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Religion : Les derniers laïcs arabes

Calligraphie réalisée en 1819, représentant la civilisation
arabo-islamique (Photo AFP)
Leurs voix ne se sont pas tues. Mais elles sont de moins en moins audibles. Au moment où la modernité est vivement recommandée, leurs idées méritent un meilleur sort. Par Driss Ksikes


"Les Arabes et les musulmans seront-ils capables de s’insérer dans un courant universaliste, le seul qui soit à même de s’opposer à la politique de droite américaine ?". Le penseur libanais Hazem Saghieh reste circonspect, sur les colonnes d’Al Hayat. Il doute que nous puissions "procéder à des changements de taille dans nos valeurs dominantes". Pourquoi un tel scepticisme ? Les réformistes les plus en vue, comme Abdou Filali Ansary, ne nous rassurent-ils pas sur notre capacité
d’adaptation en disant que "le système politique lié à l’islam relève de l’expérience historique des musulmans plutôt que des prescriptions découlant de leurs textes sacrés" ? Son compère tunisien, Mohamed Charfi, ne considère-t-il pas (en pensant au toilettage de la loi des reliques de la Charia) que "l’on est passé de la parole de Dieu interprétée par les théologiens avec l’autorité absolue que cela impliquait, à la parole des hommes, donc à un droit relatif, que l’on peut contester, changer et faire évoluer" ? Un autre défenseur de la même cause, Burhan Ghalioun, n’a-t-il pas avancé que "même si le texte de l’islam associe les deux pouvoirs, politique et spirituel, rien n’empêcherait les musulmans de les dissocier dans la pratique" ? Alors, qu’est-ce qui les empêche de franchir le pas ? Un grand paradoxe, savamment résumé par Mohamed El Ayadi, "la sécularisation avance, mais pas sa légitimation idéologique". Au Maroc, la Charia est, certes, devenue une source marginale des lois en vigueur, mais elle continue d’être un bien commun dans lequel puisent les prêcheurs pour les sermons du vendredi et aucune autorité morale ou intellectuelle n’ose demander ouvertement son abrogation. La pratique religieuse est peut-être en retrait (12% seulement des Arabes s’y appliqueraient) mais ce rejet de "la religion publique" se fait en catimini, chez soi. Les laïcs arabes le sont davantage en privé qu’en public. Qu’est-ce qui les a poussés à se recroqueviller autant ? Première explication, plausible : la série d’ex-communications, d’exclusions - voire de liquidations - dont ils ont été victimes de la part d’États ou de mouvements fondamentalistes. Flash back.

Des laïcs non grata
Les défenseurs de la laïcisation sont indésirables depuis le 19e siècle. Leurs adversaires étaient à l’époque là où ils les attendaient le moins. "Lorsque les souverains décident (alors) à Istanbul, au Caire ou à Bagdad des réformes inspirées de la modernité, ils n’ont pas à affronter les ouléma, mais leur propre bureaucratie militaire et civile, rompue au conservatisme social et politique", rapporte Ghalioun. Avec le début du 20e siècle, ces franges de l’État devenaient un peu plus acquises à la cause, mais (déjà à l’époque) la laïcisation est vécue comme une invasion occidentale, un corps étranger. Aussi, lorsqu'un cheikh éclairé d’Al Azhar, Ali Abderrazik, sort son livre manifeste, L’islam et les fondements du pouvoir, en 1925, pour démontrer que si le prophète a été commandeur des croyants et prince, ce fut "une parenthèse historique et non un modèle à reproduire", il crée une crise gouvernementale. Son appel à "la création d’un État et un système de gouvernement sur la base des dernières créations de la raison humaine" lui vaut même une exclusion du corps des ouléma et une mise à l’écart dont il ne se relèvera pas jusqu’à sa mort en 1966. Trois ans plus tard, le Libanais Sadeq Jalal Al Adm, marxiste défendant crânement une sécularisation irréversible, répond à tous les conservateurs qui ressassaient que "le Coran est un miracle en soi, et Dieu un mystère insondable dont il faut s’accommoder", dans des textes qui opposent logique rationnelle et discours religieux. Il est alors poursuivi pour avoir présenté l’histoire d’Ibliss (le diable) dans le Coran comme un "mythe" et non comme une histoire authentique. Le juge lui récuse le droit de "créer la discorde entre communautés par une pensée séditieuse". Il sera acquitté, mais le précédent en a inhibé plus d’un. Jusque-là, la résistance aux laïcisants est visible mais non tragique. L’année 1985 constitue un tournant. Le Soudanais Mahmoud Taha, opposé à l’athéisme des marxistes mais grand connaisseur de l’islam, demande publiquement que les versets sur "le libre arbitre et la responsabilité individuelle", mis à l’écart par les fuqaha (doctes) à la solde des premiers califes, soient réhabilités pour devenir la principale source d’inspiration des hommes de foi au 20e siècle. Mal lui en a pris. Le président Jaafar Noumeiri ordonne tout simplement sa pendaison. En 1993, ce n’est pas l’État répressif, mais l’islamisme violent qui prendra l’initiative d’assassiner par balles le docteur de la foi égyptien, Faraj Fouda, "pour apostasie". À la même époque, le Libyen Assadeq Annaïhoum, spécialiste de théologie comparée, dirigeait à partir de Londres une revue résolument laïque, An-Naqid, dans laquelle il nous apprenait, par exemple, que "l’apostasie n’était considérée comme un crime que par la Bible mais les fuqaha s’en sont inspirés pour alourdir la Charia et asservir davantage les musulmans". Cette voix qui montrait, preuves historiques à l’appui, que "le hijab est une construction idéologique", a fini par être réduite au silence en 1996. La censure économique est passée par là. Bref, c’est carrément une chaîne d’exclus que l’on pourrait reconstituer pour expliquer l’essoufflement de la pensée laïque. On retrouve d'ailleurs toujours des voix aussi courageuses que celle du cheikh Khalil Abdelkrim, qui a révolutionné l’exégèse pour nous montrer combien le texte coranique re-situé dans son contexte historique, par rapport aux enjeux de pouvoir, aux mœurs et aux conflits tribaux de l’époque, prend un tout autre sens. Mais ce brave monsieur vient de mourir quasiment dans l’anonymat. D’où la seconde explication, plus nuancée, donnée au déclin de la laïcité : "C’est l’expression d’une élite coupée de la société, au sein de laquelle la tradition est mythifiée, où tout ce que l’on fait est jaugé à l’aune des actes du prophète", constate le philosophe marocain, Mohamed Sabila.

Un mouvement mal enraciné
Si, sur le plan intellectuel, la fin du marxisme est mise en corrélation avec la débâcle des thèses laïques, dans les faits, Sabila estime que "la séparation du divin et du séculier ne s’est pas réalisée parce que nos sociétés ne se sont pas libérées du diktat de la religion sur la réalité et les esprits". Certes, il y a eu un moment historique chargé, au début du 20e siècle, qui a vu éclore en Égypte, phare de la renaissance arabe, une monarchie prête à jeter les archaïsmes du fiqh aux orties et des penseurs comme Taha Hussein ou Ahmed Amin, qui s’attaquent frontalement au sacré. Mais, il a suffi que Nasser joue le jeu des frères musulmans pour que cet élan soit rompu. Ce jeu d'intégration des islamistes ou de complaisance, comme en fut maître feu Hassan II, a été fatal à la pensée libérale. Mais dans les deux cas, explique El Ayadi, "la laïcité chez les musulmans a été victime des régimes totalitaires. On n’a retenu de la sécularisation que l’exigence de rationalité scientifique et on a fait fi du chapitre de liberté d’expression". C’est ainsi que le dogme religieux a eu la peau dure et que la laïcité a été de plus en plus perçue comme une greffe qui ne prenait pas. Certes, le contexte change d’un pays à l’autre. En Tunisie, où Mohamed Charfi continue de demander "une abolition du principe de soumission et une reconnaissance de la liberté de conscience", la seule chose qui les sauve, selon El Ayadi, est "la réforme de l’école et la prise en compte de la culture". En Palestine, résistance islamisée oblige, Mounir Chafiq, autrefois champion de la pensée laïque, devient un islamiste convaincu. Les Égyptiens doivent la survie d’un souffle laïc à "la tradition de débat encore vivace dans les universités", atteste le théologien Nasr Hamed Abou Zeid, exilé en Hollande pour blasphème. Mais le manque de démocratie ne leur donne pas de visibilité. Au Maroc, note judicieusement Sabila, "il y a une culture fermée. On a toujours été des consommateurs des produits de l’Orient et on s’est toujours défini comme un rempart à l’Extrême-Occident contre les croisés". Et aujourd’hui ? Faute de partis qui défendent clairement la cause, de classe libérale qui exprime explicitement un besoin de sécularisation, il y a tout juste "une élite qui envisage au mieux de défendre le religieux par le rationnel", déplore El Ayadi. Frilosité ou consensus ? Plutôt "un relâchement, explique Sabila. Les laïcs, sentant que c’est carrément une idéologie du pouvoir et un mouvement latent qui finira par prendre forme, laissent venir. Il n'y a plus finalement que les islamistes en face qui s’acharnent à changer le cours de l’histoire et un roi qui se veut résolument plus moderne que son père". Quant à cette pensée dispersée qui brave les tabous, elle a juste un écho chez les individus et ne bénéficie pas de réception collective. Dont acte.



Abdou Filali Ansary, Maroc

Auteur de L’Islam est-il hostile à la laïcité ; Éd. Le Fennec


Depuis qu’il a traduit le livre d’Ali Abderrazik en 1994, il s’efforce de démontrer que la laïcité est compatible avec l’Islam, qu’il suffit de relire l’histoire des musulmans pour se rendre compte que la séparation entre le politique et le religieux a déjà été initiée. Aujourd’hui, à partir de l’institut d’Agha Khan à Londres, il met en place une structure proposant de moderniser l’enseignement de la religion dans le monde arabe. Salutaire.


Khalil Abdelkrim, Égypte

Auteur de Le texte fondateur et sa société (2 tomes en arabe) ; Dar Misr Al Mahroussa


À la manière de Maxime Rodinson, mais avec plus de crédibilité - vu son statut de alem - et même plus de rationalité et de détails historiques, il montre ce qu’a été le Coran dans son contexte initial, avec le pouvoir du prophète, les tiraillements de la société et la permissivité des débuts à la Mecque.


Sadeq Jalal Al Adm, Liban

Auteur de Critique de la pensée religieuse (en arabe) ; Dar Attalia


Il s’est longtemps attelé à démystifier l’état d’esprit religieux dominant dans les sociétés arabes, afin d’en démontrer l’incompatibilité avec l’esprit rationnel et scientifique. Depuis son procès en 1969, cet ancien marxiste n’a pas renié ses idées. Il continue de démystifier plus discrètement la pesanteur de la tradition sur nos sociétés.

 
 
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