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Reportage : Au bar de lalla Malika

Aucune enseigne, juste une porte anonyme… Derrière, une légende,
celle que Malika cultive depuis
plus de 30 ans
Elle a 84 ans. Elle est vive et fraîche. Elle s’appelle Malika et son bar est une légende du Casablanca nocturne. Par Chadwane Bensalmia


Dans le centre-ville casablancais, rue Al banafsaj. Il est six heures du matin, le quartier n’est pas encore sorti de sa léthargie. Seule une femme, 84 ans, le regard vif et le cœur alerte, accueille le jour avec un enthousiasme enfantin. Debout devant son armoire où des dizaines de caftans ont été superposés avec soin, elle prend le temps de se choisir sa
toilette du jour. Elle sera belle aujourd’hui encore. Elle sera la reine aujourd’hui encore. Elle souligne son regard du même trait noir et les lèvres du même rouge brunâtre. Aujourd’hui encore, c’est elle qui réveillera tout le monde qui peuple sa maison. Comme tous les matins, elle demandera à préparer le petit-déjeuner pour une trentaine de personnes, ses employés et ses femmes de chambre. Et c’est durant le repas qu’elle donnera les consignes pour cette nouvelle journée de travail. Cette femme, c’est Malika, la propriétaire du légendaire "Bar Malika".
Au bar de Malika, l’ambiance est tristement bohème. Plongée dans une obscurité anonyme, l’immense salle sent la nostalgie. Les tables sur lesquelles chaque matin, pendant des années, des roses fraîches étaient disposées, n’ont désormais plus que de vieilles nappes de la couleur du rouge à lèvres de la propriétaire.
À dix heures du matin, les premiers clients sont déjà là. Souvent, des vieillards qui viennent pleurer leur solitude et leur jeunesse perdue. Certains fréquentent ces lieux depuis des décennies et se souviennent encore du temps où bistrot rimait avec gaieté. On se souvient du palmier qui trônait au milieu de la salle comme des bus de touristes qui s’y arrêtaient le temps d’un repas. "Je me sens chez moi ici", entend-on, et même si ses années de gloire sont passées, le bar de Malika a ses fidèles. Selon les heures et les humeurs, des écrivains, des musiciens, des artistes ratés ou méconnus, oubliés ou aigris s’y rendent. Bien sûr, il y a aussi les autres. Les oubliés tout court.
Et tout ce monde évolue dans l’anonymat, s’oublie dans des verres pas chers et cultive le mythe de Malika. Rares sont cependant ceux qui l’ont approchée. En marraine, discrète et peu bavarde, Malika se fait avare d’apparitions. Elle est pourtant toujours là, au fait du moindre mouvement. Elle est la première à se lever le matin, et la dernière à se coucher le soir. Au fin fond du bistrot, dans sa chambre, elle veille à maintenir l’ordre. Les petits incidents et querelles pouvant naître seront vite réglés, Malika a le mot et le geste pour cela. Elle offrira un verre au semeur de troubles et dira à ses employés : "C’est de la survie d’un bar qu’il est question et non d’une seule table (llahouma ne’hdi bar oulla ne’hdi tebla)". Et c’est bien pour cela que "bar Malika" n’a jamais eu de démêlés avec la police. D’ailleurs, un policier en tenue est tous les soirs, en poste, devant la porte… juste au cas où.
Du reste, Malika sait choisir ses hommes et ses femmes. Trente deux personnes travaillent pour elle. Certains depuis quinze ans, d’autres depuis deux ou trois, mais tous lui vouent la même admiration : "C'est une femme comme on n’en fait plus. C’est un peu une mère pour tous", confie-t-on. La "mamma". Elle l’est et le devient pour tous ceux qui entrent dans son monde.
Dans le très populaire Kariane Kellouti, où la marraine a passé sa jeunesse, le nom de Malika n’est pas près d’être oublié. Les aînés du quartier se souviennent encore de cette femme solide qui dans les années 60, avait par sa force et sa ténacité imposé son nom dans le très masculin marché du gros. On n’oublie pas non plus la bienfaitrice de nombre de familles. Les marques de respect que l’on a à son égard ne laissent aucun doute. Et pour cause. Malika a créé sa propre légende. Pourtant, rien, à ses débuts, ne laissait augurer d’un tel destin.
Née en 1920 à Derb Soltane, elle a grandi dans un environnement conservateur où l’enseignement comme la rue sont inaccessibles aux femmes.
À l’image de ses congénères dans cette société traditionaliste, Malika est donnée très jeune en mariage. L’adolescente de quinze ans épouse un militaire et lui donne sept garçons. C’est en 1961, après 25 années de mariage, que sa vie prend un nouveau tournant.
Cette année-là, son époux décède, laissant derrière lui une femme analphabète, dans un Maroc d’hommes, fraîchement indépendant. Une femme qui n’a connu de la vie que ce que son statut d’épouse de l’époque lui permettait. La maigre rente qu’était la pension de son mari étant loin de suffire à lui garantir, à elle comme à ses sept enfants, une vie décente, Malika, alors âgée de quarante ans, décide de travailler. Sans expérience aucune, elle vise tout de même très haut et s’improvise grossiste au marché à la criée (marché crio). Peu à peu, la femme au "n’gab" (voile qui cache la moitié du visage) force le respect de ses concurrents.
Quatre ans plus tard, avide de défis, elle étend son commerce à celui du poisson. Elle conquiert le port de Casablanca et acquiert quelques biens. Les années passent, Malika semble réussir tout ce qu’elle entreprend. Ses garçons grandissent et sa passion pour le commerce aussi. Aucun de ses enfants ne suivra sa voie, sauf un seul, Mustapha, qui sera son bras droit pendant des décennies, jusqu’à ce terrible accident qui l’a complètement paralysé. Les autres auront tous droit à la meilleure instruction et leur mère se chargera de leur trouver les meilleurs postes dans des administrations ou des banques.
En 1971, Malika cède tout son patrimoine, une maison et quelques échoppes d’herboristerie pour se reconvertir dans un métier encore plus hostile aux femmes. Sa nouvelle aventure porte le nom de "La poule au pot". Un restaurant bistrot tenu alors par un Espagnol en partance. Étrangère à l’industrie nocturne, Malika ne se laisse pas décourager. "Elle a le feu sacré", lui reconnaît-on aujourd’hui encore, non sans trahir la fascination que le personnage inspire. Il faut dire que la marraine est d’un charisme à couper le souffle.
Au fil des années, et à mesure qu’elle marquait les lieux et les gens de son empreinte, l’enseigne trônant au dessus du bar perdait de son importance. "La poule au pot" cèdera progressivement la place au "Bar de Malika". Plus que la patronne que l’on craint, c’est la grande dame généreuse que l’on aime à qui l’on a rendu hommage par ce baptême. De son bar, Malika est très fière et pour rien au monde elle n’y renoncerait. À tous ceux qui lui ont suggéré de le revendre, elle a eu la même réponse : "Vous voulez ma mort ?". Après ses enfants et les vieux disques de Fatna Bent l’Houssine, "La poule au pot" est le troisième amour de sa vie.
Aujourd’hui, dans le Casablanca nocturne, Malika n’est plus qu’un mythe. Nombreux la croient disparue depuis longtemps, et seuls quelques privilégiés peuvent l’approcher.
Malika ne quitte jamais sa tour d’ivoire, sauf peut-être pour son bain hebdomadaire. Là encore, elle est reçue en duchesse. Et lorsqu’elle sort dans la rue, elle s’attachera à passer inaperçue. Personne ne se doutera en la croisant que la femme derrière le "n’gab", sortie tout droit du Maroc d’antan, est Malika la légende. Malika ne va pas vers les autres, ce sont les autres qui viennent à elle. Ses enfants, ses amis mais aussi ses trois filles adoptives aujourd’hui mariées. Et se faire recevoir par Malika relève du miracle. Il faut se présenter, expliquer le pourquoi de la visite, gagner la sympathie de "l’émissaire" et espérer que la madone jugera bon de sortir de sa retraite. Et avec beaucoup de chance, peut-être vous racontera-t-elle sa propre légende ?

 
 
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