| C'est un plaisir de l'avouer, le débat de cette semaine est inspiré par la question dun lecteur (TelQuel n°118). Avons-nous une classe moyenne, capable de mener à terme les réformes vitales dont nous avons besoin ? Économiquement, le constat est affligeant. Que ce soit en termes de revenus ou daccès à la consommation, il y a dun côté lopulence dune minorité (moins de 5%), et dun autre côté, la misère dune majorité écrasante (plus de 65%). Le premiers ne peuvent être au meilleur des cas que des mécènes désintéressés. Et ils sont rares à lêtre. Quant aux seconds, ils ont dautres chats à fouetter pour protéger |
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| leur bifteck. Entre les deux, il y a surtout des familles dont la survie convenable dépend de ressources de RME. Dautres ont, certes, les moyens de vivre plus dignement. Mais quen font-ils ? Lisent-ils suffisamment ? Font-ils tourner lindustrie culturelle en friche ? Sengagent-ils suffisamment dans lespace public ? Inutile de vous faire un dessin. Maintenant, il y a dautres critères pour déterminer une classe moyenne. Le plus pertinent concerne la capacité dascension sociale que permet le système éducatif. Or, comme le démontre léconomiste Najib Bouderbala, dans une étude à ce propos, non seulement lascenseur social est en panne, mais le système marocain, comparé au tunisien, ne favorise pas le renouvellement des élites. Pour en avoir le cur net, nous avons posé la question à deux des rares universitaires à avoir sondé le problème par des études empiriques. Le premier, Marocain, reste optimiste et perçoit des formes de substitution à la classe moyenne proprement dite. Le second, Français, plus tranchant, dresse un constat déchec. |

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"Mais elle subit les excroissances des autres composantes de la société"
Le discours sur la réforme au Maroc ne peut aboutir sans une classe moyenne susceptible den être le moteur. Existe-t-elle réellement ?
Les bases sociales de la réforme sont certainement déterminantes pour la rendre effective. La configuration sociale du Maroc est aujourdhui des plus complexes : à la base, les nouvelles classes démunies et les nouveaux lieux de misère et de marginalisation restent peu connus. Par ailleurs, au sommet de la hiérarchie sociale, la configuration des catégories sociales "aisées" nest pas mieux connue aujourdhui. Les anciennes contradictions formalisées jadis sous les vocables de "bourgeoisie nationale", "compradore", ont fait place à de nouveaux positionnements intégrant de
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nouveaux groupes financiers, de nouvelles coalitions dintérêt nationales et internationales et de nouvelles postures face aux grandes échéances du marché. Dans ce contexte, les démarches de réforme des classes moyennes, quelles se proclament "islamistes-fondamentalistes" ou "démocratiques-modernistes", se caractérisent par la même incertitude, la même crainte de lavenir et une incapacité comparable à définir leurs projets de société respectifs.
Si le critère de classement se mesure en termes de revenus, encore faut-il que les gens choisissent de ne pas être uniquement des consommateurs, mais aussi des acteurs. Léclosion de la société civile suffit-elle pour conclure à lexistence dune classe moyenne ?
Les classes moyennes, politisées ou apolitiques constituent-elles le centre de la société ? Le moins quon puisse dire est quelles sont surdéterminées, vu lhyperactivisme des nouvelles bourgeoisies dÉtat (techno-affairistes, nouveaux barons
) et la nouvelle configuration des espaces de pauvreté et dexclusion. Le passage au statut dacteur de la classe moyenne pose problème, vu les limites et pathologies partisanes et les processus lents de désyndicalisation. Cette éclosion heurtée de la société civile, lourde de tendances contradictoires (prédominance en son sein dune forte tendance étatiste, dépendance de financements extérieurs, déficit de démocratie dans la vie associative
) montre bien que "la civilité" nest pas le monopole des classes moyennes.
Il est difficile dévoquer une classe moyenne quand lascenseur social est en panne. Vu létat des lieux de lécole et le renouvellement très limité de lélite, ny a-t-il pas impasse sociale ?
La rareté des ressources apparaît comme une donne fondamentale. Lallocation de biens matériels et symboliques, ainsi que les voies détatisation semblent pour lessentiel saturées ou bloquées. La faiblesse des flux de circulation des hommes et des ressources semble un trait majeur de la phase actuelle. La vague de "jeunisme" et deugénisme (les jeunes contre les vieux, les "new look" contre les "has been") nest pas proprement propice au développement des classes moyennes, favorables à la stabilisation de lorganisme social. Cette vague est, au fait, plus favorable aux couches supérieures quaux nouveaux médians de la structuration sociale.
La demande qui accompagne le renouveau culturel et médiatique est très limitée et circonscrite dans des cercles fermés. Nest-ce pas un indicateur de la faiblesse de la classe moyenne ?
La faiblesse de la classe moyenne est évidente. Elle subit les excroissances des autres composantes de la société, avec la prédominance de la culture des couches supérieures et de la sous-culture des couches inférieures. Elle sextasie devant leurs diverses expressions. Mais elle ninnove pas, ne crée pas et ne prend pas linitiative. Elle consomme du national et de linternational, sans frémissement, sans état dâme. |

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"Elle souffre du blocage des salaires, est peu étoffée et ses revenus sont modestes"
Le discours sur la réforme au Maroc ne peut aboutir sans une classe moyenne susceptible den être le moteur. Existe-t-elle réellement ?
Une classe moyenne de fonctionnaires et de commerçants a émergé entre 1956 et les années 1970. Puis la crise économique des années 1980 et 1990 a brisé net ce mouvement : plus dembauches publiques, blocage des salaires. Les revenus des 200.000 fonctionnaires embauchés dans les années 1960 (instituteurs, professeurs, policiers etc.) ont été laminés par linflation. Pourtant, vu la condition paysanne et la faiblesse de lemploi industriel (400.000 salariés, à plus de 90% ouvriers), ils constituent néanmoins lembryon de la classe moyenne. Cest pourquoi tout lycéen
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marocain rêve dentrer dans la fonction publique (salaire stable, déclaré et protection sociale). Car il ny a pas de classe moyenne sans la sécurité économique. Linsécurité est signe dappartenance aux classes pauvres (la sécurité sociale, qui protège contre les risques sociaux, concerne moins de 20 % des Marocains). Cette classe moyenne est donc peu étoffée et ses revenus sont modestes.
Si le critère se mesure en termes de revenus, encore faut-il que les gens choisissent de ne pas être uniquement des consommateurs, mais aussi des acteurs. Léclosion de la société civile suffit-elle pour conclure à lexistence dune classe moyenne ?
Laction citoyenne est une chose, lutter au quotidien pour la survie et la dignité de ses enfants en est une autre. Les faibles revenus de nombreux Marocains les empêchent de facto de sinvestir dans de telles activités. Daprès une étude de l'année 2000 pour les annonceurs de Casablanca, 15% des 5 millions de foyers marocains ont un revenu mensuel supérieur à 15.000 DH, et 15 % un revenu de 8000 à 14.000 DH (soit 750.000 foyers aisés et 750.000 foyers moyens). Cest vers 10.000 DH que doit commencer la classe moyenne (5,5 dollars par jour et par personne), ce nest pas lopulence
Cela explique le paradoxe des ONG, dirigées par de brillantes personnalités, souvent issues de milieux aisés ou intellectuels, directement au contact des milieux populaires, dont elles assurent la protection. Alors quest-ce que la société civile
?
Il est difficile dévoquer une classe moyenne quand lascenseur social est en panne. Vu létat des lieux de lécole et le renouvellement très limité de lélite, ny a-t-il pas impasse sociale ?
Ce sujet est capital, et le diagnostic en a été parfaitement établi par la COSEF. LÉtat et les organisations internationales réfléchissent aux solutions, car le désespoir des diplômés sans avenir a démontré son potentiel explosif
Les réformes menées il y a dix ans par Mohamed Charfi en Tunisie sont un exemple à méditer. Il faut rétablir des filières dexcellence au sein de léducation nationale (fondées sur lunique critère du mérite scolaire). Les industriels et les filières tertiaires (tourisme, nouvelles technologies
) doivent définir leurs besoins. Tant que "lUniversité caserne" conduit à limpasse sociale et au chômage, la situation sociale restera non maîtrisable.
La demande qui accompagne le renouveau culturel et médiatique est très limitée et circonscrite dans des cercles fermés. Nest-ce pas un indicateur de la faiblesse de la classe moyenne ?
Bien sûr, les Marocains regardent tous la télévision
mais 1% d'entre eux achète son quotidien ! Ils ne sont guère plus nombreux à aller au spectacle
La demande culturelle est donc forte mais insolvable. C'est la classe moyenne qui paye pour accéder à la culture et à linformation, car elle jouit de cette liberté mentale, sociale et économique
Cétait le cas dans les années 70. Quand on dit que léconomie mène le monde. |