Être homo au Maroc
Cheikh Yassin : Après lui, le chaos ? Les conséquences d'un meurtre
Droits de l'homme : Sur les traces de Manouzi
Attentats de Madrid : Sur la piste des présumés coupables
Hommage : Ainsi était Fama...
Patrimoine : Adieu Forain
Société : Une tombe, ça se monnaie
Manar l'Anar
Économie
Problématique économique
N° 120
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Cheikh Yassin : Après lui, le chaos ? Les conséquences d’un meurtre
Droits de l’homme : Sur les traces de Manouzi
Attentats de Madrid : Sur la piste des présumés coupables
Hommage : Ainsi était Fama…
Patrimoine : Adieu Forain
Société : Une tombe, ça se monnaie

Cheikh Yassin : Après lui, le chaos ? Les conséquences d’un meurtre

(Photo AFP)
En assassinant le cheikh Ahmed Yassin, zaïm islamiste du Hamas, Ariel Sharon ouvre la voie au pire des scénarios. Driss Ksikes


Les Israéliens, otages du terrorisme d’État ?

"Toute la nation est tapie dans un coin, comme un chien délaissé. Elle attend la frappe barbare qui suivra, fatalement". Le quotidien populiste, Yediot Ahronot, décrit ainsi la peur qui s’empare de la rue israélienne après l’attentat meurtrier de Cheikh Ahmed Yassin. Les explications données à cet acte, "plus stupide que criminel", selon le pacifiste Uri Avneri, sont de deux sortes. La première, lancée par le ministre de la Défense, Shaul Mofaz, puis repris à son compte par son homologue américaine, Condoleezza Rice, est que "Yassin était un Ben Laden palestinien". Autrement dit, son assassinat est un corollaire de la guerre antiterroriste menée par l’Amérique
messianique et sanguinaire de G.W Bush. D’où le parapluie déployé par ce dernier pour justifier l’acte de son protégé israëlien, Ariel Sharon : "Ils ont le droit de mener leur guerre contre le terrorisme", a-t-il déclaré. "Pour Israël, plus rien ne compte plus que cette protection américaine, qui a commencé par cataloguer le Hamas, ainsi que le Jihad islamique dans la liste noire après le 11 septembre", explique le rédacteur en chef d’Al Quds Al Arabi, Mahmoud Maarouf. Ainsi, dans une logique de coup pour coup, ce meurtre viendrait, selon Haaretz, comme une réplique à l’attentat du port d’Ashdod, survenu le 14 mars, après quoi Tsahal avait carte blanche pour viser les leaders du Hamas. La seconde explication, moins idéologique, servie par le cabinet de sécurité israélien pour minimiser les critiques internes, est "que l’on ne peut pas réitérer l’erreur du Sud-Liban et se retirer de Gaza la tête basse, sans un coup d’éclat". Amnan Kapeliouk, l’un des rares journalistes proches de la Palestine, le confirme. Selon lui, "Sharon veut quitter Gaza, mais pas avant de liquider tous les combattants palestiniens. C’est une folie qui peut aboutir à l’effet inverse de celui recherché". D’où le mot d’ordre lancé par l’opposition israélienne : "On se retire de la bande de Gaza". Comme si le meurtre de Yassin était un baroud d’honneur et que les soldats pouvaient tout se permettre avant de vider les lieux. Or, aussi bien l’ONU, l’Europe que les pays arabes traitent aujourd’hui Israël, au pire "d’État terroriste" et au mieux d’État "en dehors de la légalité". Certes, les Israéliens comptent sur le veto américain à l’ONU, mais, comme l’indique à juste titre Maarouf, "ils ont mal vécu le sondage européen, publié après la tentative d’assassinat de Arafat, qui a révélé que 65% considéraient Israël comme une menace pour la paix dans le monde". Ils vivent surtout très mal les répercussions de cette spirale de violence qui fait grimper le taux de chômage à 8%, réduit à néant les flux de touristes et menace d’inflation. Ils vivent encore plus mal les risques de représailles venant du Hamas qui "a distribué des cartes reproduisant les têtes d’officiels israéliens à abbattre, à la manière des 'wanted' irakiens diffusés par les États-Unis", rapporte Haaretz. En contrepartie, Sharon maintient la pression et demande que la liquidation continue. Mais beaucoup d’Israéliens sentent qu’il les pousse, de la sorte, vers le précipice.

Les Palestiniens vont-ils se radicaliser ?

"Il aurait fallu que Sharon réalise qu’il est révolu, le temps où l’assassinat d’un leader islamiste pourrait être reçu avec approbation par une formation laïque modérée". Ce commentaire judicieux de Haaretz vient expliquer aux Israéliens le ton unanime avec lequel les Palestiniens, de Rantissi à Qorei, ont reçu le meurtre lâche du "zaïm paralysé" devenu "martyr". En fait, explique le politologue palestinien Mohamed Rabie : "Depuis Oslo, Israël rêve de créer la discorde au sein des Palestiniens pour qu’éclate une guerre civile en leur sein". En vain. Tout en rejetant le processus de paix, Yassin signifiait à ses troupes que "le sang palestinien est sacré" et tout en étant obligé de maintenir l’ordre, Arafat intimait l’ordre à l’Autorité palestinienne de "choyer les combattants arrêtés pour terrorisme". "Il en a toujours résulté ce qu’Israël appelle la tactique de "la porte à tambour" (on les fait rentrer d’un côté et on les libère de l’autre)", explique Mahmoud Maarouf. Cette complicité entre colonisés, radicaux et modérés, est une stratégie de survie politique. Ira-t-on jusqu’à croire, comme Jean-Paul Chagnollaud, le directeur de la revue Confluences-Méditerranée, qu’"il y aura mobilisation autour du Hamas" ? Certes, les deux derniers attentats-suicide d’Ashdod et de la colonie de Tulkereim, ont été pour la première fois perpétrés par des duos (Hamas-Jihad islamique). Certes, la nomination de Rantissi, un dur à cuire, à la place de Yassin, a déjà promis "de frapper les Israéliens, partout, en tout temps et en tous lieux", annonce un durcissement de la ligne du Hamas. Le chef va-t-en guerre de Tsahal, général Yaalon, a reconnu que "l’élimination de Yassine va peut-être renforcer la motivation du Hamas à commettre des attentats", mais il a prédit qu’elle allait "à long terme renforcer les éléments modérés parmi les Palestiniens". Conjointement, une soixantaine de responsables et d’intellectuels palestiniens, dont Hanane El Ashrawi, ont publié dans le journal de l’OLP, Al Ayyam, un appel à leurs compatriotes pour "déposer les armes et parce que toute acte de vengeance donnerait lieu à une forte riposte israélienne, pouvant être fatale à la longue". Ont-ils peur que Arafat soit le prochain sur la liste ? Sans doute, explique Kapeliouk, qui n’a pas de mal à prévoir que si "le prochain attentat-suicide est aussi meurtrier que celui d’Ashdod, ils n’hésiteraient pas à l’abattre". Rabie note que "l’assasinat de Yassin peut être un prélude à celui de Arafat, si la réaction n’est pas vive". Pour sa part, Maarouf estime que "le président est déjà trop affaibli par le blocus, mais la chose que craignent les Israéliens le plus est que l’état d’esprit qui règne parmi les radicaux, selon lequel tous les Israéliens sont des réservistes réels et potentiels, donc bons à abattre, fasse tâche d’huile dans une société qui souffre de plus en plus de marginalisation, de pauvreté et d’attaques militaires intempestives". D’où le sentiment diffus de ce diplomate, connaisseur du Hamas, Adli Sadek, que "les Palestiniens ont davantage besoin d’une direction politique plus cohérente et vigilante, autour de Arafat, pour éviter le pire". Mais pour le moment, le temps est plus à l’émotion qu’à la raison.

L’Occident plus menacé qu’avant ?

Depuis l’assassinat de Yassin, Tel Aviv n’est pas la seule à renforcer ses mesures de sécurité. Washington fait de même, en appelant ses ressortissants à redoubler de vigilance. Avec 13 soldats attaqués en Irak, le lendemain du meurtre et une lettre signée par le groupe Abou Hafs Al Misri, relié à la nébuleuse Al Qaïda, menaçant de "prendre la revanche de Yassin en attaquant le tyran américain. S’il a été tué, c’est par l’argent, les armes et le support politique et médiatique des États-Unis", scande le communiqué, publié sur un site islamique. Et comme le message est bien passé, le Hamas a promis, dans une première, de mondialiser sa guerre contre les Israéliens. Le statut de Yassin comme "leader islamique" a tout de suite donné à l’attaque israélienne l’allure d’une "guerre à l'islam", estime Ismaïl Haniyé devant des milliers de fidèles à la prière du vendredi à Gaza. "C’est exactement ce que veut Sharon, explique Maarouf. Le fait d’établir, preuves à l’appui, qu’il y a un lien entre les organisations palestiniennes sur liste noire, depuis le 11 septembre (Hamas, Jihad, FPLP, Kata’ib Al Aqsa), et le réseau mondial d’Al Qaïda rendra son terrorisme d’État encore plus légitime". Ce lien, déjà difforme par ailleurs, vu qu’Al Qaïda fonctionne plus comme un label prêt-à-porter, Yassin l’a recadré dans son dernier interview avec la chaîne Al Arabia : "Nous avons déclaré auparavant et déclarons dorénavant qu’on n’agit pas uniquement en Palestine, mais aussi en Irak, par exemple". Le rejet unanime avec lequel les Européens ont appréhendé le coup traître de Sharon contre Yassin, seul le président de la Pologne, à forte communauté juive, l’a expliqué par "le risque d’accroissement de la menace terroriste contre d’autres pays, y compris européens". Certes, l’Europe a également placé le Hamas & Co dans sa liste noire. Guerre unie contre le terrorisme oblige. Mais aujourd’hui, estime ce stratège palestinien, "il est peu probable qu’Al Qaïda ou les bras du Hamas à l’étranger s’attaquent à l’Europe, parce qu’ils ne peuvent pas se priver de leur unique support international crédible". Ce dernier accrédite peut-être les "terroristes" de plus de raison qu’ils n’en ont. D’autant que ces groupes ne font pas distinction entre deux Occidents. Ils mettent tous les "impies et leurs alliés" dans le même sac. Même si l’Europe continue d’être un contrepoids possible à l’Amérique hégémonique, dans ce conflit.


Cheikh Yassin : Après lui, le chaos ?
La cible Hamas


Abdelaziz (Photo AFP)
Le meurtre de Yassin n'est pas un acte isolé. Il fait suite à une série d'attentats contre des leaders du Hamas. Et il augure une escalade visant à décimer ce mouvement de résistance islamique persécutée pour "terrorisme". Par Driss Ksikes


"Je suis poursuivi et persécuté par les agents et les chasseurs israéliens. Je veux me cacher et mettre des rideaux pour me faire discret, mais il y a des collabos qui veulent me démasquer et mettre ma vie en danger". Cheikh Ahmed Yassin se lamentait, à quelques jours de son assassinat, sur les colonnes du journal jordanien As-Sabil. Son meurtre, lâche et inexplicable, fait suite à une série d’autres, perpétrés par Israël, pour décimer le Hamas (lire encadré). En se débarrassant du chef fondateur, Sharon et les siens visaient à décapiter ce mouvement, désigné dorénavant "ennemi stratégique d’Israël". Dans la réalité, ce crime n’a fait qu’écourter la vie d’un leader de 68 ans, qui a eu tout le temps de construire une structure de résistance islamique, plus difficile à démolir que le croient ses bourreaux.
Si les fondements du Hamas sont solides, c’est d’abord grâce à son enracinement à Gaza. C’est dans ce lieu devenu le plus dense de la planète, avec 1,3 millions de Palestiniens entassés
sur 360 km2, que Yassin a vécu, depuis que son village natal, Majdel, a été rasé par les forces juives en 1948. C’est là même qu’il a perdu l’usage de ses pieds dans un camp de scout islamique, en 1952. Son court passage à l’université Aïn Chems au Caire l’a mis en contact avec les Frères musulmans. Et de là est né un résistant doublé d’activiste fondamentaliste. Avant de faire de la politique, il s’est contenté en 1978 de créer une branche des Frères musulmans, sous le label d’Al Mujammaa Al Islami, avec la bénédiction de Tel Aviv. Jusqu’à sa première condamnation en 1984, il disséminera ses idées et ses disciples dans les mosquées, les universités et les associations de charité. Il profitera lourdement de la délocalisation de la direction de l’OLP (au Liban puis en Tunisie) et jettera les bases d’un réseau qui a eu le temps de s’ancrer dans la société locale. Finalement, il décide le 14 décembre 1987 de lancer le Mouvement de la résistance islamique, connu depuis sous le nom du Hamas, avec comme objectifs affichés, "la libération de la Palestine et la création d’un État islamique, le refus de l’occidentalisation de la société arabe et la concurrence de l’OLP pour devenir le seul représentant du peuple palestinien". Comme tous les autres fondamentalistes, courtisés à l’époque par les États-Unis et ses valets, il était devenu l’interlocuteur privilégié d’Israël, qui voulait à son tour se débarrasser de l’OLP. Quelle conjonction d’intérêts ! Entre temps, Yassin a été incarcéré en 1989 pour n’en ressortir qu’en 1997, lorsque son poulain à Amman, Khalid Mechaal, a failli être abattu par le Mossad. Démasqué, Netanyahu s’est vu obligé de se laver de tous soupçons en libérant le vieux prisonnier. Aujourd’hui, c’est Yassin lui même qui y passe. Mais "quand les Israéliens croient pouvoir affaiblir le Hamas en tuant son chef, ils se trompent royalement, parce que la force de résistance militarisée du mouvement s’est consolidée alors qu’il croupissait dans les geôles israéliennes", explique le spécialiste du mouvement, Adli Sadek. Le Hamas a une structure très stratifiée. En haut de la pyramide, il y a le conseil consultatif, celui où siègent les ténors du mouvement, tiraillé, au lendemain de la mort de Yassin, entre Abdelaziz Rantissi, son successeur radical, qui voue une guerre totale à Israël, et Mahmoud Al Zahar, qui se veut plus pondéré et conteste sa nomination. Au niveau de cette direction, la ligne tracée depuis le début des accords d’Oslo en 1993 est "le refus des négociations et la revendication de la Palestine, toute la Palestine". À un second niveau, se trouvent trois organes de coordination, la Da’awa, qui s’occupe de recrutement, d’entraide sociale et de collecte de fonds. Le Nouvel Observateur nous apprend, suite à une récente enquête, qu’une seule association dépendant de ce réseau, Al Salah, prend en charge 400 familles, 16.000 malades et 15.000 orphelins avec un budget de 350.000 dollars. La fidélisation des troupes, c’est le deuxième organe, Aalam, qui s’en occupe, avec au menu, instruction idéologique et propagande, via une station de radio et télévision dans la plaine de la Bekaa. Vient, enfin, l’aile armée du Hamas. Cette dernière a une histoire à elle seule, qui se confond à son tour avec son mentor défunt.
Il a baptisé la première formation chargée d’attaques contre Israël et les mouvements rivaux, Al Mujahidoun Al Filistinioun, au lendemain de Sabra et Chatila, en 1982. Il sera d’ailleurs mis en prison pour avoir essayé de la ressusciter en 1987. La deuxième faction, Azeddine Al Qassam, celle qui fait le plus parler d’elle depuis le début de la deuxième Intifada en 2000, a été mise sur pied en 1991 par Zakaria Walid Akel, le responsable de la branche militaire à Gaza. La série d’attentats-suicides qui hante le quotidien des Israëliens a été baptisée en 1994, suite au massacre de Hébron. Après la mise en place de l’Autorité palestinienne, le rôle assigné à Arafat était de juguler cette résistance armée et de ne pas la laisser déborder. Mais le désespoir aidant, Israël refusant de s’engager dans un réel processus de paix (et non de capitulation) les champions de la martyrisation ayant bonne presse, le président palestinien s’est contenté d’assigner symboliquement Yassin à la résidence surveillée en décembre 2001 et en juin 2002. Fort d’une aura qu’il traînait depuis sa libération en 1997, le cheikh est devenu un mythe populaire et Arafat, sans partager sa vision du monde, commençait à voir en lui, à mesure que le processus de paix s’enlisait, "un facteur d’équilibre". Cet opposant vénéré n’a rien renié de ses convictions radicales. À quelques jours de son assassinat, il déclarait à Al Arabia : "Pas besoin de justifier nos actes meurtriers, Israël passe son temps à nous tuer. Et pas besoin de distinguer entre bons et mauvais Israéliens, ils œuvrent tous pour les intérêts du sionisme". Entre temps, les kamikazes dont sa faction revendiquait les actes meurtriers, ont valu à son mouvement une série de tracas pour cause de "terrorisme" (black list américaine et européenne, traques meurtrières de leaders par les F-16, etc.). Dans un premier temps, Israël et les États-Unis ont cru que le duo conciliant, Abou Abbés et Dahlan, allait pouvoir faire la chasse à ces "dangereux terroristes" et réussir là où Arafat a abdiqué. Rien à faire. Pour les Palestiniens, démunis face à un colonisation super armée et injuste, le Hamas reste une arme de résistance "légitime". Sauf qu’aujourd’hui, Sharon, avant de quitter Gaza, leur promet une "guerre sans fin". La spirale de la violence est enclenchée.



Leaders du Hamas abattus ou presque…

5 janvier 1996 : Yahya Ayyach
10 octobre 97 : Khalid Mechhal (tentative)
22 juillet 2002 : Salah Shehadah
10 juin 2003 : Abdelaziz Rantissi (tentative)
21 juin 2003 : Abdellah Qawasmeh
21 août 2003 : Ismaïl Abou Chanab
6 septembre 2003 : Cheikh Ahmed Yassin (tentative)
22 mars 2004 : Cheikh Ahmed Yassin
 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés