Ils vivent ici, et travailent pour des médias étrangers. "L'image internationale" du Maroc, hantise de nos officiels, est entre leurs mains. Driss Bennani leur a demandé ce qu'ils en pensent.
Lignes rouges
Marocains et étrangers confondus, le Maroc compte une petite centaine de correspondants de médias étrangers. Chacun deux véhicule une certaine image, forcément différente, du Maroc. Chacun selon son référent ou son public. Mais toujours dans la discrétion. Tous parlent, avec une certaine gêne, de ce sentiment dêtre regardé, surveillé. Obligés de jongler chaque jour entre les lignes rouges marocaines, locales (celles de leurs pays) et les impératifs de rentabilité du journal, ils ont fini par ériger la prudence en règle de conduite. Sans que cela nait dinfluence sur leur travail, affirment les uns. Ou alors juste un peu, reconnaissent les autres.
Presse anglo-saxonne : Maroc, 1er de la classe arabe
Correspondant de la prestigieuse BBC au Maroc, Hassan Alaoui a dû, lors du séisme dAl Hoceima, "faire des papiers" pour le compte de nombreux médias britanniques, américains et même australiens. Lampleur du drame explique, il est vrai, à elle seule, lengouement des médias pour couvrir lévénement. Mais ce nest pas tout. Hassan Alaoui affirme que "le Maroc reste un pays qui intéresse de plus en plus les rédactions anglo-saxonnes". Pourquoi, alors que comme laffirment les rares correspondants anglophones à Rabat, de nombreux lecteurs anglais ou australiens arrivent à peine à situer le pays géographiquement ?
Premier élément de réponse : lintérêt croissant en Occident pour le monde arabe et islamique en général, depuis le 11 septembre. Le Maroc fait donc partie dun tout qui intéresse et intrigue de plus en plus. Le dernier travail commandé à Hassan Alaoui est, par exemple, celui de sonder la réaction de la rue marocaine après la décision de linterdiction du voile en France.
En plus, depuis le 16 mai, le pays a fréquemment fait lactualité. Principal centre dintérêt des Anglo-saxons, la démocratisation du monde arabe. Et dans ce sac, ils mettent à peu près tout. À savoir la condition de la femme, les droits de lhomme, la liberté de la presse, etc. "Jusquà la dernière mesure de grâce, explique ce correspondant, de nombreux lecteurs croyaient quun journaliste marocain allait en prison pour nimporte quoi, un peu comme dans tous les pays arabes". Pareil pour la femme. Il a fallu que le roi annonce la réforme de la Moudawana pour que les plus grands médias britanniques commencent à citer lexpérience marocaine en exemple, et que plusieurs lecteurs et téléspectateurs revoient limage, stéréotypée, quils se sont toujours faite de la femme arabe voilée et séquestrée.
Grossièrement, le Maroc est, pour la presse britannique par exemple, un lointain pays qui semble mieux sen sortir que ses compères arabes. Autre élément relevé par ce correspondant, la sympathie quont les anglais pour Mohammed VI. "Ils nont pas lhabitude des jeunes monarques. Les nouveaux leaders arabes et leurs épouses sont une véritable curiosité au Royaume-Uni".
Presse française : Correspondants À distance
Malgré une présence timide de correspondants permanents, les médias français accordent généralement de larges couvertures aux événements marocains. Proximité historique et linguistique oblige, mais pas seulement. Plusieurs de ces titres sont vendus au Maroc et rencontrent un réel succès auprès des lecteurs locaux. Certaines publications (comme Paris-Match) se sont même fait une spécialité de sortir des éditions "spécial Maroc" ou Maghreb. Car, même sils ne disposent pas de correspondants installés, plusieurs publications françaises ont ce quon pourrait appeler "des envoyés spéciaux au Maroc". Des journalistes installés en France mais qui nhésitent pas à faire le déplacement à chaque fois quun événement survient.
Sur place, seuls deux institutions gardent une représentation permanente. RFI et lAFP, lagence de presse française qui, bien des fois, passe pour une véritable agence locale et dame le pion à lagence officielle MAP. Reprise aussi bien au Maroc que dans le monde par de nombreuses publications (pour son fil de photos aussi), elle semble couvrir tous les grands événements. "Comme toutes les agences partout dans le monde, notre mission se résume à ce que le reste du monde soit au courant de lactualité du pays, de manière à comprendre ou à percevoir son évolution", explique Dominique Petit, directeur du bureau de lAFP à Rabat.
La vie politique intérieure intéresse généralement la presse française, tout autant que des faits de société comme la montée de lislamisme, lanalphabétisme ou lémancipation de la femme.
Question alors : pourquoi si peu de correspondants français sur place ? Deux éléments de réponse, qui se rejoignent finalement. La première évidente et la plus vraisemblable : un correspondant permanent coûte cher et plutôt que Rabat, de nombreuses publications aiment avoir des bureaux à Londres ou à Washington. Deuxième élément qui explique un peu le premier, cest que sorti des tremblements de terre, des attentats ou de la réforme de la Moudawana, le Maroc est un pays peu excitant. Un pays où les décideurs ne prennent la parole que pour crier à lunanimité nationale, où il n y a presque pas de débat politique ou de société. Ce qui reste, ne loublions pas, une grande spécialité française.
Presse espagnole : Les voisins
C'est la plus grande communauté de journalistes étrangers accrédités au Maroc. En tout, ils sont une petite quinzaine de journalistes et techniciens de télévisions espagnoles à vivre dans le pays. Les plus grands journaux y sont représentés par des correspondants permanents, qui rendent compte régulièrement de lactualité marocaine.
Selon ce journaliste espagnol, deux distinctions sont à faire demblée : dabord, le fait que les journalistes espagnols constituent un groupe très hétérogène qui se fréquente à peine.
La deuxième : que deux cultures de presse sont présentes au Maroc. Dun côté, la presse madrilène, frontale et agressive (El pais, El mundo, ABC, La razon). De lautre, la presse catalane, dite aussi de Barcelone, plus molle et modérée (Avanguardia, El periodico, Avui).
La presse espagnole reste très politique. On y trouve très peu de culture, de sujets de société, dart ou de cinéma. Selon différents témoignages, "il n'y a que la politique qui intéresse les rédactions centrales espagnoles".
Souvent taxés de négativisme, dhostilité ou de propagande pour le gouvernement espagnol (certains sont même allés jusquà parler dagents secrets), les journalistes ibériques laissent rarement indifférents. À plusieurs reprises, une véritable guerre a éclaté entre les deux voisins par presse interposée. Ce quun journaliste explique par "la fragilité des relations institutionnelles". Car, poursuit-il, "sil y avait une base solide, les règlements de compte se passeraient autrement".
Sils rejettent catégoriquement toute accusation de nuisance préméditée, de nombreux journalistes espagnols revendiquent vivement le droit à la critique libre. "Très souvent, on commet lerreur davoir une vision superficielle, cest vrai. On mélange opinion et émotions mais cest rarement malhonnête", affirme ce journaliste catalan.
Les collègues ibériques ne mâchent pas leurs mots pour fustiger certains agissements de la presse marocaine non plus. "Quand la presse marocaine parle de lEspagne, je souris. Ce nest même pas de la médiocrité mais de la bêtise. Nous au moins, nous faisons leffort de vivre ici. Où sont les correspondants marocains en Espagne ?", se demande lun deux.
Le problème au Maroc, avance cet autre journaliste, "cest que tu ne sais pas à qui tu as affaire, cest le chaos, il n'y a pas de vrais responsables politiques. On ne sait pas qui prend certaines décisions, souvent contradictoires dailleurs". En fait, expliquent-ils, il ne faut pas confondre entre parler des misères du Maroc et parler en mal du Maroc.
Mais finalement, un journaliste ne fait-il pas partie dune société ? Et historiquement, la tension des relations entre les deux pays voisins est-elle encore à démontrer ? "La société espagnole a un regard négatif et stéréotypé sur le Maroc. Parfois, la critique est tout aussi stéréotypée", reconnaît un correspondant. "Du fait de la proximité, poursuit-il, on investit beaucoup démotion et peut-être pas assez de raison".
En fait, cest dune presse installée, qui vit au Maroc quil sagit. Une presse dun pays voisin de surcroît. Connaissant linfluence et le pouvoir qua la presse espagnole sur les cercles de décision et sur la société, toute linformation en provenance du Maroc est forcément intéressante.
En plus, sils accordent autant dintérêt au Maroc, cest que les deux sociétés se ressemblent beaucoup. "Nous avons vécu léquivalent de la spécificité marocaine en Espagne. Ça a été un prétexte idéologique pour couvrir la misère. En Espagne, avant lEspagne démocratique et européenne, on vendait lEspagne différente", témoigne un journaliste.
Les grandes thématiques traitées sont bien évidemment dordre politique. En tête, lépineuse question de lémigration. Les Espagnols et les Européens, en général, y voient une véritable agression. À la limite, ça les intéresse plus que le Sahara.
Il y a aussi la transition démocratique, les élections, les droits de lhomme ou le Sahara où les médias espagnols, reconnaissent certains journalistes, ont une vision unilatérale de la question. Proches du Polisario sans écouter les raisons marocaines.
Tout cela intéresse-t-il vraiment les lecteurs espagnols ? Vu le nombre de médias présents sur place, certains journalistes espagnols commencent à se poser sérieusement la question.
Monde Arabe : La logique des frères
À côté des désormais incontournables Al Jazeera, Al Arabia et Al Manar, de nouvelles chaînes arabes ont depuis peu des correspondants permanents au Maroc. Cest le cas des chaînes nationales du Koweit ou de lArabie saoudite, par exemple. Pas de secret à cela, ce sont des institutions financièrement à laise, qui fournissent du matériel à des journalistes locaux, souvent pigistes. Puis il y a la presse. Deux grands journaux arabes, à savoir Al Qods et Asharq Al Awssat, disposent dun bureau et de correspondants permanents à Rabat. De nombreux autres titres, surtout spécialisés, ont tissé un réseau assez important de collaborateurs un peu partout dans le pays.
Du fait de leur large audience, les chaînes satellitaires arabes sont difficilement tolérées. Le cas dIqbal Ilhami est encore dans les mémoires. La correspondante dAl Jazeera avait refusé de passer un démenti officiel après le 16 mai. Un responsable gouvernemental affirmera alors publiquement quil fera "tout son possible pour obtenir son éviction". Plus tard, la journaliste répondra quelle a été contactée par le même responsable pour "penser ensemble à la meilleure manière de servir les intérêts du pays". Bref, elle a effectivement été suspendue et cette année, elle a du attendre longtemps avant de se voir attribuer son accréditation de nouveau.
En temps normal, la presse arabophone indépendante se contente en fait de suivre les grands débats de lheure, de préférence communs à lensemble de la zone arabe. Islamisme, démocratie, presse, élections, etc. "Linformation doit avoir une dimension internationale ou régionale. Ou alors faut-il quelle soit révélatrice dun grand changement stratégique dans le pays".
À travers ces médias, le Maroc est classé parmi les pays qui gèrent au mieux leurs contradictions. En partie grâce aux bonnes relations que le royaume entretient avec les "puissances médiatiques arabes". A-t-on oublié lacharnement dAl Jazeera après le différent avec lémir du Qatar, par exemple ?
Selon ce correspondant dune grande chaîne, "il faut rester prudent. Essayer de faire un équilibre, dêtre professionnel. Cest la meilleure manière de se mettre à labri".