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N° 119
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Y a-t-il une classe moyenne au Maroc ?

C'est un plaisir de l'avouer, le débat de cette semaine est inspiré par la question d’un lecteur (TelQuel n°118). Avons-nous une classe moyenne, capable de mener à terme les réformes vitales dont nous avons besoin ? Économiquement, le constat est affligeant. Que ce soit en termes de revenus ou d’accès à la consommation, il y a d’un côté l’opulence d’une minorité (moins de 5%), et d’un autre côté, la misère d’une majorité écrasante (plus de 65%). Le premiers ne peuvent être au meilleur des cas que des mécènes désintéressés. Et ils sont rares à l’être. Quant aux seconds, ils ont d’autres chats à fouetter pour protéger
leur bifteck. Entre les deux, il y a surtout des familles dont la survie convenable dépend de ressources de RME. D’autres ont, certes, les moyens de vivre plus dignement. Mais qu’en font-ils ? Lisent-ils suffisamment ? Font-ils tourner l’industrie culturelle en friche ? S’engagent-ils suffisamment dans l’espace public ? Inutile de vous faire un dessin. Maintenant, il y a d’autres critères pour déterminer une classe moyenne. Le plus pertinent concerne la capacité d’ascension sociale que permet le système éducatif. Or, comme le démontre l’économiste Najib Bouderbala, dans une étude à ce propos, non seulement l’ascenseur social est en panne, mais le système marocain, comparé au tunisien, ne favorise pas le renouvellement des élites. Pour en avoir le cœur net, nous avons posé la question à deux des rares universitaires à avoir sondé le problème par des études empiriques. Le premier, Marocain, reste optimiste et perçoit des formes de substitution à la classe moyenne proprement dite. Le second, Français, plus tranchant, dresse un constat d’échec.



Abdellah Saaf
Politologue
"Mais elle subit les excroissances des autres composantes de la société"


Le discours sur la réforme au Maroc ne peut aboutir sans une classe moyenne susceptible d’en être le moteur. Existe-t-elle réellement ?
Les bases sociales de la réforme sont certainement déterminantes pour la rendre effective. La configuration sociale du Maroc est aujourd’hui des plus complexes : à la base, les nouvelles classes démunies et les nouveaux lieux de misère et de marginalisation restent peu connus. Par ailleurs, au sommet de la hiérarchie sociale, la configuration des catégories sociales "aisées" n’est pas mieux connue aujourd’hui. Les anciennes contradictions formalisées jadis sous les vocables de "bourgeoisie nationale", "compradore", ont fait place à de nouveaux positionnements intégrant de
nouveaux groupes financiers, de nouvelles coalitions d’intérêt nationales et internationales et de nouvelles postures face aux grandes échéances du marché. Dans ce contexte, les démarches de réforme des classes moyennes, qu’elles se proclament "islamistes-fondamentalistes" ou "démocratiques-modernistes", se caractérisent par la même incertitude, la même crainte de l’avenir et une incapacité comparable à définir leurs projets de société respectifs.

Si le critère de classement se mesure en termes de revenus, encore faut-il que les gens choisissent de ne pas être uniquement des consommateurs, mais aussi des acteurs. L’éclosion de la société civile suffit-elle pour conclure à l’existence d’une classe moyenne ?
Les classes moyennes, politisées ou apolitiques constituent-elles le centre de la société ? Le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont surdéterminées, vu l’hyperactivisme des nouvelles bourgeoisies d’État (techno-affairistes, nouveaux barons…) et la nouvelle configuration des espaces de pauvreté et d’exclusion. Le passage au statut d’acteur de la classe moyenne pose problème, vu les limites et pathologies partisanes et les processus lents de désyndicalisation. Cette éclosion heurtée de la société civile, lourde de tendances contradictoires (prédominance en son sein d’une forte tendance étatiste, dépendance de financements extérieurs, déficit de démocratie dans la vie associative…) montre bien que "la civilité" n’est pas le monopole des classes moyennes.

Il est difficile d’évoquer une classe moyenne quand l’ascenseur social est en panne. Vu l’état des lieux de l’école et le renouvellement très limité de l’élite, n’y a-t-il pas impasse sociale ?
La rareté des ressources apparaît comme une donne fondamentale. L’allocation de biens matériels et symboliques, ainsi que les voies d’étatisation semblent pour l’essentiel saturées ou bloquées. La faiblesse des flux de circulation des hommes et des ressources semble un trait majeur de la phase actuelle. La vague de "jeunisme" et d’eugénisme (les jeunes contre les vieux, les "new look" contre les "has been") n’est pas proprement propice au développement des classes moyennes, favorables à la stabilisation de l’organisme social. Cette vague est, au fait, plus favorable aux couches supérieures qu’aux nouveaux médians de la structuration sociale.

La demande qui accompagne le renouveau culturel et médiatique est très limitée et circonscrite dans des cercles fermés. N’est-ce pas un indicateur de la faiblesse de la classe moyenne ?
La faiblesse de la classe moyenne est évidente. Elle subit les excroissances des autres composantes de la société, avec la prédominance de la culture des couches supérieures et de la sous-culture des couches inférieures. Elle s’extasie devant leurs diverses expressions. Mais elle n’innove pas, ne crée pas et ne prend pas l’initiative. Elle consomme du national et de l’international, sans frémissement, sans état d’âme.



Pierre Vermeren
Sociologue
"Elle souffre du blocage des salaires, est peu étoffée et ses revenus sont modestes"


Le discours sur la réforme au Maroc ne peut aboutir sans une classe moyenne susceptible d’en être le moteur. Existe-t-elle réellement ?
Une classe moyenne de fonctionnaires et de commerçants a émergé entre 1956 et les années 1970. Puis la crise économique des années 1980 et 1990 a brisé net ce mouvement : plus d’embauches publiques, blocage des salaires. Les revenus des 200.000 fonctionnaires embauchés dans les années 1960 (instituteurs, professeurs, policiers etc.) ont été laminés par l’inflation. Pourtant, vu la condition paysanne et la faiblesse de l’emploi industriel (400.000 salariés, à plus de 90% ouvriers), ils constituent néanmoins l’embryon de la classe moyenne. C’est pourquoi tout lycéen
marocain rêve d’entrer dans la fonction publique (salaire stable, déclaré et protection sociale). Car il n’y a pas de classe moyenne sans la sécurité économique. L’insécurité est signe d’appartenance aux classes pauvres (la sécurité sociale, qui protège contre les risques sociaux, concerne moins de 20 % des Marocains). Cette classe moyenne est donc peu étoffée et ses revenus sont modestes.

Si le critère se mesure en termes de revenus, encore faut-il que les gens choisissent de ne pas être uniquement des consommateurs, mais aussi des acteurs. L’éclosion de la société civile suffit-elle pour conclure à l’existence d’une classe moyenne ?
L’action citoyenne est une chose, lutter au quotidien pour la survie et la dignité de ses enfants en est une autre. Les faibles revenus de nombreux Marocains les empêchent de facto de s’investir dans de telles activités. D’après une étude de l'année 2000 pour les annonceurs de Casablanca, 15% des 5 millions de foyers marocains ont un revenu mensuel supérieur à 15.000 DH, et 15 % un revenu de 8000 à 14.000 DH (soit 750.000 foyers aisés et 750.000 foyers moyens). C’est vers 10.000 DH que doit commencer la classe moyenne (5,5 dollars par jour et par personne), ce n’est pas l’opulence… Cela explique le paradoxe des ONG, dirigées par de brillantes personnalités, souvent issues de milieux aisés ou intellectuels, directement au contact des milieux populaires, dont elles assurent la protection. Alors qu’est-ce que la société civile… ?

Il est difficile d’évoquer une classe moyenne quand l’ascenseur social est en panne. Vu l’état des lieux de l’école et le renouvellement très limité de l’élite, n’y a-t-il pas impasse sociale ?
Ce sujet est capital, et le diagnostic en a été parfaitement établi par la COSEF. L’État et les organisations internationales réfléchissent aux solutions, car le désespoir des diplômés sans avenir a démontré son potentiel explosif… Les réformes menées il y a dix ans par Mohamed Charfi en Tunisie sont un exemple à méditer. Il faut rétablir des filières d’excellence au sein de l’éducation nationale (fondées sur l’unique critère du mérite scolaire). Les industriels et les filières tertiaires (tourisme, nouvelles technologies…) doivent définir leurs besoins. Tant que "l’Université caserne" conduit à l’impasse sociale et au chômage, la situation sociale restera non maîtrisable.

La demande qui accompagne le renouveau culturel et médiatique est très limitée et circonscrite dans des cercles fermés. N’est-ce pas un indicateur de la faiblesse de la classe moyenne ?
Bien sûr, les Marocains regardent tous la télévision… mais 1% d'entre eux achète son quotidien ! Ils ne sont guère plus nombreux à aller au spectacle… La demande culturelle est donc forte mais insolvable. C'est la classe moyenne qui paye pour accéder à la culture et à l’information, car elle jouit de cette liberté mentale, sociale et économique… C’était le cas dans les années 70. Quand on dit que l’économie mène le monde.

 
 
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