Le foot reste le dernier exutoire
des jeunes de Sidi Moumen
Après le 16 mai, des tombereaux de bonnes intentions se sont déversés sur Sidi Moumen. Et puis on a oublié. Aujourd'hui, le quartier est toujours aussi désolé et encore plus pessimiste. Par Réda Bouab
"Rien na changé", affirme Brahim, mon guide à Sidi Moumen. Rien en bien, en tout cas. Dabord, la méfiance. Elle est ici de rigueur. "Javoue tavoir guetté pendant près dun quart dheure pour voir si tu nétais pas suivi par les flics", me dit Brahim. Depuis 10 mois, le culte musulman est ici en chute libre.
Les islamistes se sont rasé la barbe et ont échangé leur kamis contre un jean's et une paire de baskets. "Si nous nous sommes rasés la barbe et avons changé nos vêtements, affirme Ahmed, islamiste glabre, cest tout simplement pour éviter dêtre guettés, arrêtés et interrogés par la police. Nous, ce quon veut, cest pratiquer notre religion en toute quiétude, sans déranger et sans être dérangés. Mais nous sommes tous, aux yeux des autorités, des terroristes potentiels". Pas question pour eux de remettre les pieds à la mosquée.
À Sidi Moumen, cela prête à confusion. Alors ils se réunissent chez eux, deux fois par semaine pour une nuit de prière et de cours religieux poussés "Comme le préconise le prophète, ajoute Ahmed, nous jeûnons tous les lundis et jeudis. Ainsi, à la rupture du jeûne, nous nous retrouvons chez un frère et nous passons la nuit à prier. Chaque membre de la communauté doit réciter un verset du Coran. Chez nous, cest impératif. Et pour finir la nuit, nous lisons les hadiths du prophète pour nous imprégner de sa sagesse". Qui aurait imaginé, il y a un an, que ces choses devraient se faire dans la clandestinité ?
Ahmed a fait son entrée dans les "ordres" il y a près dun an. Sans préavis, il a quitté sa "vie de débauche". "Jétais dealer de haschich et de psychotropes. Mon quotidien se résumait à écouler ma dope, à la goûter, à me saouler et à agresser les gens". Puis la prison, deux fois. "Aujourdhui, alors que je suis rentré dans le droit chemin, je dois encore me cacher. Jai du mal à comprendre !".
Le droit chemin (Assirat Al Moustaqim) ? La police est là pour en juger. Ses agents, par dizaines et bien dispersés, guettent le va et vient des gens. À force, les bidonvillois ont appris à les reconnaître. Certains se promènent, mais ne vont nulle part. Ils font cent mètres et puis reviennent sur leurs pas. Bien habillés, ils ne se fondent pas dans le décor. Dautres prennent, tous les jours, leur café à la même place. Ils nont pas de lunettes noires, mais le journal est bien là. La Sûreté nationale ? Elle est plus présente que jamais, plus crainte que jamais. D'autant plus qu'elle garde la main lourde. "Une dizaine darrestations par nuit", affirme Karim, las du billard. Cest selon lui le quota darrestations exigé par le commissaire. Et tout le monde y passe, du délinquant au petit fumeur de joints en passant, à loccasion, par les fans de billard. Samir a passé 24 heures au commissariat de Sidi Moumen, il raconte : "La police ma arrêté parce que je traînais avec des fumeurs de joints. Et pourtant je ne fume pas. Mon seul délit : discuter avec mes amis denfance. Et jen ai eu pour mon compte, insultes, bousculades et une baffe ou deux. Si la police mavait trouvé avec des islamistes, je ne vous dis pas lenfer que jaurais vécu". Au commissariat de Sidi Moumen, on dément : "On arrête en moyenne 3 à 4 personnes par nuit et cest essentiellement des soûlards et des drogués, insiste le chef de district. Ici on na pas de criminalité, cest relativement calme". Notamment parce que les policiers ont la main leste ? "Il nest pas question duser de violence, nous respectons la loi", proteste le chef. Pour avoir la paix, certains jeunes "mouchardent" (quitte à régler secrètement quelques comptes) et garantissent ainsi leur sécurité. "On ne peut faire confiance à personne, même pas à nos potes", sénerve Karim. Dix mois après les attentats, Sidi Moumen s'enfonce dans la méfiance et la paranoïa
Des promesses
Le terrain de foot, un terrain vague. C'est le seul défouloir qui reste aux jeunes de Sidi Moumen. Les footeux sont doués. Aucune subvention, aucun soutien technique ne vient de lextérieur. Ni de l'intérieur, d'ailleurs. Mais ils jouent quand même. Le temps d'un match, Sidi Moumen reprend vie. Les supporters sen donnent à cur joie, crient, chantent, dansent mais cela ne saurait durer : dans quelques mois, une entreprise en bâtiment prendra possession du terrain vague, pour y ériger un complexe immobilier. Logement sociaux ? Que nenni ! N'en bénéficieront, disent les autochtones, que les "plus riches" de Sidi Moumen. Aucun de ceux que j'ai rencontrés apparemment. Quant au programme de recasement des bidonvillois dans des logements sociaux, il tarde. "Pour nous, lance Brahim, toutes ces promesses cest du vent, de la poudre aux yeux pour nous rassurer et nous faire taire". Pourtant, larchitecte de la wilaya de Casablanca, M. Mahir, affirme que "le projet de recasement à Ahl Loughlane (une localité non loin de Sidi Moumen) - de 3000 habitations insalubres - est en cours détude. Ce projet donnera lopportunité aux bidonvillois de construire sur des lots proposés par la wilaya".
En attendant, des familles continuent à s'entasser dans 15 mètres carrés. "Ils nous ont enterrés vifs, livrés à notre propre sort, dans cette merde !, sindigne Moha, un père de famille. En sortir ? On en rêve et on prie".
En face de la mosquée, un manège pour les enfants. Il est vide, ou presque. "Le ticket coûte 10 DH, dit le guichetier. Impossible pour ces familles si pauvres de débourser une telle somme pour deux minutes d'auto-tamponneuses". Alors le manège reste là, pour le décor. Sur son estrade, le guichetier simprovise DJ. La musique est à fond, pour le grand bonheur de ces deux jeunes lycées qui viennent d'arriver.
Malika est en deuxième année au lycée Mohammed VI. Pour elle, il ny pas de doute, les gens dici sont les laissés pour compte dun système qui favorise les riches. "Voyez seulement au lycée. Tous ceux de Casablanca ont une bibliothèque et une salle dinformatique. Ici la bibliothèque est fermée à clef. Des ordinateurs, il y en avait, mais la direction, prétextant un nombre réduit dutilisateurs, les a retirés il y a trois mois. Nos profs sont des tyrans, ils nous virent pour un oui ou pour un non. Cest déprimant !".
Persuadés de navoir aucun avenir, certains quittent lécole. La place principale, le "rone poine" comme ils lappellent, est leur quartier général. Cest là quils passent leurs journées, en groupe. Au programme, boire, fumer et rire. À loccasion, draguer aussi. Pour Saïd, pas question daller à lécole, cela ne sert à rien : "Même si je décroche un diplôme, de là où je viens, personne ne voudra de moi". Travailler, il aimerait bien mais pas à nimporte quel prix : "Galérer pour une misère et me faire traiter comme un chien, là aussi, je dis non". Alors ils refont le monde, rêvant de lEspagne, de lItalie "Là où on nous donnera nos droits, un travail convenable et enfin une raison dexister". Sidi Moumen, ils veulent loublier. Pour de bon. Alors ils se saoulent au "Chaud soleil" (un vin de table), avalent leurs cachets, puis senvolent
Ba Lâaskri, le propriétaire du café des Quatres Saisons les connaît bien. Il les a vus naître. Ba Lâaskri est une ONG à lui tout seul. Il leur offre des cafés et des cigarettes quand ils nont pas dargent, leur prête loreille quand ils se plaignent et pour tuer le temps, leur raconte son histoire. Il a fait la guerre dIndochine aux côtés de larmée française. Il en a vu et entendu exploser, des bombes !
En conclusion ? 10 mois après le "cri" de mai, rien na changé, comme si la pauvreté et loubli navaient pas suffi, le mépris est venu sy greffer. "LHistoire le confirme, le changement se fait par le sang", conclut un natif du quartier. Ambiance.