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Manar l'Anar
Économie
Problématique économique
N° 118
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Les ALE avec les États Unis, est-ce une chance ou un leurre ?

L'accord de libre-échange a finalement été signé. En catimini. Avec quelques représentants du patronat pour uniques confidents, signe indicateur de l’option ultralibérale du traité. Dans l’entourage du Premier ministre, on ne commente pas l’issue des négociations menées par l’homme du roi, Taïeb Fassi Fihri, "parce que hiérarchiquement, c’est très compliqué". Les professionnels ont une attitude, tantôt circonspecte, lorsqu’il s’agit de secteurs où le risque social est élevé et la précarité économique patente (agriculture, santé, etc.), tantôt enjouée, lorsqu’il s’agit de secteurs plus finement négociés (textile). Des associations américaines se soulèvent contre l’iniquité des accords, en matière sanitaire, en particulier. En face, très peu de militants (le collectif réduit au silence mis à
part) prennent la parole pour aborder les accords d’un point de vue politique. Et pourtant, les Américains l’insèrent, volontiers, dans le cadre de leur projet hégémonique du "Grand Moyen-Orient", et veulent en faire un préalable et un étalon pouvant déterminer d’autres accords bilatéraux servant à narguer l’OMC. Aujourd’hui, le processus est déclenché. Sauf miracle, la ratification devrait avoir lieu en janvier. Entre temps, le Parlement marocain sera convié, comme d’habitude, à un vote de convenance. Et pourtant, il n’est pas dit que les accords ouvrent des opportunités pour le Maroc, tant les normes d’accès au marché américain sont drastiques et les concessions faites aux exportateurs américains hirréversibles. Tout le monde s’accorde à dire que le Maroc s’y engage à partir d’une position de faiblesse. Les optimistes croient qu’il suffit de se mettre au travail pour ne pas payer cher cet engagement. D'autres, plus lucides, pensent qu’on ne peut pas s’ouvrir autant sans réformes solides pour se prémunir. L’avenir nous en dira plus.



Hassan Chami
Président de la CGEM (libéral)
"Plus on s’ouvre, plus tout le monde est obligé d’être performant"


Vu le manque de concertation avec lequel les négociations ont été menées, ne pensez-vous pas que l'accord de libre-échange avec les États-Unis comporte plus de compromis que d’avantages ?
Je ne partage pas le sentiment d’opacité liée à ces négociations. On est en train de faire un procès d’intention aux négociateurs. Jamais les milieux économiques n’ont été mêlés d’aussi près à un processus d’accord. D’habitude, comme ce fut le cas avec l’Union européenne, nous sommes formellement contactés. Or, là, nous avons été des partenaires à part entière. Les équipes représentant les secteurs concernés ont été consultées pour définir les quotas tolérables. Maintenant, un accord est un compromis. Je ne dis pas que nous avons atteint tous nos objectifs initiaux.
Mais, je considère que sur le textile, au moins, nos équipes ont été jusqu’à Washington et le résultat a suivi.

Le textile est un peu l’exception qui confirme la règle …
Il est vrai que lorsque nous avons négocié dans le détail, nous avons identifié des niches. Cela ne veut pas dire qu’il y a eu un traitement exclusif pour le textile. Mais étant donné que les Américains le considéraient dès le départ comme une source de danger, il a fallu négocier fermement. Comme lorsque nous avons considéré que l’approche américaine sur l’agriculture était agressive, nous avons tout fait pour protéger nos produits agricoles. Nous avons fait des concessions sur 2% de nos productions.

L’accord avec l’UE montre que même lorsqu’il y a des mesures d’accompagnement, le Maroc traîne dans sa mise à niveau. Avec les États-Unis, l’accord est irréversible et la différence de productivité dans le secteur agricole, par exemple, est de 1 à 10. Le risque d’échec n’est-il pas plus gros ?
Tous les accords sont irréversibles, comme la mondialisation d’ailleurs. Tout dépend de notre capacité à saisir les opportunités. Certes, nous avons pris du retard dans la mise à niveau. On a attendu, pendant six ans, la manne européenne pour la financer. C’était une lubie. Quand on a compris que c’était une affaire maroco-marocaine, on s’est enfin mis au travail. Aujourd’hui, avec les Américains, il n’y a pas de carottes virtuelles. Mais on sait que 98% des produits marocains ont droit d’accès au marché américain. Nous sommes conscients qu’il y a des normes, des contraintes, et qu’il y a un besoin de vulgarisation et d’exploration. Mais l’État a promis de nous accompagner. Des réunions sectorielles sont prévues cette semaine avec le Premier ministre. Ceci dit, nous sommes conscients que l’effort demandé est plus gros qu’auparavant. Quant à la différence de productivité, elle est quasiment du même ordre avec l’Europe. Mais puisque nous avons décidé de nous ouvrir d’ici 2010, il va falloir consentir plus d’efforts.

Je pense plus précisément au risque social. Nous acceptons un accord aussi contraignant sans être suffisamment préparés en matière de réformes internes. Est-ce vraiment prudent ?
Le code du travail est adopté. Une loi sur le droit de grève est en bonne voie. La possibilité de généraliser l’assurance maladie obligatoire devient envisageable. Donc, je vois en ces accords surtout une opportunité à saisir. Le risque est inévitable si vous ne faites rien. Mais pour créer des emplois et attirer les investisseurs, il est clair qu’il faut réformer au plus vite l’école, la justice, les relations sociales. Aujourd’hui, on en a les prémices. Mais on ne peut pas attendre que ces réformes soient accomplies pour nous ouvrir. Parce qu’il y a des pesanteurs et puis moins on s’ouvre, plus les rentiers se frottent les mains. Et plus on s’ouvre, plus tout le monde est obligé d’être performant.



Najib Akesbi
Economiste (socio-démocrate)
"Ils avaient besoin d’un bon élève et ils savaient qu’on n'allait pas refuser l’offre"


Le principal argument de l'Etat pour signer l'ALE a été : " Nous n’avons d’autre choix que l’ouverture et si c’est vis-à-vis de la première puissance mondiale et que cela nous avantage, on ne crache pas sur la soupe". Ne pensez-vous pas que l’absence d’une vision alternative a favorisé la conclusion des accords ?
Je pense, en effet, que cette vision existe et a existé. Mais le réflexe qui consiste à confronter les libre-échangistes aux protectionnistes est dépassé. Je pense que le débat est ailleurs. L’expérience montre qu’il faut commencer par élargir la demande interne afin d’atteindre le seuil de compétitivité, au lieu de compter sur la dynamique externe pour tirer le marché interne. L’expérience montre aussi qu’il
faut mener des réformes internes avant de s’ouvrir et non l’inverse. En 1995, vu l’accord engagé avec l’Union européenne, on avait déjà cru que l’ouverture pouvait accélérer la mise à niveau. Dix ans plus tard, il n’en est rien. Le plus grave, c’est qu’on nous insinue qu’il faut y aller d’abord, et que le reste se fera avec le temps. C’est très dangereux.

À croire que le moteur de cet accord n’est pas économique, mais politique…
Je pense que le deal n’a rien d’économique. Tout le monde sait maintenant que les États-Unis ont un projet pour le "Grand Moyen-Orient". Vu les difficultés qu’ils rencontrent en Irak, ils avaient besoin d’un bon élève et ils savaient, vu la situation au Maroc, qu’on n'allait pas refuser l’offre. Mais en faisant de nous le pays-type qui accepte de se soumettre aux exigences d’un accord bilatéral, les USA nous poussent à devenir le mauvais élève de l’OMC. Cela créera un effet boule de neige sur les pays de la région, comme la Tunisie, qui serait soumise au plafond marocain. Par contre, il n’est pas dit que Washington sacrifie Alger. Donc, même politiquement, c’est improductif.

Dans le domaine agricole, les concessions faites sont progressives. Il n’y a pas le feu dans l’immédiat. Ne pensez-vous pas que cela peut fonctionner comme un stimulant ?
Avec l’Europe, nous sommes au moins dans une logique d’exception agricole, avec des concessions mutuelles, une date d’évaluation établie en 2007, avant de rentrer dans la ZLE. Avec les USA, l’accord est un pistolet à un coup. Sans évaluation à mi-parcours. Il y a, certes, des quotas par type de production, des durées plus longues pour les légumineuses, par exemple. Mais les différences de productivité sont telles qu’il nous faudrait un siècle pour refaire notre retard. En 40 ans, le Maroc a gagné dans les céréales 4 q/ha et les USA, 80 q/ha. En plus, chez eux, l’agriculture profite d’une protection non tarifaire, une sorte de subvention, non attachée aux prix mais aux revenus, qui leur permet de casser les prix au niveau international. C’est ce qui leur a permis de massacrer la production de coton en Afrique. Certes, on nous dit qu’il reste 18 à 20 ans, qu’il n’y a pas le feu. Mais cela a un effet anesthésiant. Depuis 50 ans, les problèmes de notre agriculture sont les mêmes (sécheresse, foncier, financement, faible intégration industrielle). Par quelle magie allons-nous les régler en une décennie ou deux ?

Sur le textile, vous ne pouvez pas nier que la négociation a été plus rationnelle…
Le sacrifice des Américains est faible par rapport au nôtre. L’exonération des droits de douanes veut dire chez nous de 40% à 0, mais chez eux de 5% à rien. Et puis, leur marché est déjà ouvert, à la Chine par exemple. Autrement dit, nous avons des concurrents autrement plus compétitifs. Enfin, il faut faire une étude sociologique de notre élite économique. À la CGEM, elle est vieillissante. Et ce n’est pas à 65 ans qu’on peut se projeter sur dix ou quinze ans.

 
 
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