Bouteflika le Marocain
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N° 118
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Bouteflika le Marocain

D'Oujda où il est né à Skhirat où il se promenait pendant la marche verte, enquête sur le "tropisme marocain" du président algérien.

Plus : lecture et extraits, en exclusivité, du livre-événement de Mohamed Benchicou "Bouteflika, une imposture algérienne".


Le 8 avril, les Algériens sont appelés aux urnes pour choisir leur président. Cet événement nous concerne au plus haut point. Parce que l’Algérie est un voisin avec lequel on a eu, dans un
passé encore récent, une histoire commune. Et parce que Abdelaziz Bouteflika, qui brigue un nouveau mandat présidentiel, a lui-même une longue histoire avec le Maroc. Qui est donc Bouteflika, en quoi sa réélection pourrait bousculer les intérêts stratégiques du royaume, Sahara en tête, est-il-seulement- le grand diplomate et le "fidèle compagnon de Houari Boumédiène" que l’on nous présente, quels sont au juste ses liens avec le Maroc ? Rien de mieux pour répondre à ces questions que d’enquêter, dans le sillage de la sortie d’un brûlot polémiste : Bouteflika, une imposture algérienne. Écrit par un journaliste algérien, ce livre-réquisitoire déboulonne la statue érigée un peu trop vite, peut-être, à la gloire Bouteflika et relance le débat, y compris au Maroc où personne, pour le moment, ne s’est empressé de l’importer. "L’Algérie est le laboratoire du Maroc", avait dit un jour Hassan II, provoquant une ire légitime chez nos de l’Est. Cette phrase, pourtant, est lourde de sens et de vérités. Elle blesse, mais elle n’est pas venue du néant. Décortiquer le "phénomène" Bouteflika revient, au final, à expliquer au mieux les rapports si complexes, riches en contradictions et en zones d’ombre, qui lient l’Algérie et le Maroc. À la veille du scrutin du 8 avril, on a tout intérêt à mieux connaître notre voisin et celui, ous ceux, qui présideront à sa destinée.   K.B


Bouteflika et nous

Mohammed VI et Bouteflika
en entrevue en Égypte
Son parcours est une parabole de l’amour-haine existant entre ses "deux" pays : l’Algérie et le Maroc. Par Karim Boukhari


Abdelaziz Bouteflika a vu le jour à Oujda en 1937. À l’école, il a côtoyé une bonne partie de l’élite marocaine qui allait, plus tard, basculer dans les partis politiques d’opposition, les institutions de l’État, voire dans les services secrets du royaume. Ce détail est important pour comprendre la complexité des relations, plus tard, qui lieront Bouteflika au Maroc. Le président algérien a usé ses fonds de culotte sur les mêmes bancs
d’école qu’un Allal Sinaceur, un Omar Benjelloun (l’opposant assassiné en 1975) ou de futurs cadres de la DST marocaine. À l’époque, le gamin est surnommé "L’bezz", ou "le gosse", en référence entre autres à sa petite taille… D’une famille plutôt moyenne (son père est, un moment, mandataire dans le marché de gros à Oujda, sa mère gère un bain maure), Abdelaziz interrompt brutalement ses études secondaires dans les années 50 pour devenir moniteur d’école, équivalent d’instituteur, dans la région d’Oujda. De ce passage très peu connu du passé "oujdi" de Bouteflika, les archives de l’Éducation nationale, entre autres départements officiels, doivent certainement garder une trace. En 1956, le petit Abdelaziz, auquel on ne connaissait jusqu’alors aucun penchant pour les affaires politiques, est rattrapé par la guerre de libération algérienne déclenchée deux années plus tôt. Rien d’étonnant à ce changement de cap. Oujda, et pratiquement tout l’Oriental marocain jusqu’à Nador, fourmille d’activisme algérien. La région sert de repaire à au moins la moitié du mouvement de libération, l’autre repaire étant niché en Tunisie. À Oujda, donc, Bouteflika fréquente une faune de résistants et futurs meneurs de la révolution algérienne. Parmi les figures de marque en "stationnement" dans la capitale de l’Oriental marocain, Ahmed Ben Bella, originaire de Maghnia, la plus marocaine des villes algériennes. Mais aussi Houari Boumédiène. Ben Bella et Boumédiène, en tant que leaders historiques des volets politique et militaire de la lutte pour l’indépendance algérienne, joueront, l’un comme l’autre, un rôle déterminant dans le parcours de Bouteflika.
En 1956, le jeune Abdelaziz abandonne sa carrière de moniteur pour rejoindre les rangs de l'ALN (Armée de libération nationale). À Oujda, où il continue de vivre, le commandement de la résistance algérienne est dominé par le tandem Ben Bella-Boumédiène. Entre les deux hommes, le courant ne passe pas et les relations sont difficiles. Boumédiène semble être né avec un fusil à l’épaule, alors que Ben Bella passe pour l’intellectuel du FLN. Pour relier l’un à l’autre, en un mot pour jouer les messagers, Abdelaziz Bouteflika, malgré son jeune âge, est tout indiqué. Boutef grimpe dans la hiérarchie à mesure qu’il joue les oiseaux de bon augure entre Boumédiène et Ben Bella.
Au Maroc, 1956 est l’année qui, outre la création des forces armées royales, verra l’assassinat de Abbes Messaadi. L’événement est majeur. Messaadi, en effet, était jusqu’alors le chef de l’ALN dans le Rif. Pour lui, comme pour d’autres résistants de la première heure, la lutte pour l’indépendance du Maroc ne devait s’arrêter qu’à la "libération" de l’Algérie encore sous domination française. Messaadi, déjà proche géographiquement des Algériens, l’était encore plus par les idées et les armes. C’était un familier du clan oujdi de la résistance algérienne, les Ben Bella, Boumédiène, Benjedid et les autres. Son assassinat, qui n’a jamais été clairement élucidé mais pour lequel de lourds soupçons ont pesé sur la police de Mohammed V dirigée par l’Istiqlal, constitue la fin du rêve maghrébin. Il marque, aussi, l’apparition des premières brèches dans la solidarité maroco-algérienne, jusqu’alors bien établie à tous les niveaux.
Ce péché originel fait le bonheur des agents de tous poils, côté marocain comme algérien. Les messagers et les intermédiaires, dans les deux sens, deviennent une denrée recherchée. Et la priorité est accordée, logiquement, à ceux qui ont un pied en Algérie et l’autre au Maroc. Bouteflika, justement, fait partie du lot, lui qui est si bien introduit au Maroc. Comme nous l’a confirmé une source marocaine bien placée, "Bouteflika était pratiquement le seul parmi les officiels algériens à avoir un contact direct, quasiment sans intermédiaire, avec Mohammed V et le prince héritier de l’époque, Moulay Hassan". Boumédiène, le bras armé de la résistance algérienne, le comprend très vite et fait, peu à peu, de Bouteflika son "poulain". En retour, les Marocains mettent à profit la bougeotte de Bouteflika pour sonder, par son biais, la température chez les "frères" algériens. Ce qui rend compte, au passage, de la complexité des rapports qui liaient, depuis toujours, le colonel Boumediene au désormais capitaine, et plus tard commandant, Abdelaziz Bouteflika. Une anecdote pour renforcer ce volet étrange, citée dans les mémoires de Fqih Basri, qui a bien pratiqué les deux hommes : "Un jour (NDLR : probablement au début des années 70), je quittais le Palais présidentiel à Alger, où je venais d’avoir une discussion avec le président Boumédiène. En sortant, le chef de protocole, Haj Yaâlla, est venu précipitamment vers moi. Il m’a pris à part pour m’inviter à me cacher : 'Vite, Bouteflika arrive chez le président et il ne faut pas qu’il te voie'"…
Toujours en 1956 et dans les suites de l’affaire Messaadi, un autre incident allait changer le cours des relations maroco-algériennes, et l’avenir même de la future Algérie indépendante. Cette année-là, les services du SDECE français invitent, par le biais d’intermédiaires marocains, la section oujdie du FLN à entamer des négociations pour l’indépendance. Pratiquement toute la direction du FLN à Oujda (les Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed, Khider) se déplace à Rabat et décide, à la fin de la rencontre avec les émissaires de la police française, de s’envoler pour Tunis, officiellement pour un sommet maghrébin, concrètement pour se concerter avec la branche tunisienne du FLN. L’avion affrété par le Maroc décolle de Rabat à destination de Tunis. À l’atterrissage, surprise, le "commando" algérien se retrouve… à Alger, qui vit alors dans un bain de sang. Le piège s’est bien refermé. Et la direction du FLN à Oujda, pratiquement livrée sur un plateau aux autorités françaises, se retrouve en prison. Elle n’en sortira qu’en 1962, à l’indépendance du pays. Entre-temps, le torchon brûle entre le GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne) nouvellement monté et Boumédiene. En 1961, quand le vent de l’indépendance commence à souffler, Boumédiène écarte le GPRA, jugé trop politique, et décide du sort de la république : elle sera dirigée par un homme de consensus, mais dûment inféodé au pouvoir militaire. Cet homme-là, Boumédiène décide de le recruter parmi les dirigeants en prison depuis le fameux incident de 1956. Il leur envoie donc un émissaire : Abdelaziz Bouteflika. Lequel fera appel au soutien logistique des Marocains, et c’est le Dr Abdelkrim El Khatib, à l’époque un haut cadre de l’État, qui lui procure un faux passeport pour se rendre jusqu’au lieu de détention des dirigeants du FLN en France. La version a d’ailleurs été confirmée par le livre de Benchicou. Sur place, Bouteflika sonde Boudiaf, le premier préposé à la présidence du futur État algérien et s’en détourne. Il se fixe finalement sur une vieille connaissance d’Oujda : Ben Bella. En 1962, l’Algérie indépendante aura ainsi Ben Bella comme président, Bouteflika comme ministre de la Jeunesse, plus tard des Affaires étrangères. Et Boumediene derrière tout ce monde pour tirer les ficelles.
1962 marque le départ de Bouteflika du Maroc. Départ, donc, mais pas divorce. En 1963, la monarchie marocaine et l’Algérie socialiste sont en guerre à cause d’un différend historique sur le tracé des frontières héritées du colonialisme. Les deux pays s’éloignent l’un de l’autre et seuls quelques privilégiés gardent les portes ouvertes. Bouteflika, par exemple, qui a conservé de nombreuses amitiés à tous les niveaux, à Oujda comme à Rabat. Plus tard, en 1965, il sera à l’origine du déclic qui amène Boumediene à chasser Ben Bella du pouvoir. Bouteflika, déjà promu ministre des Affaires étrangères, sillonne le monde entier pour représenter la révolution algérienne et le président Boumédiène. C’est sous son ère que le conflit du Sahara éclate et remet le Maroc et l’Algérie en guerre, par Polisario interposé. Pour ses détracteurs, Bouteflika dirige la diplomatie algérienne seulement en façade, le plus gros du travail étant fait, techniquement par Lakhdar Ibrahimi et militairement par Boumédiène.
Et le "tropisme" marocain de Bouteflika, dans tout cela ? Lire cette anecdote telle qu’elle nous a été rapportée par une source autorisée : "En 1981 (NDLR : Bouteflika était alors en exil-émigration en Europe, deux ans après la mort de Boumédiène), les militaires ont donné l’ordre d’expulser la mère d’Abdelaziz. Il a fallu l’intervention de personnalités marocaines, dont le Dr Khatib, pour que la vieille femme reste en paix". Bouteflika a connu un exil forcé entre 1981 et 1989. Il craint alors d’être traduit en justice puisque l’entourage de Benjedid, qui a succédé à Boumédiène, l’accuse d’avoir détourné des fonds publics quand il était en poste aux Affaires étrangères. Cette requête sera curieusement rangée dans les tiroirs par la suite. Et pour cause, nous révèle notre source marocaine, "l’argent en question est allé à une caisse noire du temps de Boumédiène. Cette caisse aurait servi à financer des recherches nucléaires au Sahara. D’où le silence, a posteriori, des autorités algériennes". Cette information, qui demande confirmation, renseigne au moins sur le degré d’habileté de Bouteflika, un fin manœuvrier constamment pris entre deux feux.
L’homme qui brigue aujourd’hui un deuxième mandat présidentiel compte sur l’Oranie et tout l’Ouest algérien pour passer le cap. C’est cet Ouest-là qui pâtit en premier du raidissement des relations maroco-algériennes. De là à conclure que Bouteflika serait, comme l’accusent ses adversaires, "prêt à brader le Sahara pour se réconcilier avec le Maroc et gagner l’électorat de l’Ouest", il y a tout de même un large fossé : celui qui sépare encore l’Algérie du Maroc.



Texto

"La crise du Sahara est la seule dont on peut dire qu’elle a touché le régime de Boumédiène, la seule pour laquelle l’Algérie avait besoin de sa diplomatie pour elle-même. Mais Bouteflika y fut totalement défaillant. Défaillant, absent et peut-être même, à en croire des personnalités de l’époque, un peu félon. Pour transmettre en urgence sa mise en garde verbale aux autorités espagnoles, Boumediène dut déléguer Mohamed Ben Ahmed Abdelghani à Madrid, à l’époque ministre de l’Intérieur. Bouteflika, absent d’Alger, était là où il ne fallait pas être : au Maroc.
Il est établi que le jour où le roi Hassan II décida d’annexer le Sahara par sa fameuse "marche verte", Bouteflika se trouvait à Rabat en compagnie d’une de ses amies marocaines du nom de Fatma-Zohra, journaliste à l’agence de presse MAP. Pendant que la crise couvait à Alger, le ministre algérien promenait sa dulcinée dans une décapotable rouge au vu et au su de tout le monde. Cette attitude étrange fit dire aux Marocains que Bouteflika soutenait leur position. Une fois rentré à Alger, il réalisa sa gaffe et se fit passer un mémorable savon par Boumédiène qui l’obligea à se déjuger publiquement.
Le ministre des Affaires étrangères ne prit par la suite aucune initiative qui eut pu faire valoir le point de vue algérien sur le Sahara occidental. La tiédeur de la diplomatie algérienne sur le dossier du Sahara occidental dut beaucoup au double jeu de Bouteflika. Chadli Bendjedid se rappelle des aveux de présidents africains à la mort de Boumédiène : "Sur l’affaire du Sahara, il n’était pas toujours possible de situer la vraie position algérienne entre les opinions de Boumediène et celles de son ministre Bouteflika qui les contredisait."

Bouteflika, une imposture algérienne, Mohamed Benchicou



Boutef, côté verso

C’est dans une atmosphère délétère que vient de sortir Bouteflika, une imposture algérienne, un brûlot écrit par le directeur du journal Le matin d’Alger, Mohamed Benchicou. Ce livre est une charge féroce qui met Bouteflika à nu. Et le leste lourdement pour l’avenir, s’il n’hypothèque pas gravement sa réélection. Par Amale Samie, dessins de Dilem


Dans moins d’un mois, les Algériens vont choisir leur président parmi six candidats en lice. Le plus célèbre d’entre eux, Abdelaziz Bouteflika, est en course pour un deuxième mandat. Il n’a pas l’intention de perdre. Il y met les moyens : musellement de la presse, pressions sur les juges qui font du FLN, ex-parti unique, un parti hors la loi et même "distribution
de billets de banque pendant ses tournées dans le pays". L’armée, neutre en principe, ne voit pas du tout cela d’un bon œil, elle rend Bouteflika coupable de la situation dramatique que vit l’Algérie, crise de régime, économie affaiblie, terrorisme pas si résiduel qu’il le dit, et rébellion larvée en Kabylie.
Le général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée algérienne, a lancé le 9 mars un avertissement à peine déguisé au président-candidat dans les colonnes d’El djeich, journal de l’armée : "L’armée juge… que l’administration et la justice doivent s’en tenir impérativement, dans cette période électorale, à une stricte neutralité". Et le journal El watan, proche des généraux, de lui emboîter le pas, le lendemain : "Mais l’armée n’exclut pas, en cas de dérapage, fraude massive pour imposer Abdelaziz Bouteflika, d’intervenir pour éviter que le pays ne plonge à nouveau dans la déstabilisation". On ne peut être plus clair.
C’est dans ce climat délétère que le directeur du Matin d’Alger, Mohamed Benchicou sort Bouteflika, une imposture algérienne, un brûlot qui charge Bouteflika en le mettant à nu. Ce qui bien évidemment pose des questions. Bien que les attaques contre Mohamed Benchicou et son journal suffisent amplement à expliquer son entreprise de démolition à froid. Les révélations de Benchicou sont explosives. Certaines sont extrêmement vraisemblables, d’autres complètement surréalistes. Le tempérament, la moralité et les actions de Bouteflika y sont décrits en détail. Ce qu’il en ressort est terrible : un monstre qui gouvernerait l’Algérie.
Il convient de relativiser certains jugements de valeur, mais il y a des faits si faciles à prouver qu’on serait curieux d’entendre l’avis de l’intéressé sur la question. D’autant que le livre cite des témoins célèbres et puissants, comme Khaled Nezzar, Mohamed Mediène, chef de la sécurité algérienne et d’autres encore, civils et militaires. La thèse de M. Benchicou est que Bouteflika est un mythe construit sur une imposture, il s’agit donc de réduire le mythe à néant.
C’est d’abord le parcours de Bouteflika revu par Benchicou qui constitue le noyau compact du livre et concerne trois aspects de sa vie. Le maquis, la diplomatie, l’homme providentiel vierge. Ce dernier n’apparaissant qu’en 1999, lors de la campagne électorale du candidat unique, Abdelaziz Bouteflika.

Le valeureux maquisard
Ministre d’une Algérie fraîchement indépendante qui honorait les maquisards et les militants patriotes, il était difficile de monter dans la hiérarchie du pouvoir quand on n’avait pas de passé. Selon la légende, Bouteflika avait longtemps tenu le maquis dans l’Ouest algérien. Il aurait été nommé capitaine puis commandant.
Selon Mohamed Benchicou, Bouteflika a dû se construire ce passé de maquisard. Il n’aurait jamais combattu, au contraire, lors de la seule chaude affaire qu’il ait connue, il aurait fui en abandonnant une combattante aux mains de l’ennemi. Il ne fut pas capitaine non plus, seul Boumédiène lui avait "conféré" ce grade dans une zone où on avait des galons sans appartenir à une unité combattante. Khaled Nezzar dit, selon Mohamed Benchicou, que son grade de commandant aussi lui aurait été attribué par le même Boumédiène trois mois avant l’indépendance. Le commandant Si Azzedine, résistant respecté, aurait dit lui aussi que "si Bouteflika avait été commandant, il aurait été membre du Conseil national de la révolution algérienne et celui qui prétend avoir eu à l’époque le grade de commandant sans qu’il fut membre du CNRA est un menteur".

Le brillant diplomate
L’ascétique Houari Boumédiène, authentique colonel et socialiste convaincu, était très sourcilleux sur la grandeur de l’Algérie. Abdelaziz Bouteflika fumait des Havane dans les couloirs de l’ONU entre deux charges anti-marocaines, mais selon Mohamed Benchicou, l’intéressé n’avait pas d’idées à lui, et surtout, il avait été bien plus accommodant avec le Maroc que son président.
Ce très charmeur ministre des Affaires étrangères qui passait aux yeux de tous pour un diplomate brillant, efficace, un redoutable adversaire du Maroc avait un rôle : lisser l’image de l’Algérie socialiste, lui donner un visage moins austère. Le diplomate n’aurait été qu’un fêtard invétéré qui effectuait des fugues périodiques. De plus, il était absentéiste. C’est ainsi, selon M. Benchicou qu’en 1974, alors que l’Algérie devait présider l’Assemblée générale de l’ONU, où Yasser Arafat allait monter à la tribune, Bouteflika était absent. Ici, la charge est féroce. L’auteur fait parler Sid Ahmed Ghozali et Ahmed Taleb Ibrahimi, tous deux anciens ministres : "Il n’y a pas un seul dossier de la diplomatie algérienne qui ait abouti et qu’on puisse attribuer". "Sur les grandes affaires comme le Sahara occidental, Boumédiène dut s’en remettre à des partenaires plus sûrs et surtout plus disponibles", ajoute M. Benchicou.
La disponibilité était un réel problème pour Bouteflika qui restait parfois jusqu’à 3 mois à New York ou à Genève, au Maroc, à Paris et à Annaba, pour "mener une vie de célibataire".
Il laissait aux affaires des fonctionnaires fidèles qui colmataient les brèches que ses virées à rallonges laissaient dans la diplomatie algérienne.

L’exilé stoïque
La période qui marquera Abdelaziz Bouteflika à jamais commencera en 1979, après le décès de Boumédiène.
L’histoire revue et corrigée de Bouteflika l’a toujours présenté comme le dauphin de Boumédiène dépouillé de l’héritage et exilé en 1979. Selon Mohamed Benchicou, non seulement l’ex-prétendant avait parfaitement accepté d’être ministre conseiller du Premier ministre, il courtisera le nouveau président, Chadli Benjdid, jusqu’à ce qu’il fasse gommer une poursuite déposée par le Conseil constitutionnel pour détournement de fonds appartenant à des ambassades algériennes à l’étranger. "Abdelaziz Bouteflika est resté au pouvoir jusqu’en décembre 1981… il sera même reconduit à la direction du FLN". Bouteflika n’aurait pas été marginalisé pour ses idées, mais pour gestion occulte de devises au niveau du ministère des Affaires étrangères. Les 20 ans d’exil qu’il aurait passés seront pour lui "20 ans de séjours dorés et de connivences inavouables maquillées en traversée du désert". Selon M. Benchicou, "le dignitaire qu’il n’avait jamais cessé d’être, s’est offert la virginité de l’opposant qu’il n’a jamais été".
Cet exil était une émigration volontaire qui n'a duré que 8 ans et non 20. Il y eut bien "20 ans de silence sur le malheur algérien que Bouteflika a voulu faire passer pour 20 ans de résistance".
De 1981 à 1989, Bouteflika vivra entre Paris, Genève et Abou Dhabi. D’après Mohamed Benchicou, il aurait été pris en charge par l’ex-ministre saoudien Zaki Yamani. C’est l’ambassade des Émirats qui prenait en charge les frais de Bouteflika. Il travailla ensuite comme "vague conseiller" du cheikh Zayed Ben Sultan Al Nahyan.
Image saisissante d’un futur président "qui venait accueillir ses amis à l’aéroport de Genève en jean déchiré pour prouver qu’il n’avait pas fait fortune et qu’il avait besoin d’aide".
Le livre de Mohamed Benchicou est une bombe, et l’auteur donne, ici et là, la longue liste des travers de Bouteflika. Il n’y est pas allé de main morte : "Mythomane, mégalomane, colérique, noceur aux mœurs interlopes, intrigant, lâche et corrompu". Toutes les bombes n'étant sans doute pas fatales pour leur cible, Bouteflika se relèvera-t-il de cette démystification implacable à laquelle s'est attelé Mohamed Benchicou pendant 11 mois ? Nous le saurons le 8 avril prochain.



Texto

"Abdelaziz Bouteflika pique une grosse colère, en ce jour d’élection présidentielle (jeudi 15 avril 1999). Le "candidat du consensus", à quelques heures d’être sacré président de la République, fulminant de rage, informe Mme Boudiaf, épouse de l’ancien président assassiné, qu’il pliait bagage pour partir le soir même pour Genève et qu’il ne voulait plus du fauteuil de chef de l’État. Motif de son gros chagrin : les "décideurs", venait-il d’apprendre, n’allaient le créditer que de 53 % des voix, et ce score, peu flatteur pour un postulant seul en course, allait être annoncé dans la soirée aux Algériens. "Pas question que j’accepte un chiffre inférieur à celui de Zeroual ! Si c’est ainsi, qu’ils trouvent un autre président !", s’étouffe le candidat Bouteflika. Mohamed "Toufik" Médiène, patron du Département
recherche et sécurité, n'apprécie pas le soudain caprice du poulain Bouteflika, une fantaisie qui a toutes les allures d’un chantage doublé d’un camouflet pour l’institution militaire. Pour une fois, l’affolement avait des raisons d’être général. (…) Durant de longues heures, le chef des services secrets algériens entreprit de persuader celui qui n’était encore que le candidat Bouteflika de se soumettre à ce scénario qui "ne manquerait pas de lui être profitable" une fois "élu" (…).
Devant l’obstination du futur président, les généraux décident, à 17 h, de changer le score de Bouteflika : il sera "élu" avec 73,79 % des suffrages exprimés."

Bouteflika, une imposture algérienne, Mohamed Benchicou

"En cet automne 1961, une course pour le pouvoir opposait l’état-major au GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne). Entre l’armée et le gouvernement provisoire le divorce était déjà consommé (…). Il ne restait plus à Boumédiène qu’à barrer la route du trône au gouvernement provisoire, le prendre de vitesse en plaçant un chef d’État acquis à l’Armée parmi les cinq leaders du FLN détenus à Aulnoy. L’homme idoine pour contacter les cinq était Abdelaziz Bouteflika. Pourquoi lui ? Un peu parce qu’il en avait la capacité intellectuelle, beaucoup parce qu’il avait la confiance de Boumédiène. Dans un entretien avec Rédha Malek, Bouteflika a livré quelques détails sur le déroulement insolite de cette mission dont Boumédiène attendait beaucoup. Pour approcher les cinq, Boumédiène et Bouteflika pensent tout de suite à exploiter la filière marocaine. Le roi Hassan II venait, en effet, de désigner son représentant personnel auprès des leaders algériens détenus en la personne de l’ambassadeur du Maroc en France, Cherkaoui. Ce dernier, après concertation avec son gouvernement, accepte d’aider à la réussite de la mission. Le plan est mis au point avec les autorités chérifiennes. Le ministre marocain des Affaires africaines, Khatib, organise le déplacement. Son chef de cabinet prête son nom et son passeport à Bouteflika.
Le capitaine Abdelkader, alias Abdelaziz Bouteflika, entrera au château d’Aulnoy avec un nom d’emprunt : Boukharta. Il en sortira avec un président d’emprunt : Ben Bella"

Bouteflika, une imposture algérienne, Mohamed Benchicou



L’armée tance le président

Khaled Nezzar
À un mois de l’élection présidentielle, les choses se précipitent en Algérie. Le général Mohamed Lamari, chef d’état-major de l’armée algérienne, est sorti de son mutisme. Le 9 mars, il mettait en garde l’administration et la justice algérienne contre "les surenchères politiques des supérieurs (hiérarchiques) qui seraient tentés de les utiliser dans la perspective du prochain scrutin au mépris des principes sacro-saints de la neutralité consacrés dans la Constitution".
La dernière fois que l’armée algérienne avait décidé de défendre les principes sacro-saints de la Constitution, c’était en janvier 1992. Le deuxième tour des législatives allait déboucher sur un raz-de-marée électoral du Front islamique du salut, l’armée était convaincue qu’il suffirait d’oublier ce deuxième tour pour que le péril islamiste soit écarté. On connaît la suite.
Douze ans et une guerre civile après, c’est la presse, laminée par l’acharnement judiciaire et les "redressements fiscaux" qui
souhaite que l’armée mette sa neutralité de côté. On parle depuis deux jours d’intervention de l’ANP pour remettre le processus électoral sur les rails, de feuille de route de Lamari, de sursaut civil qui aurait la sympathie de l’armée et d’autres choses qui annoncent un bruit de bottes. Les journaux algériens, Le matin, Liberté et El watan ont-ils fait front avec l’armée et les citoyens pour écarter Bouteflika, en invalidant sa candidature tardivement ou en le déposant tout simplement ? Il est vrai qu’il vient de recevoir cette semaine le soutien de Madani Mezrag chef de l’Armée islamique du salut, bras armé du front du même nom. Une tare impardonnable. S’il y a putsch, tout le monde s’accorde à dire qu’il sera soft. Mais un putsch est un putsch et il semble que l’Algérie n’est pas à la veille d’un scrutin bien tranquille.   A.S


Interview, Mohamed Benchicou : "Le Sahara lui échappe"

Khaled Nezzar
Parmi vos témoins, certains disent que Bouteflika ne connaît rien à l’Algérie, qu’il est Marocain. Est-il vraiment perçu comme tel par les Algériens ?
Attention, nos frères marocains ne doivent pas le prendre comme une prise à partie. Tous ceux qui disent que Bouteflika est Marocain veulent dire que c'est un étranger, un non Algérien. Nos frères marocains ont pris part à notre guerre de libération, alors il ne faut pas s’arrêter sur le qualificatif, c’est Bouteflika qui se comporte en étranger. Cet homme est une supercherie, une tromperie.

Avez-vous écrit ce livre pour vous venger de vos ennuis judiciaires ou pour faciliter la tâche à un autre candidat ?
Rien de tout cela. Je l’ai fait d’abord pour une raison égoïste : j’ai commencé ce livre le jour de mon anniversaire, le 1er mai 2003. Ce jour-là, je recevais Sid Ahmed Ghozali, un ami
d'enfance de Bouteflika. C’est seulement ensuite qu’on a commencé à me créer des problèmes. Je l’ai écrit parce que pour un journaliste, Bouteflika est un cas, un modèle. Rien n'a été écrit sur lui. Cet homme n’existe pas, il ne descend de personne, il n’est le successeur de personne, voilà l’imposture. Il nous a été vendu par les généraux et le régime. Maintenant, ils s’aperçoivent qu’il est incapable d’assurer la gestion. Mon livre n’a rien à voir non plus avec la présidentielle, cette question appartient aux politiciens, pas aux journalistes que je suis.

Vous écrivez que Bouteflika fait chanter l’armée en menaçant d’alerter l’opinion internationale pour demander des comptes sur certains massacres attribués à l'armée, mais pourquoi se laisse-t-elle faire ?
L’armée a amené Bouteflika au pouvoir pour ses talents d'orateur, mais il a tout de suite compris pourquoi l’armée l’avait fait venir. Alors il fait chanter les généraux à l’enquête sur les massacres suspects. Il leur a dit : "Si vous bronchez, vous allez avoir l’opinion internationale sur le dos". Les généraux se sont retrouvés un temps piégés par leur engagement de neutralité.

Vous dites que Bouteflika était plus accommodant que Boumédiène sur le Sahara ?
Bouteflika n’a jamais eu la moindre idée personnelle. Les trois dossiers les plus importants de ce temps-là lui échappaient complètement : le Sahara, l’accord Irak-Iran et le Front du refus. Pour le Sahara, l’option de Boumédiène et de l’armée était la fermeture à toute concession au Maroc. Bouteflika menait une diplomatie parallèle en Algérie et à l’étranger pour une position plus conciliatrice, une solution négociée.

Pensez-vous qu'il va remporter les élections ?
Bouteflika ne gagnera pas parce que c’est la pire chose qui puisse arriver à l’Algérie. Il l’a ruinée. Il s’est heurté de front à l’armée. Il a semé les germes de la crise la plus terrible qu’ait connu l’Algérie. Il nous a menés à la fitna (fronde). Regardez les émeutes incessantes, la Kabylie au bord de l’explosion. Bouteflika est devenu dangereux même pour l’armée. Aucune institution qui se respecte, comme l’ANP, ne peut lui donner un 2e mandat.

Vous rejoignez donc El watan et le général Lamari qui jugent que l’armée peut être amenée à "défendre la république" ?
Oui. Bien sûr, personne ne sait ce qui va se passer, mais l’armée ne le laissera pas gagner.

Propos recueillis par A.S

 
 
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