Droits de lhomme : Sur les traces de Manouzi
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Né en 1943, Manouzi descend
d'une des plus célèbres
familles de résistants
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LInstance équité et réconciliation (IER) a entamé le dossier des disparus par le cas, célèbre, de Houcine Manouzi, dont aucune trace ne subsiste officiellement depuis 1975. Par Karim Boukhari
Le 11 mars 2004, Houcine Manouzi aurait pu avoir 61 ans. À défaut de fêter son anniversaire, la famille Manouzi a rencontré, ce jour-là, la commission denquête de lIER, instance mise sur pied par le souverain en janvier 2004. Dun côté, la famille représentée par cinq membres, dont le père, nonagénaire. De lautre, une dizaine de membres de lIER conduits par Salah El Ouadie et Driss Yazami, deux amis de la famille, mais aussi Latifa Jbabdi, Azzedine Bennani, Mohamed Nachnach, Abelaziz Benzakour et Mbarek Bouderqa. La rencontre a lieu à Rabat, près de Bab El Had, dans le tout nouveau siège de lIER. Cest Azzedine Bennani, ancien président de lOMDH et ancien co-détenu avec Manouzi, qui a ouvert les débats : "Le cas de Houcine, dit-il en sadressant à la famille, est fort symbolique. |
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En léclaircissant, lIER et finalement tout le processus en cours gagneront en crédibilité". Alain Martinet, avocat de la famille, émet un souhait dont lironie néchappe à personne : "Quand jai pris en charge le dossier Manouzi, jétais un débutant avec quatre ans de carrière derrière moi. Aujourdhui, il ne me reste plus que quatre ans pour prendre ma retraite. Ce serait bien de mettre le mot 'fin' à ce dossier". Rachid, le frère informaticien de Houcine, qui préside par ailleurs lAPADM (Association des parents et amis des disparus au Maroc), explique que "la famille a mené sa propre enquête 29 années durant, elle a désormais tout entre les mains : litinéraire carcéral de Houcine et le nom de ceux qui sont mêlés de près ou de loin à ce qui lui est arrivé". "Maintenant, a-t-il ajouté, on attend que vous nous disiez la vérité".
La famille Manouzi tient à récupérer son fils, vivant ou mort. Pour cela, lIER, comme cela nous a été confirmé, attend davoir les coudées franches pour interroger une longue liste de personnes qui ont vu, ou connu, Manouzi durant sa détention secrète. Essentiellement des policiers à la retraite, dont certains ont exercé en haut de léchelle. Dans lentourage de lIER, on nous explique, en effet, que "linstance effectue une prise de contact avec les concernés, pour écouter les doléances des familles de disparus. Elle attend la promulgation de ses statuts dans le bulletin officiel avant de passer à laction : interroger les responsables et éplucher les archives". Tout pourrait aller très vite, même si aucune date na été avancée pour la promulgation dans le fameux bulletin officiel
Qui est donc Manouzi ? Et pourquoi est-ce que son nom figure en tête de liste des disparus ?
Une famille rebelle
Houcine Manouzi a vu le jour à Tafraout en 1943. Il descend dune famille de résistants, lune des plus célèbres à travers tout le pays. Dans les années 60, le jeune Houcine est un brillant syndicaliste qui milite au sein de lUMT, le premier syndicat du pays à lépoque. Politiquement, Manouzi est membre de lUNFP, très proche de laile dure incarnée par Mehdi Ben Barka, et il figure parmi les fondateurs de la chabiba du parti. Employé à la RAM en tant que mécanicien davion, il est renvoyé pour ses activités politiques et décide, en 1966, démigrer en Europe. Il gagne alors en notoriété puisquil devient lun des premiers encadreurs des MRE, surtout en Belgique, pays à forte communauté marocaine. Son retour au pays en 1968 ne lempêchera pas démigrer de nouveau, cette fois en 1970, après la vague denlèvements qui a frappé les rangs de lUNFP. Pour les services marocains, Houcine Manouzi, fiché et suivi depuis sa tendre jeunesse (à cause de son patronyme), est un élément subversif quil convient de neutraliser au plus vite. Outre son dynamisme, il est connu pour avoir tenté, en vain, de garder la filiation naturelle entre lUNFP et lUMT. Cette filiation faisait la force du parti de Ben Barka et, lhistoire la confirmé par la suite, lopposition na été réellement mise à genoux quà partir du moment où le syndicat de Mahjoub Benseddik a effectivement "divorcé" avec lUNFP.
En 1971, le Maroc connaît deux événements majeurs : le coup dÉtat manqué de Skhirat et, pratiquement dans le même temps, le procès politique de Marrakech. Dans le coup dÉtat, Houcine Manouzi perd un oncle, commandant darmée, exécuté pour des raisons obscures trois jours après la tuerie de Skhirat. À Marrakech, Houcine est tout simplement condamné à mort - par contumace - pour atteinte à la sûreté de lÉtat. Notons au passage que, quelques mois avant le procès de Marrakech, pas moins de 18 membres de la famille Manouzi ont été enlevés, à commencer par le père, un ami de longue date de Fqih Basri. Après des séjours à Derb Moulay Chérif, ou dans lun des fameux PF (Points fixes, centres de torture et de détention secrète à la disposition de la police politique), 11 membres du clan Manouzi sont relâchés et 7 passent effectivement en jugement au procès de Marrakech.
Houcine Manouzi est alors un opposant en exil, qui fait lobjet dune condamnation à mort dans son pays. Il nen reste pas moins actif, à travers lEurope et le Maghreb, essentiellement dans les milieux des MRE. En 1972, ses activités clandestines le mènent à Tunis. Lun de ses amis marocains, rencontré en Libye, est un policier déguisé en opposant politique. Cest lui qui "vend" Houcine aux autorités marocaines. Étrangement, cest le 29 octobre 1972, jour du 7e anniversaire de lenlèvement de Ben Barka, que Houcine Manouzi sera à son tour enlevé à Tunis. Drogué et "saucissonné", Houcine est plongé dans le coffre dune voiture diplomatique marocaine et convoyé par voie terrestre de Tunis jusquà Rabat, avec laide des réseaux de contrebande communs à lAlgérie et au Maroc. Arrivé à Oujda, Houcine, comme il le rapportera plus tard à lun de ses co-détenus, se réveille à peine de son anesthésie générale quand il entend lun de ses ravisseurs répondre au talkie-walkie : "Prière de transmettre : Manouzi sest infiltré clandestinement au Maroc, on la arrêté"
À lépoque, détail important, la police marocaine est contrôlée directement par Ahmed Dlimi et, de loin, par le déjà célèbre Driss Basri, qui officie au cabinet du ministre de lIntérieur, Benhima.
Officiellement, Manouzi a disparu dans la nature depuis la nuit du 29 octobre 1972. En réalité, il fait la tournée des multiples PF dont celui, fameux, de Dar El Mokri, communément appelé PF 2. Sa vie est faite dinterrogatoires poussés et de séances de torture. Deux témoins rendent compte, épisodiquement, du sort de Houcine à sa famille. En 1975, les nouvelles sarrêtent et la famille commence à faire son deuil. Jusquà ce jour du 13 juillet 1975 où, à la surprise générale, treize policiers, dont une femme, font le siège du domicile des Manouzi : "Houcine sétait évadé, bien que son nom nait jamais été évoqué officiellement, se souvient aujourdhui son frère Abdelkrim, médecin à Casablanca. La famille a appris la nouvelle dans un mélange de joie et de drame. Houcine évadé, cétait la preuve quil était vivant
". Tant que les policiers faisaient le siège de la demeure familiale, les Manouzi ont la preuve que leur fils, au moins, est en vie. Un jour, le 20 juillet, les policiers disparaissent. Il ny avait aucun doute possible : Houcine a été arrêté la veille. Pourtant, 28 ans après, en 2003, quand la famille reçoit la photocopie dun certificat de décès établi au nom du disparu, elle reste perplexe : Houcine serait mort, daprès ce document non signé, le 17 juillet, soit deux jours avant son arrestation !
Manouzi est-il réellement mort ? "En 1994, se souvient un membre de la famille, la DST nous a informé que Houcine était encore vivant et quon pouvait le récupérer si on évite de faire des déclarations dans la presse". La promesse est restée sans lendemain. Depuis 1998, les échos sur la "survie" éventuelle du disparu sont devenus rares, pour ne pas dire inexistants. "Pour nous, conclut la famille Manouzi, il est vivant tant que son corps na pas été restitué et son identité confirmée par des preuves scientifiques". |
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