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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Stratégie 2010 : Tourisme de masse ou tourisme select ?

Le Maroc veut atteindre les 10 millions de touristes en 2010 sans brader la destination. Côté marché, les taux d’occupation bas incitent les hôteliers à baisser les tarifs, ce qui provoque la colère des autorités. Et si on s’était trompé de voie ? La destination Maroc se prêterait-elle plus au tourisme dit de masse ? Par Adil Hmaïty


L'incident a eu l’écho d’une bombe dans le secteur. À Marrakech, un hôtel 5 étoiles vendait la nuitée entre 15 et 20 euros. Il a été rappelé à l’ordre par les autorités locales. L’incident est d’autant plus grave que l’hôtel en question est le Sheraton, une unité qui, en doublant ses capacités
d’hébergement en 2003, lorgnait désormais le titre de 5 étoiles Luxe, distinction autorisée par l’administration, bien qu’elle n’existe nulle part dans les textes à l’inverse de la catégorie Luxe détenue par trois établissements au Maroc : la Mamounia, le Palais Jamaï et le Royal Mansour. Bref, le Sheraton a été sommé par la commission préfectorale de contrôle des établissements hôteliers de revoir ses tarifs. L’incident est clos. Le Sheraton demeure un des fleurons architecturaux de la ville ocre, même si durant le conflit, il a été menacé de déclassement. Les représailles seraient d’autant plus injustifiées que plusieurs hôtels "à Marrakech, à Agadir et dans d’autres villes pratiquent des prix sans commune mesure avec leur catégorie", nous affirme un professionnel de Marrakech. "À 20 euros la nuit, il faudra 40 jours à un touriste pour dépenser la moyenne de 800 euros prévue par l’accord cadre de la profession, alors que son séjour dépasse rarement les 10 jours", rajoute un des fonctionnaires de la wilaya de Marrakech. Mais l’incident de la semaine dernière n’est-il pas symptomatique d’une dualité politique/réalité, qui existe dans la stratégie adoptée par le Maroc ? Banni par les textes, le tourisme de masse et bon marché s’imposerait-il comme une réalité du Maroc ?

La crise, une réalité
Tout d’abord, qu’est-ce que le tourisme de masse ? Lahoussine Bennana, membre du conseil d’administration de l’association de développement soussi Tiwizi, est spécialiste de la question. Il le définit comme : "Une industrie qui ne répond pas aux critères de durabilité, du fait que ses impacts négatifs influence les territoires d’accueil, tant au niveau du milieu naturel qu'en terme social et culturel. En plus du fait que son impact économique sur les territoires d'accueil reste généralement très limité". Définition foncièrement écolo mais qui en dit long sur les raisons du rejet de ce type de tourisme. On retrouve pratiquement les mêmes craintes au niveau du texte fondateur de la vision 2010, l’accord d’application de l’accord cadre 2001-2010 signé le 29 octobre 2001 entre le gouvernement et la CGEM. Dans son article 5, le texte prévoit la conception "d’une offre de produit de haute facture… en adoptant un positionnement optimal sur le rapport qualité-prix de la destination". Le Maroc cible, ainsi, le doublement de sa capacité hôtelière de 40 à 80.000 lits et de ses recettes de 20 milliards de dirhams à 80 milliards, tout en visant une dépense unitaire par touriste de 800 euros. De plus, l’État table à hauteur de 70% sur le balnéaire, dont la clientèle est réputée de bonne facture, pour réaliser les objectifs 2010. Comment ? En construisant six nouvelles stations balnéaires et en les commercialisant via un réseau de tour opérateurs (TO) conventionnés. "En résumé, le Maroc s’est engagé dans une course aux recettes et non pas aux arrivées", explique Jalil Benabbès Tâarji, le président de Fédération du tourisme. Cependant, le secteur des TO a vu l’émergence de discounters, "des machines à touristes qui représentent la bête noire de plusieurs destinations", poursuit le président de la fédération. À l'origine de la baisse des tarifs hôtelliers qui a éclaté la semaine dernière se trouve un des majors européens du discounting, Étape Nouvelle. Partout dans le monde, la venue de ces TO est synonyme de grande affluence à des prix bas, soit le contraire de la stratégie 2010 pour le tourisme au Maroc. "Les dérapages des établissements pris individuellement n’influencent pas la politique nationale, qui est pour le rejet de ce type de tourisme. D’un autre point de vue, étant dans une économie libérale, on ne peut fixer les prix pratiqués par les hôteliers, en revanche on ne peut tolérer la dégradation de leur standing", commente Tâarji. Faut-il en vouloir aux hôteliers ? Pas tout à fait. "Si les TO discounters ont réussi à prendre pied, c’est en raison de la crise aiguë du secteur. Sinon, qui se risquerait à défier la sacralité de la vision 2010 ?", se défend un professionnel d’Agadir. Une crise que les statistiques officielles ne récusent pas.

Quel profil pour le Maroc ?
Officiellement, le nombre de touristes étrangers ayant visité le Maroc en 2003 est évalué à 2,3 millions de visiteurs. Cela reflète une stagnation par rapport à l’exercice 2002, malgré le 11 septembre, la guerre en Irak et le 16 mai. Quelle prouesse alors ? La France, première destination mondiale, a avoué avoir perdu près de 2,5 millions de touristes en 2003. L’OMT (Organisation mondiale du tourisme) note que le nombre de voyageurs dans le globe a baissé de 1,6% en 2003, soit une perte sèche de 11,2 millions de touristes. Officiellement donc, le Maroc fait figure d’exception dans le monde. Passons.
Les statistiques montrent aussi que le nombre de MRE ayant transité par le Maroc en 2003 a augmenté de plus de 40% à 2.327.809 arrivées. Un succès dû au succès de l’opération Kounouz Biladi. Cette promotion propose des baisses de tarifs sur les offres à destination des MRE. "N’est-ce pas là la preuve que le problème est essentiellement un problème de prix ?", se plaint le patron catalan d’un hôtel à Agadir.
On sait que le tourisme à faible valeur ajoutée est indésirable, mais s’est-on jamais demandé quel type de touristes attire le Maroc ? Parmi l’avalanche de ses dispositions, l’accord cadre du 29 octobre promettait la réalisation pour juin 2002 d’une "étude sur le positionnement concurrentiel du produit Maroc, ses atouts et ses handicaps". Et si dans l’esprit des marchés émetteurs, le Maroc était considéré comme une destination très chère ? Et si la baisse des prix était la seule issue possible pour atteindre les 10 millions de touristes ? Bien sûr, l’étude de positionnement pourrait très bien répondre par la négative à ces questions et proposer un profil nouveau pour le produit Maroc. Mais, deux ans après le délai inscrit dans l’accord d’octobre 2001, elle n’a jamais eu lieu. Plus grave encore, la sacralité entourant la stratégie 2010 s’effrite. La Fédération nationale du tourisme n’a pas hésité à secouer les dernières assises de la profession, en gardant une "réserve" par rapport à la loi sur la libéralisation du ciel que les responsables sectoriels ont découvert en même temps que le grand public, le 12 février dernier. On fustige la non-implication des professionnels dans ce dossier et plus globalement "l’hégémonie de l’administration dans la prise de décision". Dernière recommandation, les assises n’existeront plus dans leur forme actuelle. Motif : faites d’allocutions officielles, elles n’ouvrent pas droit au débat. Dès juin prochain, des assises régionales auront lieu, où on promet l’évocation de tous les sujets qui fâchent. La question de savoir quel type de tourisme pour le Maroc en fait partie.


Projection (d'après maroc 2020)
 
1998
2003
2010
 Touristes (en millions)
2
4
10
 Part de marché mondiale (en %)
0,4
0,6
1,1
 Rang
45
38
25
 Recettes (en milliards de DH)
16,5
37
108,4
 Nombre de lits (en milliers)
90
140
290
 Coefficient de remplissage (en %)
43
55
66
 Emploi (en milliers)
600
780
1,12
 
 
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