| L'accord de libre-échange a finalement été signé. En catimini. Avec quelques représentants du patronat pour uniques confidents, signe indicateur de loption ultralibérale du traité. Dans lentourage du Premier ministre, on ne commente pas lissue des négociations menées par lhomme du roi, Taïeb Fassi Fihri, "parce que hiérarchiquement, cest très compliqué". Les professionnels ont une attitude, tantôt circonspecte, lorsquil sagit de secteurs où le risque social est élevé et la précarité économique patente (agriculture, santé, etc.), tantôt enjouée, lorsquil sagit de secteurs plus finement négociés (textile). Des associations américaines se soulèvent contre liniquité des accords, en matière sanitaire, en particulier. En face, très peu de militants (le collectif réduit au silence mis à |
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| part) prennent la parole pour aborder les accords dun point de vue politique. Et pourtant, les Américains linsèrent, volontiers, dans le cadre de leur projet hégémonique du "Grand Moyen-Orient", et veulent en faire un préalable et un étalon pouvant déterminer dautres accords bilatéraux servant à narguer lOMC. Aujourdhui, le processus est déclenché. Sauf miracle, la ratification devrait avoir lieu en janvier. Entre temps, le Parlement marocain sera convié, comme dhabitude, à un vote de convenance. Et pourtant, il nest pas dit que les accords ouvrent des opportunités pour le Maroc, tant les normes daccès au marché américain sont drastiques et les concessions faites aux exportateurs américains hirréversibles. Tout le monde saccorde à dire que le Maroc sy engage à partir dune position de faiblesse. Les optimistes croient quil suffit de se mettre au travail pour ne pas payer cher cet engagement. D'autres, plus lucides, pensent quon ne peut pas souvrir autant sans réformes solides pour se prémunir. Lavenir nous en dira plus. |

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Président de la CGEM (libéral)
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"Plus on souvre, plus tout le monde est obligé dêtre performant"
Vu le manque de concertation avec lequel les négociations ont été menées, ne pensez-vous pas que l'accord de libre-échange avec les États-Unis comporte plus de compromis que davantages ?
Je ne partage pas le sentiment dopacité liée à ces négociations. On est en train de faire un procès dintention aux négociateurs. Jamais les milieux économiques nont été mêlés daussi près à un processus daccord. Dhabitude, comme ce fut le cas avec lUnion européenne, nous sommes formellement contactés. Or, là, nous avons été des partenaires à part entière. Les équipes représentant les secteurs concernés ont été consultées pour définir les quotas tolérables. Maintenant, un accord est un compromis. Je ne dis pas que nous avons atteint tous nos objectifs initiaux.
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Mais, je considère que sur le textile, au moins, nos équipes ont été jusquà Washington et le résultat a suivi.
Le textile est un peu lexception qui confirme la règle
Il est vrai que lorsque nous avons négocié dans le détail, nous avons identifié des niches. Cela ne veut pas dire quil y a eu un traitement exclusif pour le textile. Mais étant donné que les Américains le considéraient dès le départ comme une source de danger, il a fallu négocier fermement. Comme lorsque nous avons considéré que lapproche américaine sur lagriculture était agressive, nous avons tout fait pour protéger nos produits agricoles. Nous avons fait des concessions sur 2% de nos productions.
Laccord avec lUE montre que même lorsquil y a des mesures daccompagnement, le Maroc traîne dans sa mise à niveau. Avec les États-Unis, laccord est irréversible et la différence de productivité dans le secteur agricole, par exemple, est de 1 à 10. Le risque déchec nest-il pas plus gros ?
Tous les accords sont irréversibles, comme la mondialisation dailleurs. Tout dépend de notre capacité à saisir les opportunités. Certes, nous avons pris du retard dans la mise à niveau. On a attendu, pendant six ans, la manne européenne pour la financer. Cétait une lubie. Quand on a compris que cétait une affaire maroco-marocaine, on sest enfin mis au travail. Aujourdhui, avec les Américains, il ny a pas de carottes virtuelles. Mais on sait que 98% des produits marocains ont droit daccès au marché américain. Nous sommes conscients quil y a des normes, des contraintes, et quil y a un besoin de vulgarisation et dexploration. Mais lÉtat a promis de nous accompagner. Des réunions sectorielles sont prévues cette semaine avec le Premier ministre. Ceci dit, nous sommes conscients que leffort demandé est plus gros quauparavant. Quant à la différence de productivité, elle est quasiment du même ordre avec lEurope. Mais puisque nous avons décidé de nous ouvrir dici 2010, il va falloir consentir plus defforts.
Je pense plus précisément au risque social. Nous acceptons un accord aussi contraignant sans être suffisamment préparés en matière de réformes internes. Est-ce vraiment prudent ?
Le code du travail est adopté. Une loi sur le droit de grève est en bonne voie. La possibilité de généraliser lassurance maladie obligatoire devient envisageable. Donc, je vois en ces accords surtout une opportunité à saisir. Le risque est inévitable si vous ne faites rien. Mais pour créer des emplois et attirer les investisseurs, il est clair quil faut réformer au plus vite lécole, la justice, les relations sociales. Aujourdhui, on en a les prémices. Mais on ne peut pas attendre que ces réformes soient accomplies pour nous ouvrir. Parce quil y a des pesanteurs et puis moins on souvre, plus les rentiers se frottent les mains. Et plus on souvre, plus tout le monde est obligé dêtre performant. |

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Economiste (socio-démocrate)
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"Ils avaient besoin dun bon élève et ils savaient quon n'allait pas refuser loffre"
Le principal argument de l'Etat pour signer l'ALE a été : " Nous navons dautre choix que louverture et si cest vis-à-vis de la première puissance mondiale et que cela nous avantage, on ne crache pas sur la soupe". Ne pensez-vous pas que labsence dune vision alternative a favorisé la conclusion des accords ?
Je pense, en effet, que cette vision existe et a existé. Mais le réflexe qui consiste à confronter les libre-échangistes aux protectionnistes est dépassé. Je pense que le débat est ailleurs. Lexpérience montre quil faut commencer par élargir la demande interne afin datteindre le seuil de compétitivité, au lieu de compter sur la dynamique externe pour tirer le marché interne. Lexpérience montre aussi quil
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faut mener des réformes internes avant de souvrir et non linverse. En 1995, vu laccord engagé avec lUnion européenne, on avait déjà cru que louverture pouvait accélérer la mise à niveau. Dix ans plus tard, il nen est rien. Le plus grave, cest quon nous insinue quil faut y aller dabord, et que le reste se fera avec le temps. Cest très dangereux.
À croire que le moteur de cet accord nest pas économique, mais politique
Je pense que le deal na rien déconomique. Tout le monde sait maintenant que les États-Unis ont un projet pour le "Grand Moyen-Orient". Vu les difficultés quils rencontrent en Irak, ils avaient besoin dun bon élève et ils savaient, vu la situation au Maroc, quon n'allait pas refuser loffre. Mais en faisant de nous le pays-type qui accepte de se soumettre aux exigences dun accord bilatéral, les USA nous poussent à devenir le mauvais élève de lOMC. Cela créera un effet boule de neige sur les pays de la région, comme la Tunisie, qui serait soumise au plafond marocain. Par contre, il nest pas dit que Washington sacrifie Alger. Donc, même politiquement, cest improductif.
Dans le domaine agricole, les concessions faites sont progressives. Il ny a pas le feu dans limmédiat. Ne pensez-vous pas que cela peut fonctionner comme un stimulant ?
Avec lEurope, nous sommes au moins dans une logique dexception agricole, avec des concessions mutuelles, une date dévaluation établie en 2007, avant de rentrer dans la ZLE. Avec les USA, laccord est un pistolet à un coup. Sans évaluation à mi-parcours. Il y a, certes, des quotas par type de production, des durées plus longues pour les légumineuses, par exemple. Mais les différences de productivité sont telles quil nous faudrait un siècle pour refaire notre retard. En 40 ans, le Maroc a gagné dans les céréales 4 q/ha et les USA, 80 q/ha. En plus, chez eux, lagriculture profite dune protection non tarifaire, une sorte de subvention, non attachée aux prix mais aux revenus, qui leur permet de casser les prix au niveau international. Cest ce qui leur a permis de massacrer la production de coton en Afrique. Certes, on nous dit quil reste 18 à 20 ans, quil ny a pas le feu. Mais cela a un effet anesthésiant. Depuis 50 ans, les problèmes de notre agriculture sont les mêmes (sécheresse, foncier, financement, faible intégration industrielle). Par quelle magie allons-nous les régler en une décennie ou deux ?
Sur le textile, vous ne pouvez pas nier que la négociation a été plus rationnelle
Le sacrifice des Américains est faible par rapport au nôtre. Lexonération des droits de douanes veut dire chez nous de 40% à 0, mais chez eux de 5% à rien. Et puis, leur marché est déjà ouvert, à la Chine par exemple. Autrement dit, nous avons des concurrents autrement plus compétitifs. Enfin, il faut faire une étude sociologique de notre élite économique. À la CGEM, elle est vieillissante. Et ce nest pas à 65 ans quon peut se projeter sur dix ou quinze ans. |