cela, A.M a juste besoin de se connecter à Internet. Certains sites de hacking (piratage) se sont, en effet, fait une véritable spécialité de mettre régulièrement en ligne les codes d’accès aux différentes chaînes satellitaires et sites Internet payants. Ils ne sont référencés sur aucun moteur de recherche et l’URL se chuchote à peine entre initiés. "Certains de ces sites fonctionnent en communauté. Pour y avoir accès, il faut faire ses preuves de hacking. Sinon, c’est assez simple. Une fois le code téléchargé, il faut s’y connaître à peine en langage de programmation pour mémoriser les codes sur le logiciel de la Mastera", témoigne sans complexe A.M. "Et si certaines chaînes semblent faire de la résistance (Canal +, Kiosque, ART, etc.), cela a deux explications. Soit les codes de cryptage changent fréquemment ou que ces chaînes n’intéressent pas beaucoup les hackers européens ou asiatiques, souvent anglophones", rapporte Adil, étudiant en télécoms dans une grande école de la capitale.
S’ils parlent avec autant de naturel, c’est que nos petits hackers ne risquent presque (ou absolument ?) rien. Certes, ils font dans la contrefaçon, ils le savent, mais qui viendra les inquiéter ? Et puis, ont-ils le choix ? Exemple : un Marocain qui veut s’abonner à un bouquet (disons Canal ou TPS, les plus courants), passera (nous avons essayé) plus de trois jours accroché à son téléphone avant d’avoir un premier interlocuteur qui le priera de prendre contact avec Canal Paris ou d’aller sur TPS.fr. Il devra donc prendre un abonnement en France, par intermédiaires interposés, qu’il devra payer en devises. L’informel a fini par chasser le légal et sur place, il ne reste plus qu’une timide représentation du bouquet arabe Al Awael, avec ses célèbres chaînes ART. TPS, Canal, Showtime et les autres ont fini par plier bagage. Du côté des officiels, silence radio. Tant mieux, pensera certainement Saïd, notre technicien r’bati. Cela lui laissera le temps de faire de bonnes affaires avec son Prog DVB.

 
 
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