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Reportage : Laâyoune-Tindouf : regards croisés

À Tindouf, la vie est très
rudimentaire… On y survit grâce
aux aides alimentaires
internationales (Photo AFP)
Pour la première fois depuis le déclenchement du conflit du Sahara, des Sahraouis des deux bords ont effectué des allers et retours entre Laâyoune et Tindouf. Que pensent-ils de la vie des deux bords ? Comment abordent-ils l’avenir ? Quelle cohabitation ? Par Driss Bennani


À part un bivouac, désert et drapé de rouge et de vert, planté sur un coin du parking de l’aéroport Hassan 1er, rien n’indique que Laâyoune abrite un événement exceptionnel. Nous sommes lundi 15 février, et depuis mercredi dernier, 19 réfugiés venus
des camps du Polisario à Tindouf sont, pour la première fois depuis plus de 25 ans, en visite familiale chez leurs proches restés au Maroc. C’est le deuxième groupe, depuis le 5 mars, à entreprendre un aller et retour depuis et vers les camps de Lahmada, dans le Sud-ouest algérien. Des militants et des combattants du Polisario en plein cœur du Sahara "marocain". Du jamais vu.
La discrétion des officiels marocains a, en fait, deux raisons. La première, officielle, tient à "préserver le cadre intime des visites et respecter le cadre humanitaire dans lequel elles sont intervenues". La deuxième, officieuse, vise à prévenir certains dérapages (déclarations indépendantistes) survenus lors de la première visite et à réagir à la missive envoyée par Mohamed Abdelaziz au HCR (Haut commissariat aux réfugiés, organisateur en chef de l’opération). Dans sa lettre, le chef indépendantiste condamnait "le lynchage médiatique dont ont été victimes les réfugiés" et "l’accueil trop officiel qui leur a été réservé". En gros, une exploitation politique d’une opération d’abord humanitaire. "Nous sommes encore au début de l’opération et nous tenons à la pérenniser. Il faut que les deux parties fassent un effort", explique une responsable du HCR à Laâyoune. Selon cet observateur local, "certains médias marocains ont, il est vrai, fait un très mauvais traitement de l’information. De la propagande à peine déguisée. Le HCR a raison de privilégier, d’un côté comme de l’autre, le caractère humain des visites".

Réfugiés
Sur les 19 réfugiés du voyage, beaucoup découvrent le Maroc pour la première fois. Quand ils ne sont pas nés dans les camps, ils y ont émigré très jeunes et ont fait leur vie sous le drapeau sahraoui. Sheikh Ahmed Salek a aujourd’hui 29 ans. En 1975, quand ses parents quittaient le pays, il avait tout juste sept jours. Ses deux frères, Hamdi et Sami (également du voyage) sont, quant à eux, nés à Tindouf. Sheikh est aujourd’hui médecin, orthopédiste diplômé d’une université cubaine. Hamdi est guerrier (après avoir fait son instruction militaire en Algérie) et Sami, le plus jeune, a dû interrompre ses études pour se faire soigner d’une grave maladie du cœur (il a même été pris en charge par une famille d’accueil espagnole). À Laâyoune, les trois sont reçus par leur mère, revenue au pays en 1995. À Tindouf, ils ont laissé leur père et d’autres frères et sœurs. Du Maroc, ils avouent ne pas connaître grand-chose ou alors juste l’essentiel. "Un monstre, un colonisateur et un oppresseur du peuple sahraoui". Une image cultivée et entretenue pendant plusieurs années dans les camps de Tindouf à l’école, dans les médias, puis à l’étranger par des régimes sympathisants de la cause sahraouie. Comme les Salek, elles sont des milliers de familles à vivre le même déchirement depuis plus de 25 ans. À Laâyoune en tous cas, chacun dit forcément avoir un parent, un proche ou un cousin l’hih (là-bas), terme désormais utilisé pour indiquer Tindouf.
À ce jour, le HCR n’a toujours pas pu recenser le nombre exact de réfugiés dans les camps de Lahmada. Signe selon Hamid Chabar, gouverneur chargé des relations avec la Minurso et le HCR, "de la difficulté de travailler dans les camps pour les organisations internationales". Dernière estimation officielle, celle avancée par le Croissant rouge algérien en 1982 et qui parle de 165.000 réfugiés. Côté marocain, on se base sur les résultats de l’opération d’identification pour avancer le chiffre de 60.000 réfugiés.
Qui sont-ils ?
Pour la plupart, les réfugiés sahraouis ont fui la répression qui a accompagné l’entrée de l’armée marocaine au Sahara, juste après la Marche verte. La majorité a donc rejoint les camps vers la fin des années 70, terrorisés (la propagande alarmiste du Polisario aidant). Puis il y a les déportés. Les populations kidnappées lors des incursions du Polisario jusqu’en 1991 en territoire marocain. Enfin, il y a cette vague de jeunes Sahraouis, séduits par un certain idéal révolutionnaire au milieu des années 80, et qui ont rejoint le front par "conviction". Car, en dépit du mur de sable, la frontière reste très perméable, dans les deux sens (7000 réfugiés ont pu rallier le Maroc sans aucune assistance du HCR). "Pour rejoindre les camps, il n'y a que l’embarras du choix", expliquent les habitants locaux. Le premier chemin passe par la Mauritanie. Presque tous les Sahraouis y ont de la famille et pourront donc facilement disposer d’un visa. Ils pourront ensuite rentrer directement en contact avec les bureaux de représentations du Front Polisario dans la région de Zouirat. Dans l’autre sens, il suffit que le réfugié soit libre de ses mouvements dans les camps pour rallier le Maroc à travers la Mauritanie. Cette année d’ailleurs, une petite centaine de familles des deux bords se sont retrouvées pour fêter l’Aïd el Kebir dans la région de Zouirat. Rejoindre les camps de Lahmada est aussi possible en passant par les Iles Canaries où le front a une représentation sur chaque île. "Même les clandestins sahraouis peuvent bénéficier du statut de réfugiés politiques", explique un originaire de la région. Le dernier passage, le plus périlleux, passe quant à lui par le mur de défense, "là où passe la contrebande", indique un commerçant de cigarettes mauritaniennes.
En fait, à côté de ces va et vient (limités, il faut le signaler), le contact entre les familles ne s’est jamais vraiment rompu. Après une première période de rupture totale (durant la guerre), il y a eu les premiers courriers transportés par les Shioukh d’identification pour le référendum. À la fin de l’opération, nouvelle rupture puis ouverture des lignes téléphoniques et, aujourd’hui, échanges de visites. C’est ce qu’on appelle désormais le "processus de mise en place des mesures de confiance".
Tindouf
Grâce à cela donc, des Sahraouis marocains ont été, pour la première fois, dans les camps de Tindouf. M.S n’en revient toujours pas. "Depuis le temps qu’on entend parler de Tindouf, que le mot nous fait peur, je n’ai jamais pu imaginer pouvoir y aller et revenir sans problème. On nous a tellement dit de choses à propos de ces camps", témoigne-t-il. Première constatation relevée par de nombreux visiteurs, la grande présence policière et militaire. Si l’on se fie à ce qui se raconte dans la ville, "il y avait forcément un encadrant dans chaque tente qui accueillait un parent marocain".
Situés au sud-ouest du désert algérien, les camps de Tindouf sont au nombre de quatre, tous portant les noms de villes marocaines : Laâyoune (12 km de Tindouf), Smara, Aousserd et Dakhla (127 km de Tindouf). La vie y est rudimentaire. Mais depuis 1988, les camps disposent de l’eau et de l’électricité (grâce aux groupes électrogènes). On y vit grâce aux aides alimentaires internationales qui sont distribuées selon des rations égales entre les familles. Tout le monde vit dans les tentes. Les jeunes sont scolarisés, tous les camps sont médicalisés… gratuitement. Mais depuis quelques années, le souci qui préoccupe les habitants des camps est l’explosion démographique face à la raréfaction des aides internationales, comme publié dans les rapports sur le traitement infligé aux prisonniers de guerre marocains.
De l’autre côté, les réfugiés de Tindouf ont découvert une ville nouvelle. "L’une des plus belles capitales sahariennes africaines", selon ce responsable local. Depuis leur départ, Laâyoune s’est métamorphosée. Toute la partie ouest de la ville a été construite durant les vingt dernières années. Bref, une ville séduisante. Pourtant, les avis des réfugiés ne sont pas si tranchés que ça.

Entre deux camps
Cela peut très bien être le fruit du hasard, mais la majorité des réfugiés (du moins ceux du deuxième voyage) sont issus de familles pauvres. Leurs familles d’accueil à Laâyoune ont souvent, à peine, de quoi survivre. Résultat : on compare le développement de la ville et de la région au niveau de vie de sa propre famille. "Comment veux-tu que je m’installe ici alors que ma famille qui est là depuis plus de trente ans vit la même misère que moi dans les camps", s’est vu répondre Slimane, cousin de Minina, une jeune réfugiée partie du Maroc à l’âge de six mois. Au terme des deux premières visites échangées, aucune personne n’a souhaité s’installer pour de bon de l’autre côté. Côté marocain, cela est plutôt évident. On ne troque pas un État constitué contre des camps précaires, où la survie dépend de l’acheminement ou pas de l’aide humanitaire internationale. Les raisons du trajet en sens opposé sont, quant à elles, plus intéressantes à analyser. D’abord, on se rend compte qu'on a affaire à des gens (surtout les jeunes) convaincus de la justesse de la cause, reconnaissants envers le système qui les a éduqués et "fait vivre". Ensuite, qu’ils ne sont que vaguement impressionnés par les prouesses urbanistiques défendues par nos responsables. "Nous sommes en milieu sahraoui, et donc nomade, ne l’oublions pas", note cet habitant. Il y a aussi cet aspect communautaire, plutôt séduisant au niveau local, qui prévaut dans les camps. "Je suis prêt à vivre dans la misère si nous sommes un million de personnes à vivre la même misère. Ici, on est frustré de voir que toutes les ressources sont concentrées ou détournées par les mêmes personnes", s’indigne Abdellahi, un rallié qui attend la visite prochaine de ses deux filles.
Mais est-ce que la vie sous le Polisario est la meilleure alternative ? "C’est un choix sanction, mais tous savent qu’à long terme, ce ne sera plus possible", analyse cet observateur. "En fait, note ce revenant de Tindouf, j’ai pu me rendre compte que le Polisario, c’est quelques réfugiés, des tentes, une armée démotivée depuis le cessez-le-feu et quelques dirigeants de la même tribu qui vivent entre Alger et Genève". Dans le cadre de la gestion actuelle des choses, le Maroc ne s’en sort pas mieux. Les problèmes de corruption, de transparence des élections, de favoritisme, de non respect de la hiérarchie tribale sont autant de facteurs de colère et d’indignation populaire. Finalement, on a cette étrange sentiment que les deux alternatives ne sont, dans le contexte actuel, pas du tout séduisantes.
Qu’apportent donc ces visites ? Appréciez la réponse intelligente et diplomatique de Chabar : "Permettre aux gens des deux bords de parler entre eux, de réfléchir ensuite. Nous faisons confiance à leur intelligence". En filigrane, il y a cet espoir de redonner le goût de la famille au réfugié sahraoui, de le replacer dans un contexte social et tribal qu’il n’a plus connu. "La structure familiale dans les camps est très éclatée. Le père au combat, la mère dans les camps et les enfants dans les pays étrangers pour les études", explique Hamid Chabar. Ce que confirme ce Sheikh tribal : "Si demain, je dis à mes frères de rejoindre le Maroc parce que nous pouvons y vivre bien, ils me croiront. Le changement ne peut venir que de l’intérieur de la tribu ou de la famille. Car c’est au sein de ces structures que la vie s’organise au Sahara".
"Maintenant, continue le Sheikh, au Maroc de relever le défi de la démocratisation. Le pays a une longueur d’avance, c’est un État constitué. Il faut qu’il fasse confiance aux Sahraouis, que toutes les ressources ne soient plus entre les mains de quelques privilégiés".



Tindouf : Raconté par un rallié

Organisation administrative. Chaque wilaya se compose de plusieurs arrondissements qui sont constitués de quartiers. Le quartier est en fait un ensemble de tentes (pas plus de 100 tentes). Chaque arrondissement a un chef, un encadrant, un secrétariat et des commissions exclusivement féminines chargées de la gestion au quotidien des camps. Il y a, par exemple, la commission de l’alimentation, la commission sanitaire (fait le tour du camp pour voir les malades), pour l’éducation, etc. Le wali est généralement membre du bureau politique, le mouhafid de la wilaya est le chargé de la sécurité et des renseignements.
Santé. Les hôpitaux, tout comme les autres bâtisses administratives, ont été construites par les prisonniers de guerre marocains. À côté de l’hôpital national et de l’hôpital militaire, chaque arrondissement a son propre centre sanitaire. Puis, il y a les hôpitaux centraux des wilayas, au nombre de quatre. Tous les soins sont gratuits.
Éducation. Chaque arrondissement dispose d’un ksar, l’équivalent d’une garderie ou d’un jardin d’enfants. Puis il y a les écoles nationales comme celle du 9 juin, du 12 octobre, etc. Certaines sont semi-militaires. Toutes sont internes. Les études secondaires se poursuivent généralement en Algérie et les études supérieures dans des pays comme l’Espagne ou Cuba. Des étudiants peuvent y résider plus de 16 ans avant de rejoindre les camps ou une représentation du front à l’étranger. À noter que les salles de cours sont presque toutes démontables et font l’objet de donations d’ONG internationales.
 
 
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