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Interview : Jawhara, du plomb dans l’aile

Scène du film Jawhara
Jawhara est en salle. Le dernier film de Saâd Chraïbi raconte les arrestations abusives, les tortures et les exactions des années de plomb et situe l’histoire dans le Maroc contemporain. Un casse-tête pour le spectateur et une incohérence historique que le réalisateur explique. Propos recueillis par Maria Daïf


Jawhara est une histoire censée de dérouler pendant les années de plomb mais vous la situez dans le présent. Un anachronisme qui a non seulement dérouté le public mais qui, en plus, porte préjudice à la crédibilité du film et à votre volonté de traiter des
années de plomb…
Nous avons discuté avec insistance de la temporalité du film avec le scénariste de Jawhara, Youssef Fadel, qui lui-même a été victime de ces années-là. En situant l’histoire dans les années 70, on aurait implicitement dit que ce qui s’est passé ne s’est plus reproduit. Or, le situer dans une époque contemporaine, ce que nous avons fait, nous semblait plus pertinent : cela peut encore arriver et cela arrive encore.
Que faites-vous de la responsabilité historique que vous vous devez de respecter en touchant à un sujet encore très sensible ?
Je ne prétends ni détenir les clés de l’histoire ni celles de la vérité. J’ai fait un film une fois de plus, à partir de ce que l’on m’a raconté et de ce que j’ai lu. Par ailleurs, j’estime que placer l’histoire dans son contexte historique aurait été une facilité de traitement.
Passons. Jawhara montre, certes, des scènes de torture, de séquestration, d’emprisonnement abusif. Il y manque pourtant la violence, la souffrance des victimes et de leur famille. Le film, en somme, a un côté gentil…
Vous trouvez la scène d’interrogatoire gentille ? Et le tissu imbibé d’eau salée et enfoncé dans la bouche d’un prisonnier ligoté ? Nous avons fait une première version du scénario où les deux tiers du film se passaient à l’intérieur de la prison. Nous nous sommes rendus compte par la suite, avec Youssef Fadel, que cela était inutile et qu’il valait mieux suggérer que montrer. Par ailleurs, il est impossible de rendre compte de tout ce qui s’est passé en une heure et demie. Il fallait donc choisir un angle puisque chaque aspect, torture, violence, souffrance des familles mérite en soi un film. Je n’ai pas la prétention d’avoir fait un film exhaustif. La bonne question à poser c’est : est-ce que le film a suscité de l’émotion ? Plusieurs anciens détenus politiques sont venus me voir à la fin de la projection pour me le certifier.
Nous en avons justement appelé quelques-uns, qui se sont dits choqués par la légèreté avec laquelle vous avez traité le sujet…
C’est possible… Quelqu’un qui a vécu des événements de l’intérieur peut ne pas retrouver dans le film la douleur et la souffrance qu’il a connues. Chose que je respecte. Par ailleurs, il est normal qu’un film suscite des réactions paradoxales. Jawhara, certes, a été fait pour rendre hommage à tous ceux qui ont été victimes des années de plomb. Mais pas seulement. Le film donne à voir au public des scènes de torture, de violences, qui n’avaient jamais été vues jusque-là.
Les années de plomb sont décidément un nouveau filon pour les réalisateurs marocains, qui ont attendu que le sujet ne soit plus un tabou pour en faire des films. L’artiste n’est-il donc pas censé être précurseur et non pas suiveur ?
Si nous n’avons pas fait de films sur ce sujet jusque-là, c’est parce que nous ne pouvions pas le faire. C’était clairement interdit. Les autorités savent que si l’écrit peut toucher des milliers de personnes, l’image peut en toucher des dizaines de milliers. À partir de juillet 1999, les choses ont commencé à changer. Si des films se font aujourd’hui, c’est parce qu’on peut les faire, et c’est loin d’être un effet de mode.


Saâd Chraïbi

Point de vue : L’anachronisme qui tue Jawhara


Saâd Chraïbi a le droit de défendre son film. Comme le public - en tous cas une partie - a le droit de se sentir trompé. On ne s’amuse pas avec les années de plomb. Un passé encore trop lourd, encore trop entouré de non dits, de trous noirs. Il s’agit là de l’histoire d’un pays, longtemps tue. Faire un film, relatant une histoire basée sur ces événements aurait mérité plus de justesse de ton de la part du réalisateur, qui, en choisissant de situer son
histoire sous l’ère Mohammed VI a commis un grave anachronisme : des événements historiques ne peuvent être racontés, même quand il s’agit de fiction, hors de leur contexte historique. Sinon, on serait dans un tout autre registre cinématographique que celui, réaliste, que Saâd Chraïbi a voulu donner à son film. La finalité de la démarche semble alors floue et la fiction (l’histoire de Jawhara, cette petite fille née en prison et de ses parents qu’on sépare) est écrasée par l’Histoire. Jawhara, par conséquent, manque de cohérence et de crédibilité. D’autres films sur les années de plomb vont suivre, comme les écrits auparavant. Un filon ? Soit. Quel mal y a-t-il à cela ? Tant que c’est du bon cinéma.

M.D

 
 
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